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Amitiés au temps du Covid: la force du premier cercle

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«Devant toute crise, nous avons deux options: faire le dos rond en attendant que ça passe ou s’obliger à un maximum de créativité et de combativité. Je préfère la deuxième voie. L’amitié est toujours à réinventer, tout autant que l’amour.» - Charles Pépin, auteur de La rencontre, une philosophie (Ed. Allary).

© Trésor Films / EuropaCorp / Marion Cotillard et Laurent Lafitte dans «Nous finirons ensemble».

«I’ll be there for youuuuu!» Est-ce que les liens amicaux de la bande de Friends, des Petits Mouchoirs ou encore de Riverdale auraient survécu à cette année de pandémie? Comment Carrie Bradshaw, de Sex and the City, aurait-elle décrit le manque d’interactions sociales avec ses BFF durant le Covid ou, pire, les bavardages entre copines avec le port du masque en continu? Précédemment, dans la vraie vie, et depuis le temps heureux des apéros Zoom - comptoirs éphémères et digitaux -, les bons moments comme les plus durs se sont succédé. Mais ce drôle de nouveau monde qui fête sa première année nous ferait presque oublier en quoi l’amitié reste une des rares bouées de sauvetage à destination de notre équilibre psychique. Comme le rappelle la psychologue FSP Nadia Droz, «nous sommes des animaux sociaux, nous ne sommes pas faits pour vivre et survivre seuls». Pour la spécialiste, l’amitié est une composante essentielle à notre bien-être, car elle donne envie d’aimer, d’être aimé et de cultiver l’affection.

D’un point de vue plus psychologique, «les relations amicales nous sortent de nos pensées intérieures, nous évitent de ruminer, nous font penser autrement, dopent la confiance et sont, souvent, dotées d’humour», énumère-t-elle.

Même son de cloche pour les psychologues Christophe Delaloye et Véronique Giacomini, du département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui rappellent comment les amis sont bien souvent «nos fournisseurs officiels de bons moments», comme l’explique le psychanalyste Saverio Tomasella dans son ouvrage Ces amitiés qui nous transforment (Ed. Eyrolles). «Nos amis nous apportent un soutien moral et émotionnel, ainsi qu’une protection face aux difficultés stressantes ou affectives que nous pouvons rencontrer.»

Par ailleurs, pour les experts des HUG, il est important de mettre en lumière les travaux de l’anthropologue britannique Robin Dunbar. «Dans son article sur L’anatomie de l’amitié (2018), il rappelle que les données de la littérature démontrent que la taille et la qualité de notre cercle d’amis est le facteur le plus important influençant notre bonheur, ainsi que notre qualité de vie aussi bien physique que psychique, notent les deux spécialistes. Une méta-analyse (Holt-Lunstad et coll., 2010) a même montré que, sur plus de 300 000 individus suivis en moyenne sur 7,5 ans, ceux qui disposaient de liens sociaux adéquats avaient 50% de chance de survie supplémentaire comparativement à des individus disposant de liens sociaux restreints.» En bref, nos relations sociales influencent plus sur notre mortalité que d’autres facteurs plus connus, tels que la sédentarité ou encore l’obésité. Oui, l’amitié, c’est vraiment bon pour la santé.

Déchirure amicale

D’ailleurs, après un an de pandémie, que dire de l’état de santé de nos amitiés et comment la crise les fait-elle évoluer? Selon Fiorenza Gamba, sociologue et anthropologue à l’UNIGE, «la crise ne fait pas évoluer les amitiés, elle les a en quelque sorte congelées». L’auteure de Covid19: le regard des sciences sociales (Ed. Seismo) observe que beaucoup d'amis ont continué à se voir malgré les mesures en vigueur. Pour les autres, le désir d'interactions amicales se dégèle peu à peu et se traduit, ce printemps, par des rencontres toujours plus croissantes entre amis, à distance gardée, dans les parcs ou à l’extérieur. «Le numérique aide beaucoup, mais il ne se substitue pas à la vie», pointe-t-elle. Toutefois, Charles Pépin, auteur de La rencontre, une philosophie (Ed. Allary), considère qu’une crise est toujours un révélateur:

«C’est une déchirure dans le tissu du réel permettant de voir des choses qu’on ne voyait pas nécessairement auparavant, rapporte-t-il. Ainsi, certains amis se révèlent plus précieux que jamais.»

Un constat évocateur pour Constance, 34 ans, qui ne peut plus fermer les yeux sur certaines choses: «J'ai le sentiment que cette crise nous pousse à nous interroger sur nos valeurs, sur ce qui compte le plus pour nous. De ce fait, elle nous a automatiquement rapprochés de certains, éloignés d'autres, juge-t-elle. Je n'ai pas pu m'empêcher de couper totalement les ponts avec plusieurs personnes de mon entourage, découvrant au fil des semaines des facettes inconnues ou ignorées auparavant. Par exemple, comment tolérer les propos ouvertement conspirationnistes ou racistes postés sur les réseaux sociaux?»

Une prise de conscience pas étonnante pour Christophe Delaloye et Véronique Giacomini, du département de psychiatrie des HUG. Le duo rappelle l’étude VICO (2020). Elle démontre que, dans environ un tiers des relations amicales, les clivages (désaccords d’opinions, conflits, etc.) se sont renforcés au travers des questions soulevées par le Covid, favorisant une perte de contact. Pensées soutenues également par Gaëlle, 30 ans, sensible à l’aspect idéologique de la crise, «qui peut diviser les gens de façon inattendue» et même «créer une fracture dans certaines relations».

La force du premier cercle

Dans un autre registre si, avant le Covid, la jeune femme ne comptait pas les kilomètres pour retrouver ses amis, elle considère que cette année l’a rendue plus flemmarde. «La crise a créé une forte routine, a limité les interactions et a recentré mon cercle d’amis.» Comme pour Gaëlle, la pandémie fait-elle le tri dans nos amis? «Il ne faut pas penser au tri dans le sens négatif du terme», observe Nadia Droz.

Pour la psychologue, on sélectionne inconsciemment nos amis afin de créer une sorte de cercle concentrique autour de nous, dicté par un savant mélange d’intensité de liens, de géographie et de restrictions en vigueur.

Dans ce sens, Louise, 27 ans, pense qu’elle s’est focalisée sur les personnes qui comptent réellement. «Depuis le début de la crise, je remarque que les vraies amitiés se sont renforcées, tandis que les vagues connaissances, des personnes que je croisais presque uniquement par hasard, ont peu à peu disparu de mon radar.» La crise qui privilégie la force du premier cercle, c’est le constat réaliste du philosophe Charles Pépin: «Quand la violence de l’Histoire s’abat sur nous, un tri s'opère logiquement. Dans toute crise, on resserre les liens qui sont déjà solides et on laisse se distendre encore plus les liens qui le sont déjà», tranche-t-il. Pour lui, «la crise révèle la vérité des liens, elle a un pouvoir apophantique», comprenez, un jugement sans appel.

Par ailleurs, Christophe Delaloye et Véronique Giacomini pointent la nécessité de diversifier le profil de ses meilleurs amis. Ils rapportent les propos de la sociologue Claire Bidart, qui souligne «qu’on a ainsi tendance à garder des liens avec des gens qui nous ressemblent. Or, l’homogénéité nuit au développement des identités, car on amoindrit sa capacité à se poser des questions, à se mettre à la place d’autrui». Claire Bidart ajoute: «On ne fait pas que se confiner, on est en train de se confire dans nos petites bulles, ce qui pourrait avoir des conséquences à long terme sur nos liens sociaux.» A toutes fins utiles, Christian Staerkle, professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’UNIL et à l’Institut de psychologie relativise en outre l’absence momentanée des amis: «Hors pandémie, il arrive fréquemment qu’on ne voie pas certains de nos amis, parfois durant des mois, voire des années! Souvent, une fois le contact repris, la relation est toujours là.»

© Netflix / Riverdale

Les amis de mes amis sont mes amis

Lancé sur ce raisonnement, on se laisserait presque tenter par des dîners à six ou des apéros Zoom avec les amis de nos amis. Une idée qui ne déplairait pas à Laure, 41 ans:

«Je continue à voir mes amis, ceux du premier cercle, mais ce qui me manque, ce sont les amis de mes amis. Ces personnes qu’on croise à un dîner, à un concert ou au théâtre. Ceux à qui on peut parler de tout comme de rien, sans tabous», déplore-t-elle.

La jeune femme considère que ce domino manquant engendre une lacune de complicité amicale et une panne dans la machine à souvenirs. D’une façon plus anecdotique, Nadia Droz souligne comment ne plus croiser ces connaissances torpille, parfois, des échanges de bons plans, d’idées d’activités, de séries ou de vacances. Du coup, si la situation sanitaire le permet, sur quel hôtel miser cet été?

D’ailleurs, si la pandémie ne se terminait pas rapidement, à quoi pourrait ressembler l’amitié du futur? Une utopie où les vacances au cap Ferret à 15 seraient un lointain souvenir, une société sans brunches du dimanche ou d’apéro du vendredi soir, pourrait-elle être envisageable? «C’est impossible!» répond du tac au tac Fiorenza Gamba, qui voit en l’amitié une belle raison de garder espoir, même si «l’ombre d’une troisième vague» plane. Outch! Du même avis, le philosophe Charles Pépin ne songe pas un instant à une société friendless.

«La vie humaine est une vie de rencontres, une vie passée à chercher au contact des autres, de la différence, de l’altérité, la façon de devenir enfin vraiment soi, explique-t-il. Grâce au vaccin, et même grâce aux vaccins, nous allons retrouver cette vraie vie et fêter ces retrouvailles avec elle. A cela aussi, il faut se préparer.»

Pour patienter

En attendant ce happy end, Lucie, 36 ans, partage son ressenti: «Pendant cette année, j’ai beaucoup ressassé des souvenirs d’amitiés passées et pensé à celles que je loupais peut-être.» Le conseil de Charles Pépin à Lucie, c’est de sortir de soi ou de changer ses habitudes. «Plutôt que de regretter des amis qu’on ne se fait pas, mieux vaut travailler à se rendre disponible aux amis qu’on pourrait se faire», philosophe-t-il. Aussi, d’ici la fin du gros temps de la pandémie, afin de cultiver au mieux nos amitiés et parer au manque, il préconise de rester coûte que coûte en lien, de renouer avec «le bon vieil appel téléphonique» et «de ne pas s’inquiéter si les gens mettent trop de temps pour répondre».

Dans un esprit encore plus rétro, Constance, elle, évoque la correspondance épistolaire avec ses potes. La cerise sur le gâteau serait «d’y glisser, une petite attention comme une plaque de chocolat ou un bon bouquin». En parlant de bons mots, Chris, 32 ans, en manque cruel de gestes affectueux, avoue souvent se réveiller avec 70 notifications WhatsApp sur son groupe de bonnes copines, mais ne se lasse pas de suivre le fil de leur vie ainsi. Christian Staerkle suggère encore de continuer à faire des bamboches et des activités en petits comités, mais aussi de ne pas hésiter à «faire des plans pour la période post-confinement et, à terme, post-corona».

Comme le rappellent Christophe Delaloye et Véronique Giacomini, «Saverio Tomasella pense que cette période de crise peut nous amener à réfléchir à nos relations amicales, un mouvement d’introspection peut nous donner l’envie et le courage de nous livrer vraiment, sincèrement: dire pardon, dire merci, dire à quel point nos amis nous sont chers, leur écrire une lettre de gratitude». L’écriture, encore et toujours.

Morale amicale

S’il fallait retenir une leçon philosophique de l’amitié en temps de pandémie?

«Devant toute crise, nous avons deux options: faire le dos rond en attendant que ça passe ou s’obliger à un maximum de créativité et de combativité. Je préfère la deuxième voie, décompose poétiquement Charles Pépin. L’amitié est toujours à réinventer, tout autant que l’amour.»

Forcément préoccupée par les effets des confinements successifs sur notre société, la sociologue Fiorenza Gamba, retient, elle, l’amitié comme un point d’ancrage et un rempart sociétal: «Gardons en tête nos rituels d’applaudissement sur les balcons, les apéros Zoom, la solidarité avec nos proches les plus fragiles ou en difficulté, ou encore avec les plus jeunes qui étudient, malgré tout.»

Au final, même nos amis les plus solitaires seront d’accord avec Nadia Droz, qui décrit comment l’incertitude passagère de nos vies «met en relief à quel point les gens nous manquent». Même si, paradoxalement, la psychologue regrette la surreprésentation de nos contacts professionnels. «Un conflit mineur avec eux, au travail ou à la maison, peut prendre des proportions élevées, n’étant pas relativisé par le nombre d'interactions habituelles de nos journées, notamment avec nos amis», observe-t-elle. Pourtant, vider son sac avec ses potes reste la meilleure arme pour dédramatiser et résister, ensemble.

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