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Interview

Karin Keller-Sutter: «J’ai appris à me battre»

Karin Keller-Sutter: «J’ai appris à me battre»

«En 1848, la Suisse était à l’avant-garde. Nous nous sommes dotés d’une Constitution presque révolutionnaire! Et c’est paradoxal, une triste ironie de l’Histoire, de voir que ce pays moderne n’a octroyé le droit de vote aux femmes que si tard. A mes yeux, la Suisse n’est devenue une démocratie complète qu’au moment de l’introduction du suffrage féminin, en 1971.»

© Sébastien Agnetti

On dit que c’est le plus beau bâtiment des autorités politiques suisses. L’aile ouest du Palais fédéral brille comme un joyau, avec ses damiers de marbre, ses tapisseries couleur soleil et ses stucs étincelants. Les fauteuils modernes ont l’air d’invités inopportuns, et nous aussi, qui venons interviewer la maîtresse des lieux Karin Keller-Sutter, conseillère fédérale. Maquillage, photos, entretien, on a deux heures pour affronter tout ça, mais les murs semblent si bien résister aux vicissitudes du temps que du coup, ça déteint sur nous. La rencontre un peu solennelle se transforme en un joli moment de retrouvailles.

La dernière fois que j’ai croisé Karin Keller-Sutter, c’était il y a deux ans au moment de quitter la Berne fédérale. Nous avons partagé pendant huit ans des sièges tout proches, des désaccords de méthode sur une vision commune – la place des femmes dans la société – la solitude des élues féminines dans une Chambre très majoritairement masculine, et les températures frigorifiques du Conseil des États. Ensuite elle a été élue comme une fleur au Conseil fédéral. Une fleur qui a résisté à quelques vents contraires. Subsiste chez elle une vulnérabilité, le secret des vraies fortes. On s’installe dans un salon, les fenêtres donnent sur l’Aar et des montagnes bleues. On a l’impression d’être dans un livre de Jane Austen, ou dans un épisode de La Chronique des Bridgerton. Tasses de thé, jambes croisées, et en face de moi une femme qui alterne abandon et retenue.

Des femmes, il y en a beaucoup autour de Karin Keller-Sutter. Son département est le plus féminin de tous. Secrétaire générale, secrétaire générale adjointe, future responsable du Secrétariat d’Etat aux migrations, porte-parole, conseillère personnelle. Karin Keller-Sutter montre sa fierté à rappeler que 60% de son état-major est composé de femmes.

«Oui, les choses changent, dit-elle. Le développement de la société, les revendications féminines jouent un rôle ainsi que l’amélioration de la formation des femmes.»

«L’administration reste plus favorable à l’égalité des genres que l’économie. Il est important de donner une chance aux femmes, de montrer que c’est possible d’accéder à des fonctions dirigeantes. Et puis les candidates qui se sont présentées pour les postes que j’ai repourvus étaient tout simplement les meilleures!»

Karin Keller-Sutter: «J’ai appris à me battre»
© Sébastien Agnetti

La force de la volonté

Karin Keller-Sutter raconte le monde comme si tout était affaire de travail et de volonté; si nous avançons les yeux rivés sur l’horizon, ce dernier est à portée d’ambition. Ses convictions libérales la guident, son parcours confirme. Conseillère municipale à Wil (SG) en 1992, députée en 1996, conseillère d’État en 2000, conseillère aux États en 2011, présidente du Conseil des États en 2017, conseillère fédérale en 2019. Une carrière sans pli ni anicroche? On reprend.

Karin grandit avec trois frères plus âgés qu’elle. Elle apprend à se défendre. «J’ai été élevée comme un garçon. Je n’ai jamais compris pourquoi je devrais être traitée différemment de mes frères.»

«J’ai rendu les coups aux garçons qui cherchaient la bagarre sur le chemin de l’école. C’est quand je suis sortie de la maison familiale, que je me suis rendue compte qu’on me traitait différemment des hommes.»

Toute jeune déjà, elle prend la parole, et fait entendre sa voix. Une voix plus libérale que celle de son père, démocrate-chrétien. Et comme pour conjurer le fait d’être née à l’extrême-est de la Suisse, elle choisit d’être interprète, et d’avoir les mots du monde entier sur le bout de sa langue.

Karin Keller-Sutter s’exprime en français mieux que vous et moi. Sa maîtrise des langues va de pair avec celle de son apparence. Le jour de notre entretien, elle est vêtue de blanc, un bel ensemble Akris, une maison de couture saint galloise. Les fondateurs sont des amis, leurs créations presque une deuxième peau. Maîtrise des langues, de sa tenue physique et vestimentaire, des dossiers aussi.

Au Conseil des Etats, quand elle y arrive en 2011, on attend une flamboyance, un talent qui s’imposerait tout de suite et naturellement. Karin reste assise dans la salle, sous la fresque de la Chambre des Cantons, concentrée. Elle ne bavarde pas au café Vallotton pendant les séances, s’exprime peu sur les sujets en cours, on se dit alors qu’il y a une réserve derrière son sourire, presque une absence, comme un flottement. Elle vient de manquer son accession au Conseil fédéral. La blessure est récente. Elle en profite pour construire des alliances. On voit Karin Keller-Sutter se déployer progressivement au Conseil des Etats. Elle s’épanouit à le présider.

Dans les voyages officiels, elle représente la Suisse avec une feuille de route, accords de libre-échange, multilatéralisme, elle apprécie les échanges internationaux. Se couche tôt, écourte les soirées protocolaires et les discussions de salon. Un peu comme si elle habitait déjà la fonction de conseillère fédérale à laquelle elle accède une année plus tard.

«J’étais bien préparée, j’avais derrière moi une longue carrière politique, dont douze ans d’Exécutif. Au gouvernement de Saint-Gall, j’avais 1500 collaborateurs sous ma responsabilité, j’avais présidé le Conseil des Etats. Juste après mon arrivée, Ueli Maurer m’a dit, j’ai l’impression que tu es là depuis longtemps.»

«Ce n’est pas un secret de dire que le Département de justice et police n’était pas mon premier choix, mais je connaissais la matière, j’avais l’expérience comme ancienne conseillère d’Etat responsable des domaines de justice et police.»

Karin Keller-Sutter: «J’ai appris à me battre»
© Sébastien Agnetti

Fonctions et votations

Elle prend ses fonctions en même temps que Viola Amherd, et porte ainsi à trois le nombre de femmes au Conseil fédéral. Leur complicité au moment de leur élection est visible. «Oui, cela nous a liées. C’était un moment historique, que deux femmes soient élues en même temps. Je réfute par contre les clichés qui laissent entendre que les femmes sont plus émotionnelles, qu’elles gouvernent avec le cœur. Je suis très contente que nous soyons trois femmes de partis différents au Conseil fédéral. Il est important pour les jeunes femmes d’aujourd’hui de pouvoir s’identifier avec divers modèles. Quand j’étais plus jeune, j’avais de l’admiration pour Vreni Spoerri (ndlr.: PLR/ZH) mais aussi pour Lilian Uchtenhagen (ndlr.: PS/ZH). Il n’y a pas une Femme, ou La Femme. Il y a des vies et des biographies différentes. La composition du Conseil fédéral doit aussi pouvoir les refléter.»

Le 26 septembre prochain, elle affronte sa huitième votation en deux ans et demi au Conseil fédéral, en vue d’autoriser le mariage pour les personnes de même sexe. «Ce n’est pas la moins agréable…»

«En femme libérale, je suis convaincue que l’Etat n’a pas à dicter la vie des gens. L’égalité des droits est inscrite dans la Constitution, tout comme la protection du mariage.»

«Je me souviens que dans sa jeunesse, ma mère, catholique, est tombée amoureuse d’un protestant. Elle n’a pas eu le droit de l’épouser! Cela signifie que la notion d’union évolue. Et c’est la société qui la fait évoluer. En 1874, la Constitution ne pouvait pas avoir tout prévu!» En se mariant, Karin Keller-Sutter a, quant à elle, prévu de s’engager pour la vie avec l’homme dont elle est tombée amoureuse, il y a trente-deux ans. Prévoir ses journées, sa carrière, sa vie oui, mais sans exclure les points de bascule, l’indignation, les émotions. Est-ce qu’elle a déjà craqué? Pleuré durant sa vie politique? «Non, jamais, répond-elle. Quand je vois une injustice, je me bats.» Elle sait que le monde résiste aux certitudes et la politique aux positions trop arrêtées.

Questions politiques avec Karin Keller-Sutter

Le 26 septembre prochain, le peuple votera sur une modification du Code civil autorisant les couples de même sexe à se marier. Qu’est-ce que ça change?
Les couples mariés pourront adopter un enfant conjointement, les couples de lesbiennes pourront avoir accès au don de sperme, dans le respect de la loi.

Est-ce que la modification change quelque chose pour le droit de l’enfant à connaître l’identité de son géniteur?
Non. Le don de sperme anonyme reste interdit, tout comme la gestation pour autrui. Ainsi le projet reste conforme à la Constitution.

Politicienne de droite, c’est plus compliqué?
Oui, la politique est plus difficile pour une femme, surtout si elle est de droite. A droite, la question de la performance compte beaucoup, par conséquent en tant que femme, il faut être meilleure.

Que signifie pour vous la commémoration des cinquante ans du droit de vote des femmes?
C’est une étape extrêmement importante. Vous savez, en 1848, la Suisse était à l’avant-garde. Nous nous sommes dotés d’une Constitution presque révolutionnaire! Et c’est paradoxal, une triste ironie de l’Histoire, de voir que ce pays moderne n’a octroyé le droit de vote aux femmes que si tard.

A mes yeux, la Suisse n’est devenue une démocratie complète qu’au moment de l’introduction du suffrage féminin, en 1971.

Faudrait-il élargir ce droit à d’autres populations, en particulier les étrangères et les étrangers qui sont nés en Suisse ou qui y vivent depuis très longtemps?
C’est un autre sujet. Les femmes étaient des citoyennes à part entière et privées de droit uniquement en raison de leur genre.

Le 2 septembre 2021, vous réunissez 150 personnes au parlement afin de célébrer les cinquante ans du droit de vote des femmes?
Oui, et je me réjouis! Cette célébration officielle était prévue en février, mais en raison de la situation sanitaire, elle a été reportée au 2 septembre, dans la salle du Conseil national. Avec mon département, nous souhaitions favoriser le dialogue entre générations sur le thème de la démocratie et de la participation politique. Il y aura des discours, mais aussi des films d’archives, de la musique, une exposition.

Madame la conseillère fédérale, vous êtes chargée de la révision du Code pénal. Les débats divisent, en particulier sur la définition du viol. Qu’en pensez-vous?
Mon département et moi-même accompagnons les travaux parlementaires. J’ai rencontré des victimes, des jeunes femmes pourtant fortes, qui m’ont raconté comment elles avaient été victimes de ce phénomène de sidération au moment où elles ont été agressées sexuellement. Leurs témoignages m’ont beaucoup impressionnée. Je vois mon rôle dans la recherche d’un compromis au parlement.

Par ailleurs, je travaille avec les Cantons à appliquer la feuille de route que nous avons adoptée fin avril contre les violences domestiques, dont les femmes sont les principales victimes. Nous allons lancer un projet pilote avec deux ou trois Cantons, en particulier pour tester des solutions techniques en vue de protéger les femmes.

Que va faire la Suisse face à la situation en Afghanistan? Les femmes en particulier craignent pour leurs droits, leur avenir, voire leur vie.
La situation est extrêmement préoccupante. La Suisse suit l’évolution heure par heure et cherche à apporter son aide là où c’est possible. Notre priorité est de rapatrier les Suisses qui se trouvent en Afghanistan, ainsi que les employés locaux du Bureau de coopération suisse avec leurs familles. La situation sur place est tellement chaotique que même ces opérations sont très difficiles à réaliser. La Suisse collabore aussi étroitement avec les organisations de l’ONU pour l’aide humanitaire, destinée à la population locale.

Une pétition demande que la Suisse accepte un contingent de réfugiés afghans dès maintenant. Que répondez-vous à cette demande?
Il n’y a pas pour l’instant de programme de réinstallation pour des réfugiés afghans. Mais si l’ONU met un tel programme sur pied et sollicite la Suisse pour accueillir un contingent, nous examinerons bien entendu cette demande. La Suisse participe régulièrement à ces programmes pour des réfugiés vulnérables en provenance de régions en crise, par exemple des Syriens.

Karin Keller-Sutter: «J’ai appris à me battre»
© Sébastien Agnetti

Et à part ça…

Le lieu où vous vous ressourcez?
Les promenades en forêt.

Votre livre de chevet?
Presque impossible de faire un choix, mais je fais une recommandation: Stunde Null de Rolf Holenstein qui dessine l’histoire de l’Etat suisse moderne.

Quel est votre pire cauchemar?
Un nouveau confinement qui limiterait les libertés des citoyennes et citoyens.

Quelle est votre idée du bonheur?
La famille, les amis – c’est ce qui compte dans la vie et ce qui reste tout à la fin.

Quelle est la réforme politique que vous admirez le plus?
Pas une réforme mais un acte politique héroïque: la Constitution de 1848.

Quel est le plus bel âge de la vie?
Chaque âge a ses beautés, il faut tout simplement les voir et les accepter.

Votre animal préféré?
Le chien.

Quel est l’endroit que vous portez dans votre cœur en Suisse?
A part ma région d’origine, certainement Neuchâtel, qui est ma patrie de cœur.

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