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Couple: comment gérer l'argent sans pénaliser les femmes?

Couple: comment gérer l'argent sans pénaliser les femmes?

«L'argent des hommes sert souvent à se constituer du patrimoine, alors que celui des femmes est invisibilisé parce qu'il passe dans des dépenses du quotidien, comme les courses.» - Titiou Lecoq, autrice du livre «Le couple et l'argent»

© ISTOCKPHOTO/SORBETTO

Quand on aime, on ne compte pas. Et c'est peut-être le problème. Parlez-vous d'argent dans votre couple? Connaissez-vous le revenu exact de votre partenaire, à combien se chiffre votre participation financière au ménage - aux courses, aux affaires des enfants -, que vaut votre travail ménager ou encore quelle est votre part de la voiture?

Après Libérées. Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale (Éd. Fayard, 2017) et Les Grandes oubliées. Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes (éd. L'Iconoclaste, 2021), l'essayiste Titiou Lecoq décortique le thème encore tabou de l'argent dans le couple. D'abord dans son podcast Rends l'argent, puis avec Le couple et l'argent. Pourquoi les hommes sont plus riches que les femmes (Éd. L'Iconoclaste), paru le 13 octobre 2022.

Les leçons de Gwendoline, une femme comme les autres

L'écrivaine trace la vie d'une héroïne fictive, Gwendoline, depuis son enfance jusqu'à la retraite. «Elle représente nous toutes», assure Titiou Lecoq. Et en effet, Gwendoline a une vie semblable à celles de beaucoup de femmes hétéros, en Suisse comme ailleurs: elle consomme des produits soumis à la taxe rose, elle emménage avec un homme, elle est moins bien payée que lui, elle exerce la majorité du travail domestique, elle baisse ton taux de travail à l'arrivée des enfants, elle se sépare de son conjoint, se retrouve proche-aidante et perçoit une retraite minable. Sa vie est jalonnée de bonheurs, comme de malheurs. Et certaines décisions, conjuguées à un héritage socio-culturel, ainsi qu'à des injustices institutionnelles, participent à creuser le fossé économique entre elle et son compagnon.

À travers la vie de Gwendoline et les leçons que celle-ci tire de ses expériences, l'essai de Titiou Lecoq - truffé de références académiques, d'explications sur le fonctionnement des institutions françaises, d'études récentes et de rencontres avec des chercheuses féministes - se lit comme un guide pratique à l'intention de celles et ceux qui désirent mieux prendre en main leur destin économique, et ainsi, récupérer une forme de pouvoir au sein de leur couple. Faire leur part à leur échelle, en attendant que des réformes politiques et sociales plus égalitaires soient mises en place (en Suisse, plusieurs projets visant une dépénalisation fiscale du mariage sont en cours de discussion, par exemple).

Pratiques d'argent de poche genrées, taxe rose sur les cosmétiques et les services, écart salarial (19% en moyenne entre femmes et hommes en Suisse, en 2018), violences économiques, travail partiel des mères, épargne, impôts, travail non rémunéré, pension alimentaire, héritage genré, care des aîné-e-s, pénalités à la retraite, mais aussi l'histoire collective qui a longtemps exclus les femmes de l'économie (interdiction d'ouvrir un compte et d'exercer une activité indépendante sans l'aval de son mari jusqu'en 1988 (!) en Suisse), Le couple et l'argent traite de petits et grands mécanismes participant à la précarisation des femmes et à l'enrichissement des hommes. Concrètement, voici cinq conseils de Titiou Lecoq pour une économie familiale plus égalitaire.

1. Détabouiser l'argent

40% des couples ne parlent jamais de leur organisation financière, d'après les travaux de la sociologue Hélène Belleau. Les choses se mettent en place, naturellement, et aucun membre du ménage ne les remet en question. C'est que plonger dans les budgets et les factures s'apparente plus à une corvée qu'à un tête-à-tête émoustillant avec son ou sa partenaire. «On a toutes et tous un rapport personnel à l'argent», affirme Titiou Lecoq.

«Il y a l'idée que l'économie fait partie du monde du travail, alors qu'on est agent économique dans notre vie privée.»

Trouver le ou la «flippé-e du fric» dans le couple est déjà un premier pas pour discuter des peurs et des besoins de chacun-e.

Certaines idées reçues font également obstacle aux discussions d'argent. On tend par exemple à opposer l'amour au profit. «Se soucier de son intérêt personnel, c'est aussi envisager une potentielle rupture, poursuit Titiou Lecoq, alors que l'idéal du couple est d'être ensemble pour toujours». L'amour, c'est le partage, donc on ne compte pas. Comme le remarque l'autrice, de nombreux couples continuent de partager tous leurs revenus comme au temps des mariages de raison, alors qu'en se mariant par amour, il y a bien plus de chance que l'union se brise en chemin et que l'un des conjoints se trouve démuni. «On pourrait tourner l'idée dans l'autre sens, propose ainsi Titiou Lecoq: je t'aime, donc je veux que tu sois à l'abri financièrement.»

Si parler d'argent est encore parfois tabou, en Suisse ou en France, aux États-Unis, la culture est complètement différente, note l'autrice dans son livre: «il y a pléthore de sites financiers féminins, avec des photos de café macchiato dont la mousse forme un élégant "$". [...] On trouve même des coachs en finances "féministes" [...] et des sommets financiers "féministes"».

2. Réfléchir à son organisation financière

Si Titiou Lecoq ne croit pas en un modèle d'organisation universel, elle s'érige toutefois en contre-exemple dans son livre. «Dans une volonté d'indépendance, j'ai décidé de ne pas me marier, et de ne pas avoir de compte commun avec mon conjoint. Or, je n'ai pas pensé qu'en prenant cette décision, j'allais tout de même subir des conséquences économiques. Des dispositions sont prévues pour protéger la femme en cas de divorce ou de veuvage.»

«Mon idée de l'indépendance m'a privé de cela, et je ne m'en rendais pas compte», nous confie l'essayiste.

«En conséquence, chaque couple doit faire ses choix, mais en connaissance de cause. L'idée est déjà d'en parler et de se mettre d'accord. D'abord, il faut se rendre compte des revenus de l'autre, puis de comment on va répartir les dépenses du ménage.»

Concrètement, l'autrice recommande de soit conserver des comptes bancaires séparés (mais de calculer toutes les dépenses pour les équilibrer, car le pifomètre n'est jamais égalitaire) ou d'ouvrir un compte joint, tout en conservant des comptes individuels. Dans ce cas, aux couples de choisir l'égalité (chaque personne vire le même montant sur le compte du ménage) ou le principe d'équité (placer un montant proportionnel à son revenu).

On ajoute qu'au régime du travail partiel s'ajoutent des pénalités arrivé l'âge de la retraite pour les femmes. En Suisse, le peuple a accepté en septembre 2022 l'égalisation de l'âge de la retraite pour toutes et tous à 65 ans. Une défaite pour les milieux féministes. On l'a vu durant la campagne de cette votation, l'inégalité des rentes se trouvent en particulier dans la prévoyance professionnelle, la LPP, qui est en train d'être révisée par le Parlement. Réfléchir à l'organisation financière du couple c'est donc prendre en compte les conséquences de notre choix au long terme, notamment de penser à la retraite des femmes qui baissent leur taux de travail pour s'acquitter des tâches domestiques et parentales.

3. Prendre en compte le travail domestique

Ainsi que le souligne dans son livre Titiou Lecoq, «la majorité des analyses économiques ne s'intéressent pas aux femmes ni au travail gratuit qu'elles fournissent». Même si l'on dénonce de plus en plus la répartition inégale des tâches domestiques et parentales au sein des couples, la société dans son ensemble trouve encore naturel que ce travail non rémunéré incombe aux femmes en priorité. C'est que la féminité est construite dans le don, comme le rappelle à de nombreuses reprises l'autrice, citant ainsi l'historienne féministe Michelle Perrot.

Dans l'un des chapitres, Titiou Lecoq décortique longuement les conséquences du travail gratuit. Elle (ré)explique que les heures de nettoyage ou de garde d'enfant exécutées par la femme pendant que l'homme travaille, permet à ce dernier d'économiser sa part des frais de crèche ou du salaire d'un-e employé-e de ménage par exemple, et en plus de cela, de gagner une part de salaire supplémentaire. La personne qui travaille à 100% pendant que son ou sa partenaire s'acquitte des tâches domestiques gratuitement est ainsi doublement gagnante. L'essayiste suggère donc que la personne qui effectue la majorité des tâches ménagères soit rémunérée (ou compensée) d'une façon ou d'une autre par son ou sa partenaire. Il s'agit de calculer à combien de francs d'économie ces heures de travail non rémunérées représentent, afin de valoriser l'apport des femmes dans le couple.

4. Participer aux grosses dépenses

Voilà un conseil contre-intuitif, mais qui tient à cœur à Titiou Lecoq. Elle a même développé une théorie précise au sujet de la répartition des dépenses dans le couple: celle des pots de yaourt (ou de yogourt si l'on fait ses courses en Suisse romande). «On se marie de moins en moins. Cela implique aussi que les couples mettent de moins en moins leur argent en commun, constate l'autrice. Les dépenses sont alors réparties. Comme souvent l'homme gagne mieux sa vie, c'est lui qui prendra en charge les grosses dépenses, par exemple la voiture. Beaucoup de gens font cela, car c'est logique. En contrepartie, le salaire plus modeste - souvent la femme - compensera avec les dépenses quotidiennes, par exemple les courses alimentaires. Or, développe Titiou Lecoq, les grosses dépenses sont celles qui créent du patrimoine.»

«Si le couple se sépare, l'homme repart avec la voiture et la femme n'a plus que ses pots de yaourt vides.»

«Ainsi, le petit salaire doit absolument participer aux grosses dépenses, dans la mesure de ses moyens, pour se constituer un patrimoine de son côté.»

5. Ce n'est jamais trop compliqué

L'autrice le martèle au fil de son ouvrage: la connaissance de tous ces mécanismes qui participent à appauvrir les femmes est la clé. «Les femmes n'ont pas reçu d'éducation économique. On nous apprend à dépenser notre argent, voire à gérer un budget. Mais pas à nous enrichir», rappelle-t-elle. Elle tient toutefois à nuancer: «il n'y a pas de complot contre les femmes, c'est simplement qu'elles ont longtemps été privées de leur indépendance financière».

«Même si on est nulles en maths, on peut toutes arriver à comprendre le fonctionnement de notre ménage, soutient Titiou Lecoq. Finalement, il y a peu de chiffres dans l'économie familiale. Il s'agit de parler de comment on répartit les dépenses.»

Pour mieux comprendre ces mécanismes économiques, rien de tel que d'en parler autour de soi. Avec ses ami-e-s, pour s'entraîner, comme le préconise l'écrivaine, puis à ses collègues pour mieux connaître leur situation salariale - et la nôtre - ou encore avec sa famille, ses parents, qui auront peut-être des conseils à nous donner. Avoir une vue d'ensemble sur les dépenses du ménage, l'épargne de l'un-e et de l'autre, son propre budget est également important, tout comme opérer un suivi de ces factures.

Enfin, de nombreuses ressources existent pour mieux se familiariser avec le milieu de la finance, comme s'abonner à la newsletter Plan Cash, suivre les contenus du blog Women's Wealth de la banque UBS, mais également lire Ce que valent les femmes, de Sarah Genequand Miche, ou encore les recherches de Laurence Bachmann (De l'argent à soi) et Caroline Henchoz (Le couple, l'amour et l'argent).

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