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Décryptage

Le deuxième effet du désencombrement

Deuxieme effet desencombrement

«En pensant alléger nos maisons, on imaginait qu’on allait être plus créatifs. Toutefois, on s’est vite rendu compte qu’on avait un énorme besoin de souvenirs, de théâtralité et de poésie dans nos vies» explique Vincent Grégoire, chasseur de tendances à l'agence Nelly Rodi.

© Getty Images

Il y a un an, j’ai déménagé dans un appartement plus petit. Je vivais auparavant dans une maison dont les pièces étaient dotées de placards et d’une multitude de tiroirs. Elle possédait également une cave, une chambre à lessive et un garage. Bref, un vrai souk. En six ans de vie dans ce domicile, augmenté d’un goût prononcé pour les marchés aux puces, j’ai amassé une quantité invraisemblable d’objets dans tous les coins. Quand il a fallu organiser mon déménagement pour de bon, j’ai ressenti un immense vertige: qu’allais-je faire de tous ces trucs? A cette époque, La magie du rangement, de Marie Kondo, passait sur Netflix. Sans jamais avoir lu le bouquin éponyme, je dois avouer que la méthode m’a inspirée. Alors a débuté ce qui allait s’avérer une des expériences les plus traumatisantes de ma vie, désencombrer ma maison.

Vêtements, livres, ustensiles de cuisines, produits de salle de bains, etc. Tas par tas, j’ai trié et gardé ce qui éveillait en moi cette fameuse petite étincelle que la papesse du rangement ne cesse d’évoquer. Pour le reste, j’ai vendu un peu, donné beaucoup, jeté passionnément, de façon cathartique.

Au final, je pensais avoir gardé le minimum pour vivre dans un intérieur sobre où le nécessaire devait suffire. Devait, tout était dit.

Les mois ont filé, douze en réalité, et plus le temps passait, plus il me manquait de choses. Cela n’avait rien d’anecdotique, je me suis sentie depuis un peu orpheline de certaines de mes affaires. Aujourd’hui, en plein confinement, je regrette par exemple des objets déco sentimentaux, des magazines des années 2000, mais aussi des livres de Camus ou d’Hemingway que je relirais volontiers ou des vêtements relax que je mettais uniquement le week-end (pourtant tellement réconfortants!). Trop radicale ai-je été, c’est certain et on ne m’y reprendra pas deux fois.

Si c’était à refaire…

Même son de cloche chez Claire, une jeune maman qui a effectué il y a cinq ans un grand tri kondoesque qui, au départ, lui a fait «un bien fou». La méthode lui a également libéré de la place, fait gagner du temps et même de l’argent. Psychologiquement, cela a aussi eu un impact. «J'ai dit au revoir à cette fille qui ne portera plus jamais une taille de moins, qui lira A la recherche du temps perdu ou qui osera les talons aiguilles. J'ai appris à m'aimer un peu plus, je pense», confie-t-elle, «mais dans la foulée de mon tri radical, je me suis séparée de tous mes journaux. Je n'y écrivais plus depuis longtemps et, sur le coup, j'étais contente de les laisser ainsi. Ce n'est qu'un ou deux ans plus tard qu'ils ont commencé à me manquer, comme certains souvenirs (photos, lettres, etc.) que j'avais préféré jeter», raconte-t-elle avec un brin de nostalgie. Aujourd'hui, la Neuchâteloise s’en veut: «Même si je ne les relisais jamais, cela me réconfortait de les avoir, de pouvoir me souvenir de tous ces événements précisément au besoin. Si c'était à refaire, je les garderais, bien sûr.» Aussi, je m’interroge, Claire et moi sommes-nous les seules victimes collatérales de l’effet de mode du désencombrement? En période de confinement généralisé, la société a-t-elle encore envie de rangement à tout prix, d’intérieurs où tout est tiré au cordeau?

Pour Vincent Grégoire, tendanceur à l’agence Nelly Rodi, les inclinations de la société en matière d’intérieur sont clairement liées aux événements qu’elle vit. «Au vu des enjeux environnementaux et avec cette sensation de temps qui s’accélérait, on a observé une tendance importante qui s’est traduite par un désir de moins de couleurs ou de choses qui se démodent, mais aussi de moins de ramasse-poussière sur les étagères. En pensant alléger nos maisons, on imaginait qu’on allait être plus créatifs. Toutefois, on s’est vite rendu compte qu’on avait un énorme besoin de souvenirs, de théâtralité et de poésie dans nos vies», estime-t-il encore, considérant que le mariekondisme appartient désormais au passé.

«Aujourd’hui, on n’oppose plus l’accumulation au minimalisme; en ce moment, surtout, où les gens sont en phase de résistance, loin des personnes qu’ils aiment et se sentent impuissants.»

Pour le chasseur de tendances, on n’a jamais eu autant besoin de nos objets, mais aussi de leur «pouvoir curatif» et des émotions qu’ils évoquent.

Le désencombrement peut également exprimer un certain engagement politique. Ainsi, le psychologue FSP Serge Pochon y voit-il, au-delà «d’une chasse au superflu et d’un nettoyage libérateur», un désir plus ou moins conscient d’égalité. «On peut voir dans cette tendance de limitation des possessions un souhait de ne plus vivre dans l’exagération, dans une époque où l’ostentatoire est imbuvable. Dans un sens, le désencombrement est une recherche de la sobriété.»

Mon appart, ma coquille de bernard-l’ermite

Toutefois, le spécialiste lausannois rappelle que nous ne sommes pas tous égaux dans la relation aux objets; notre filiation familiale, comme notre vie, l’influence. Quand une famille méditerranéenne tiendra à sa déco surchargée, un citadin nomade déménageant d’appart en appart se contentera de faire tenir toute sa vie dans deux valises.

«Beaucoup de gens ne sont pas en mesure de se séparer de leurs objets pour des raisons culturelles ou sentimentales», relève-t-il.

Dès lors, quand c’est possible, il trouve intéressant d’entretenir une zone intermédiaire: une cave, une malle à passé (note à Claire et moi) qui permettrait de ne pas perdre une certaine représentation objective de notre histoire, une représentation qu’on ne veut pas voir tous les jours, «mais que certains aimeraient garder non seulement en eux, mais chez eux, quelque part». Ainsi, le désencombrement peut évoquer ce qu’on a envie de préserver de notre passé, notre cheminement personnel. «Quelle part de mon histoire ai-je envie de garder, de raconter?» détaille le psychologue. Il rappelle enfin le lien intrinsèque existant entre notre ordre intérieur et l’extérieur. Ainsi, «nos appartements sont une prolongation de nous-mêmes, un reflet de notre bien-être comme de notre mal-être».

Et si, ajoutée à cet éclairage, la situation ultra-sensible engendrée par le Covid-19, aussi exceptionnelle soit-elle, était en train de rendre caduque le désencombrement, alors que tout le monde a mué sa maison en bunker? Vincent Grégoire n’hésite à rappeler les limites du tri XXL façon Kondo: «C’est bien de faire le ménage, mais en période difficile, on a besoin de doudous plutôt que de vide. En ce moment, on est condamnés à rester chez soi, on est donc content de retrouver ses objets, ses petites bricoles qui s’avèrent être des pansements.» Le tendanceur compare ce printemps 2020 à la crise des subprimes: «A l’époque, les gens se disaient: Je ne peux plus avoir de maison, mais je vais faire encore mieux avec ce que je possède.» A l’en croire, les tendances à venir semblent donc connectées aux nécessités actuelles. Comment les résumer? «Le sécuritaire à la maison», décrit l’expert d’un ton assuré. «On aura besoin de filtres pour se protéger de la maladie, de la lumière, des sons, de la pollution, mais on recherchera également des philtres, comme des potions magiques, pour réenchanter la maison afin de s’y sentir bien.» Il observe: «Autour de moi, des gens se font des nids douillets, d’autres transforment leurs murs en galeries d’art avec leurs gosses, d’autres encore se mettent dans la peau de collectionneurs en regroupant par thématiques leurs bibelots. A l’image de la cuisine du placard, qui cherche à sublimer nos plats à base de conserves, les objets, (re)mis en scène, sont là pour nous faire sourire à nouveau.» Vous l’aurez compris (et moi aussi), il n’est plus question de les quitter des yeux. Un seul instant.

Un désencombrement en vue?

Les conseils de Valérie de Roguin, auteure de Le désencombrement matériel, c'est parti! (Ed. Jouvence), à lire avant de se lancer:

  • «Un désencombrement demande de l’énergie. Pour se donner les moyens de le faire bien en une fois, il faut se laisser du temps, surtout si on veut exécuter cela consciemment et ne pas regretter nos décisions.»
  • «Je recommande de trier par catégorie d’objets (vêtements, livres, etc.), comme le préconise Marie Kondo, cela permet d‘avoir une vision d‘ensemble et de supprimer les doublons.»
  • «Il est également important de définir son objectif, de se demander pourquoi on le fait et s’assurer d’avoir une forte motivation en visualisant ce qu’on va ressentir au terme de la démarche.»
  • «Idéalement, il faut prendre le temps de s’organiser et se poser les bonnes questions: comment vais-je procéder, qu’est-ce que je trie, que faire de ce que je ne veux plus, etc. Actuellement, en raison de la crise liée au Covid-19, les centres de déchetterie ou les commerces type seconde main sont susceptibles d‘être fermés.»
  • «Il est aussi important de se donner les moyens de ne pas se réencombrer ensuite. Pour cela, on interroge notre relation au matériel. Si on achète beaucoup, on peut se demander: est-ce que j’ai besoin de posséder tout cela? Comment pourrais-je faire autrement?»
  • «Si on a peur de regretter certaines choses qu’on va donner, jeter ou vendre, on mise éventuellement, dans le futur, sur des prêts et l’entraide avec nos voisins par exemple. On peut imaginer partager des outils pour le jardin ou encore un appareil à crêpes!»
  • «Si possible, on met de côté pour six mois ce qu’on n’hésite à donner ou à jeter. Au bout de ce délai, on se débarrasse de tout ce qu'on n'a pas utilisé. »
  • «Avant de se lancer, il est intéressant de penser à réorganiser son espace de vie afin d’éviter de revenir au point initial de l’encombrement.»
  • «Enfin, il est bon d’éluder un désencombrement radical ou précipité parce qu'on a vu l’idée d’un rangement XXL à la télé ou parce qu'on connaît quelqu'un qui a fait pareil.»

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