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Queens of green?

L'écologie est-elle un danger pour les femmes?

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Selon les derniers chiffres de l’OFS, les femmes consacrent quelque 28 heures par semaine aux tâches ménagères, quand les hommes se contentent de 18 heures: et si l’écologie risquait de nous renvoyer à une forme de domesticité que nous avons mis des années à fuir?

© Getty

La machine à laver et le sèche-linge qui tournent à volonté, seuls. Les commissions, gels douche et shampooings sur-emballés compris, balancées au pas de course au fond du caddie avant d’aller récupérer les enfants à l’école en voiture. La barquette de lasagne providentielle pour assurer le repas du soir quand le temps manque… voici le reflet, un brin caricaturé, on vous l’accorde, de la journée type de la mère de famille pressée. Mais ça, c’était avant.

Avant que l’état de la planète nous saute à la figure, nous méchants humains avides de surconsommation. Avant les grèves du climat et les coups de gueule de Greta. Depuis, on cause écologie, décroissance, développement durable et, devant l’urgence réelle, les habitudes de consommation se modifient, histoire que chacun apporte sa pierre à l’édifice planétaire. Désormais, à la maison, on trie, on recycle. On fait ses courses au marché ou dans les épiceries en vrac. On concocte des repas de saison home made, comme le sont aussi les produits d’entretien et les cosmétiques. Les trajets, c’est en bus, à vélo ou à pedibus.

Inégalité du balai

Et pour les femmes, tout se complique, sous le regard d’une société où l’écologiquement correct est devenu la norme suprême.

Car même si les choses avancent, ces tâches domestiques, ces gestes du care comme on les nomme désormais, incombent encore très majoritairement aux femmes.

Selon les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique, celles-ci consacrent quelque 28 heures par semaine aux travaux domestiques, quand les hommes se contentent de 18 heures.

Un écart qui risque de se creuser encore sous l’injonction du fait maison. Une inégalité que pointe du doigt la députée Verte au Grand Conseil vaudois Léonore Porchet lorsqu’on lui demande si l’écologie pourrait sonner le glas de l’émancipation des femmes. «Mon problème, c’est qu’on se fâche plus contre les façons d’être écolo que contre le fait que ce soit les femmes qui assument encore et toujours l’essentiel des choses qui concernent la maison. Mon problème, c’est que 75% des tâches domestiques sont assumées par des femmes. Les femmes font leur travail rémunéré, plus leur travail non rémunéré, c’est impossible de tout assumer. La surcharge vient du système profondément inégalitaire, pas de l’écologie.»

Sur les réseaux sociaux, certaines jeunes féministes, conscientes du piège potentiel qui pourrait se refermer sur elles, s’interrogent quand même: et si l’écologie risquait de nous renvoyer à une forme de domesticité que nous avons mis des années à fuir?

Afin de rendre ce phénomène visible, la journaliste belge Marine Ghyselings, 25 ans et féministe, a créé le compte Instagram @Troisièmejournée: «Le nom fait référence à cette fameuse double journée des femmes qui cumulent le travail professionnel et les tâches domestiques.» Elle ajoute que «réduire son empreinte écologique exigeant du temps, de l’organisation et de l’énergie, on peut se demander si elle ne représente pas une nouvelle charge de travail non valorisé et non rémunéré, soit une triple journée ou une troisième journée».

Entre deux illustrations vintage inspirées par Anne Taintor, elle publie des phrases envoyées par ses abonnées et recueille les témoignages autour de ce qu’elle nomme la «charge environne-mentale», qu’elle définit ainsi:

«C’est la charge mentale liée à la réduction de son empreinte écologique. Né du concept popularisé par la dessinatrice française Emma, c’est le fait de devoir penser à tout, tout le temps, mais d’un point de vue écologique. Acheter local, de saison et sans plastique, sans oublier les bocaux en verre quand on va faire des courses, faire ses propres produits ménagers, utiliser des couches lavables, prévoir des vacances zéro carbone et déchet…»

Haro sur les couches jetables

Le risque est renforcé par le fait que, comme le prouvent la plupart des enquêtes menées à ce sujet depuis les années huitante, les femmes sont plus sensibles à l’écologie. Les hommes estimant même, c’est une étude américaine qui le dit, qu’une attitude éco-responsable pourrait renvoyer à l’image stéréotypée de comportements féminins. Traduction à la truelle: le tote bag en tissu pour aller au marché, ça fait fifille.

Dans son livre Le conflit. La femme et la mère, paru en 2010, la philosophe et féministe française Elisabeth Badinter s’en prenait déjà à ce retour à la naturalité, tirant à boulets rouges sur les nouvelles injonctions faites aux mères. «La conclusion est sans appel: la bonne mère est celle qui allaite», écrit-elle contre ceux qui prônent l’allaitement à tout prix, et qui attaquent les biberons, leur contenant comme leur contenu, à coups de «critiques sans nuances sur les laits maternés» et les «risques du bisphénol A».

Autre retour en arrière pour celle qui n’a jamais cessé de lutter pour plus d’égalité, le trend des couches lavables sur lesquelles elle ironise ainsi: «Avec les ravages pour l’environnement de la couche-culotte jetable, une nouvelle tâche exaltante attend la mère écologique.» Un point de vue extrême que ne partagent pas toutes les sœurs de combat d’Elisabeth Badinter, même celles de sa génération. La Genevoise Christiane Brunner, figure du féminisme suisse, argumente au sujet de ce retour du fait maison:

«Pour faire les choses de manière correcte, c’est à l’industrie de proposer des produits bons pour l’environnement. Il y a une responsabilité industrielle. Et puis, lorsque vous partez du principe que tout ça incombe aux femmes, vous oubliez le couple, le fait que ces tâches doivent être partagées et non suppléées.»

Ce rééquilibrage des tâches semble couler de source pour Céline, 30 ans, écologiste convaincue: «Mon mari et moi étions déjà écolos avant, mais ça s’est renforcé avec la naissance de notre enfant, qui a deux ans.»

Quotidien zéro déchet, transports publics privilégiés, arrêt des voyages en avion… le couple, végane, fait au mieux pour réduire son empreinte carbone. Un engagement que la jeune femme ne ressent pas comme une charge supplémentaire sur son seul quotidien: «Au lieu d’aller à la Migros, on fait notre marché ou on va à la boutique en vrac ensemble, le samedi matin. On en profite pour se balader, boire un café au bistrot, regarder notre fille jouer. On partage de bons moments.»

Pas de retour à la tradition

Et si l’indispensable transition écologiste n’était possible, et complètement efficace, qu’accompagnée d’une plus grande égalité entre les sexes? Cet éco-féminisme (lire interview ci-dessous), hommes et femmes impliqués dans la sauvegarde de la planète sont de plus en plus nombreux à s’en revendiquer.

Pour Léonore Porchet, ça coule de source: «Je n’imagine pas que la révolution écologique ne soit pas féministe parce que l’écologie c’est avant tout la science des écosystèmes, où chacun doit avoir une place où il peut s’épanouir et vivre son plein potentiel. Ça n’est pas le cas actuellement. On doit mettre en place des normes pour que les tâches de care soient partagées entre les femmes et les hommes.»

Pour Dominique Bourg, professeur d’écologie à l’Université de Lausanne, il est urgent, et indispensable, de redistribuer les cartes: «L’écologisation de la société, ça n’est pas le retour un peu nauséabond à la tradition, qui ferait plaisir à certains courants politiques. C’est préserver les rares acquis intéressants de la modernité, comme les droits des femmes. L’avenir doit être envisagé comme une sorte de bouleversement anthropologique, comme l’occasion d’inventer une société dans laquelle on se passe d’esclaves énergétiques [ndlr: des instruments qui font les choses à notre place et qui polluent], sans tomber dans une société inégalitaire. Il va falloir se réinventer!»

Interview de Deborah Madsen

Deborah Madsen est professeure de littérature anglaise à L’UNIGE et auteure de nombreux textes autour du genre et de l’éco-féminisme.

FEMINA Chez les femmes, et les hommes, engagés dans l’écologie, le concept d’éco-féminisme revient en force… Pourquoi?
Deborah Madsen
Nous vivons à un moment où la violence contre les femmes et la violence contre la nature sont reconnues dans les médias, par la loi et par un activisme populaire comme la Marche des femmes et la Marche du climat. Bien sûr, ces deux mouvements ne sont pas identiques, mais il devient plus facile d’en voir les similitudes. Les jeunes féministes sont familiarisées avec la pensée intersectionnelle et peuvent voir les liens entre la violence masculine à l’égard des femmes, celle des animaux féminisés et le monde naturel.

Entre la nécessité d’intégrer l’égalité des sexes pour réussir la révolution écologique et la tendance qu’auraient les femmes à s’intéresser davantage aux questions écologiques, que veut vraiment dire éco-féminisme?
L’éco-féminisme est la corrélation entre l’exploitation des femmes (et toutes les choses qu’on appelle féminines) à travers le patriarcat, et l’exploitation de la nature féminine à travers ce qu’on pourrait appeler l’anthropocentrisme, qui implique l’exploitation humaine de la nature. L’éco-féminisme s’oppose au traitement des femmes et de la nature comme des propriétés privées, des ressources, qui bénéficieraient à l’élite masculine. Le terme a été utilisé pour la première fois en 1974 par la féministe française Françoise d’Eaubonne dans son livre intitulé Le féminisme ou la mort, pour parler des liens entre la nature et la femme.

Pourquoi associer féminisme et écologie?
On connaît tous l’image de la mère Nature et l’éco-féminisme comprend que, de même que les femmes sont exploitées pour leur valeur pour les hommes, la nature est exploitée pour sa valeur pour l’humanité. Si la nature est identifiée comme féminine, l’humanité a longtemps été appelée l’Homme et identifiée comme essentiellement masculine.

Quand on se revendique éco-féministe, est-on écolo avec des revendications féministes ou le contraire?
Nous devons être les deux! Vert avec des revendications féministes et féministe avec des revendications vertes. Ça ne peut pas être l’un ou l’autre. En fait, à mon avis, l’éco-féminisme est plus radical que le féminisme ou l’écologie seule, car il s’agit d’aller contre l’habitude de la pensée binaire qui divise tout en masculin (rationnel, précieux, puissant) et féminin (émotionnel, moins valable, faible, pauvre, à exploiter). L’éco-féminisme n’a donc pas pour objectif de créer une situation dans laquelle les hommes et les femmes ont le même pouvoir d’exploiter les ressources naturelles au sein d’un système socio-économique insoutenable, ni d’atténuer les pires violences contre la planète en laissant intactes les questions de genre et de pouvoir.

Un homme peut-il être éco-féministe?
Absolument, parce que l’éco-féminisme ne s’intéresse pas à l’identité biologique (hommes et femmes), mais à la manière dont le genre humain (masculinité et féminité) s’impose et devient la lentille à travers laquelle on sait. Depuis toujours, dans notre esprit, quand la nature devient féminine, la civilisation devient masculine; le corps, les émotions, l’expression artistique, la domesticité sont féminins tandis que l’esprit, la logique, la science, le travail professionnel, la politique, la haute finance sont tous masculins. Et les hommes biologiques qui sont émotifs, artistiques, handicapés physiquement, pauvres, sont féminisés. Il est rare qu’une femme biologique soit masculinisée, à part peut-être la première ministre britannique Margaret Thatcher.

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