Culture
Visite guidée: Le jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle
C’est l’histoire d’une anodine colline boisée de Toscane, loin de tout, à l’écart des grandes routes et des Mecque touristiques de la région, qui est devenue un chef-d’œuvre. En 1978, la franco-américaine Niki de Saint Phalle, une des plus grandes artistes du XXe siècle, lance en effet la réalisation d’un immense projet sur ce bout de campagne italienne de Garavicchio de Pescia Fiorentina, à une heure et demie au nord de Rome. Elle souhaite y élever son jardin des Tarots, un ensemble monumental féerique, sorte de chimère architecturale, à mi-chemin entre la résidence et l’acte créatif pur, qui synthétise tout son art.
Cette autodidacte de génie est déjà une célébrité lorsqu’elle débarque ici, accompagnée d’ouvriers locaux, d’amis artistes ainsi que de son mari Jean Tinguely. Ses sculptures généreuses et colorées de femmes sont connues dans le monde entier, de même que ses tableaux de tir, où la toile se macule de peinture au hasard de ses coups de fusil.
Mais la plasticienne n’a jamais oublié sa découverte émerveillée de Gaudi et du parc Güell, à Barcelone, peu après son arrivée en Europe dans les années 50, ni celle du palais idéal du facteur Cheval, dans le sud de la France.
Vivre dans l’impératrice
La Toscane n’était cependant pas dans ses projets initiaux. Apprenant qu’elle cherchait un terrain en pleine nature pour réaliser son œuvre maîtresse, ce sont des amis italiens qui lui avaient proposé d’investir ce morceau de leur domaine. Niki de Saint Phalle s’était alors passionnée pour les jardins de la Renaissance présents dans la région, des jardins astrologiques truffés de codes et de significations.
Elle, la passionnée de religion et d’ésotérisme, se mit à fouiller dans la mythologie en quête d’une thématique pour structurer le sien. Le tarot!, avait plutôt suggéré l’ex-femme de Tinguely, avec qui elle entretenait une relation d’amitié et qui connaissait son intérêt pour la divination. L’idée plaît tout de suite. La plasticienne imagine alors vingt-deux sculptures monumentales représentant les arcanes majeurs du tarot, disséminées dans l’enceinte du parc.
Reflets psychédéliques
Côté réalisation, elle entend reprendre la technique mise au point pour ses précédentes œuvres de grande envergure et qui a fait sa renommée: une structure en métal sur laquelle elle plaque béton et polyester, avant de recouvrir le tout d’une mosaïque de fragments de miroir, de verre de Murano ou de plastique. Certaines, culminant à quinze mètres, sont même habitables. La sculpture baptisée «L’impératrice» devient son lieu de vie. Elle y dort durant ses premiers séjours toscans et y organise les discussions avec les autres artistes, trouvant rassurant et inspirant de vivre dans l’une de ses créations.
Un salon, une cuisine, une salle de bains, une chambre, l’œuvre offre toutes les commodités imaginables. Mais cette maison singulière tapissée de miroirs aux reflets psychédéliques finit par l’angoisser. Elle la délaisse quelques années plus tard au profit d’un atelier qu’elle fait installer dans le jardin, mais en dehors des sculptures. L’autre œuvre habitable, la Tour de Babel, est personnalisée par Jean Tinguely. La trouvant bien trop haute, il la décapite pour retrouver la signification biblique du monument. Son artiste de mari l’aidera également à la confection des structures métalliques de toutes les figures du tarot.
L’artiste en son miroir
Mais parallèlement à son imagination, Niki de Saint Phalle doit
financer ce projet titanesque, le plus coûteux, le plus ambitieux de sa
carrière. Surfant sur sa cote élevée sur le marché de l’art, elle lance
son propre parfum et crée de nombreux objets destinés à la vente aux
collectionneurs. Malgré ces rentrées d’argent, il lui faudra néanmoins
deux décennies pour parachever son jardin des Tarots, aujourd’hui
accessible au public mais gardé hors des grands circuits touristiques.
C’est d’ailleurs à peine si l’ensemble se remarque dans le paysage. Du fait de la topographie du site, les sculptures ne s’offrent pas en même temps au regard. Le visiteur est d’abord accueilli par la Papesse, une grande tête féminine qui semble crier et faire écho aux traumas de l’artiste, dont l’enfance fut hantée par l’inceste.
Les autres sculptures du jardin suggèrent par ailleurs ces mêmes combats intérieurs. Plus loin, on découvre ainsi le Magicien, le Diable, les Amants ou encore la Force, où une femme domine un dangereux dragon. Ce lieu «m’a beaucoup aidée à me comprendre moi-même», confia l’artiste quelques années plus tard, qui vouait à cette réalisation majeure une passion différente de ce que pouvaient lui inspirer ses autres œuvres. «Le jardin des Tarots était mon mari, mon amour, mon tout.»
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