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On l’a vue, intrépide, braver Eric Zemmour à «Infra rouge» (TSR) et, un peu timide, se raconter à BeCuriousTV. Elle évoque l’«infémination artificielle» dans la revue de l’Université de Lausanne et les imaginaires publicitaires dans «Le Matin». Elle a signé dans le magazine féministe «George» comme dans «Les Cahiers» de l’Institut de linguistique et des sciences du langage (de l’UNIL, toujours). Et quand la chercheuse publie un essai sociolinguistique, «Lanormalité» (L’Age d’Homme), elle ose y parler à la première personne. D’où tient-elle cette personnalité inclassable?

Père garagiste, mère secrétaire, une famille ordinaire. «Normale», dirait-on, si Stéphanie Pahud ne questionnait si profondément la notion de norme. D’ailleurs, elle se reprend aussitôt: ses parents ne lui ont précisément pas inculqué un rôle «genré» – aucun stéréotype, ni féminin ni masculin, dans son enfance.

Avec sa chevelure blonde, sa bouche si rouge, sa démarche gracieuse, elle raconte une enfance neutre: pas de poupée, mais des petites voitures pour jouer avec son père qui lui construisait des garages en Lego. Des puzzles (elle y trouve encore une reposante concentration). Et, surtout, des livres!

Au début étaient les histoires

Les mots, la langue, c’est sa vie, dès le tout début. D’abord les histoires que lui lit sa maman – Lewis Carroll, révélation! – puis, dès qu’elle sait lire, les livres d’enfance de sa mère, des valeurs sûres comme la Comtesse de Ségur… Elle se souvient des patins à roulettes échangés contre un dictionnaire. Des romans dans lesquels elle se plongeait, enfant unique (comme sa mère et comme son propre fils), timide, peu sociable, entourée d’adultes, parents et grands-parents maternels.

Aucune tristesse, pourtant, dans cette enfance relativement isolée mais «heureuse, sans période sombre», puisque les livres ouvraient tous les horizons. «Ils sont des voix, ils mettent des mondes debout.» Elle s’invente des histoires, «fantasmagories au sens de Roland Barthes: le fantasme est un petit roman de poche qui vous accompagne partout».

Après l’enfance de mots, une adolescence de langues et d’idées. Et déjà l’obsession de mettre en question tout ce qui est affirmé sans preuve. Stéphanie Pahud affectionne le verbe «déconstruire».

La quadragénaire se souvient avec une gratitude affectueuse des enseignants qui lui ont montré ce qu’elle pouvait faire. Ces hommes furent, eux aussi, «des voix». Décisives. «Ils m’ont ouvert des possibles.» En commençant par aiguiller la collégienne, aussi forte en maths qu’en français, vers la filière latin-grec. Elle a conservé les lettres d’encouragement d’un prof du gymnase, qui est d’ailleurs venu à sa soutenance de thèse. Elle songe à des études de droit, la gymnastique intellectuelle et la résolution de cas l’intéressent, mais la question morale fondamentale la tarabuste, et Stéphanie Pahud suit sa pente: les lettres, à Lausanne. Elle aime le latin, le français est sa passion de toujours. Surgit la linguistique! Une séance de présentation la séduit, et c’est définitif. Le premier cours avec son professeur, Jean-Michel Adam, inaugure vingt ans de collaboration.

Intime et passionnée

La voici maîtresse d’enseignement et de recherche à l’Ecole de français langue étran gère de l’UNIL. Elle coécrit «La place des femmes et des hommes dans la presse écrite généraliste de Suisse romande»; publie «Variations publicitaires sur le genre» puis «Petit traité de désobéissance féministe»… Cette voie était-elle tracée par son enfance «non genrée», par le modèle «assez progressiste» que ses parents lui ont transmis? Elle qui utilise pourtant souvent le terme «réflexivité» (pour: réflexion se prenant elle-même pour objet, ndlr) n’a pas d’explication. Pas plus qu’elle ne sait d’où lui est venu, aussi loin qu’elle s’en souvienne, le sentiment qu’elle aurait préféré être un garçon. Et, à l’adolescence, «un garçon qui serait amoureux d’un garçon».

Androgynie et homosexualité? Nullement. Stéphanie a eu des compagnons – mais elle ne dira rien de sa vie privée, sinon qu’elle a profondément désiré son enfant, «une évidence» grâce à un bel amour, «sans argument d’impossibilité» (revoici la réflexivité). Son fils a 3 ans et demi, la photo de son père, cardiologue, se trouve en évidence dans la pièce à vivre et à jouer où la linguiste, aujourd’hui séparée, reçoit, poussant de côté livres et ordinateur. Au mur, une «Corde sans âme», création conceptuelle de l’artiste Anthony Bannwart, avec qui elle a collaboré pour «Lanormalité».


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Car l’auteure de nombreuses publications scientifiques déploie ses antennes tous azimuts, s’intéresse aux arts, à la danse, pratiquée naguère. A la politique, sans s’en mêler directement. Aux médias, auxquels elle collabore activement – une chronique lui a valu un Champignac d’or, reçu avec humour. Elle cultive l’amitié, avec une chaleur affective qu’elle ne s’autorise pas d’emblée. La timide observe, la cérébrale (s’)analyse, la femme refuse le jeu de la séduction. Elle préfère écouter, faire parler, il lui faut une distance, le temps de faire connaissance. Quitte à paraître «froide et non participative». Pourtant, sensuelle, elle accorde «toute sa place au corps: il est discours».

Des discours, Stéphanie Pahud en tient; elle écrit dans son blog hysteriesordinaires.com, et aime lire ses textes en public. «Ils ont leur texture, comme la peau: la langue est charnelle.» Et sa voix vibre alors d’une tonalité chaleureuse qui traduit l’émotion de la conviction intime et passionnée.

Questions d’enfance

Une odeur d’enfance Les parfums masculins de mes parents.

Mon premier amour A 17 ans. (Silence.)

Mon jouet fétiche Un miniflipper, un vrai, que j’ai gardé longtemps.

Mon dessert enchanteur Je n’aime pas les desserts. Gosse, les pêches Melba, surtout pour leur nom.

La phrase que l’on me répétait et qui m’agaçait «C’est comme ça!» Et je déteste toujours autant qu’on me présente les choses sous forme d’évidences indiscutables.

Les premières vacances A Port-Grimaud. Mon père louait la maison d’un ami, au bord d’un canal.

Les vêtements dont j’étais fière Je ne vois guère comment on peut être fier d’un vêtement… Mais je piquais les cravates de mes parents et j’ai porté, à 15 ans, le complet de mariage de mon père.

Le héros qui m’a fait rêver «Alice au pays des merveilles». Ma mère m’en faisait la lecture, vers mes 3 ans et demi. Les images me fascinaient et ce livre continue à m’habiter: il ouvre des possibles infinis... Oui, je suis constante!

J’avais 5 ans. Je suis avec mes parents dans le garage dont mon père était directeur.
En vacances à Port-Grimaud, à 19 ans.
Le jour de mes 20 ans, entourée de mes grands-parents maternels.
Un retour de promenade avec mon père, qui avait dû lutter pour que tout ne passe pas «par-dessus poussette.»

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