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L'histoire de Gauri Lankesh, la martyre de Bangalore

Lhistoire de gauri lankesh la martyre de bangalore VICTORIA DUCRUET

Cette journaliste de 55 ans, assassinée en 2017, est connue pour sa franchise et son courage. Le procès des 18 personnes accusées de son meurtre vient tout juste de commencer, au début du mois de juillet 2022.

© VICTORIA DUCRUET

Quatre.

C’est le nombre de douilles que la police retrouvera sur les lieux du crime. Mais sur les quatre balles tirées depuis une moto, deux seulement atteignent Gauri Lankesh. Une à la tête, une en pleine poitrine. Il est environ 20 heures ce mardi 17 septembre 2017 quand elle s’effondre dans son petit jardin du quartier d’habitude si tranquille de Rajarajeshwari Nagar, en plein Bangalore, la tentaculaire capitale de l’État du Karnataka, au sud de l’Inde. Les assassins – des goondas comme on les appelle dans le sous-continent – repartent en trombe. Leur mission est accomplie. Reste à savoir qui a commandité cette élimination.

Car dire que cette journaliste de 55 ans avait des ennemis est un euphémisme. Rédactrice en chef du tabloïd Lankesh Patrike, fondé en 1980 par son père, admirateur de Gandhi, elle est connue pour sa franchise et son courage…

Ses prises de position, en faveur des femmes, contre la corruption des élites, mais aussi contre le système des castes ou le nationalisme hindou, lui valent depuis plusieurs années menaces de mort et procès pour diffamation…

Le BJP, le parti au pouvoir, celui du premier ministre Narendra Modi, fait partie de ses cibles de choix: pas étonnant pour un parti qui a fait de l’hindutva – une hindouisation à marche forcée du pays – une priorité. Attisant au passage les violences entre les communautés, reléguant les non-hindoux – musulmans avant tout – à des citoyens de seconde zone.

Des motards et des balles

Peu encline à la tiédeur, elle n’hésite pas à écrire que l’hindouisme n’est plus une religion mais «un système de hiérarchie autoritaire dans la société», au sein duquel «les femmes sont traitées comme des créatures de seconde zone».

Et elle ne se cantonne pas aux médias. Gauri Lankesh est aussi très active – et très suivie – sur les réseaux sociaux. Ainsi, dans les jours qui précédent son assassinat, elle évoque la crise des réfugiés Rohingya, menacés de déportation dans le nord de l’Inde, publie une vidéo sur YouTube pour expliquer les droits LGBTIQ+ aux parents indiens, affiche son soutien aux étudiants Dalit (ceux que l’on appelait autrefois les intouchables), s’attaque à la politique monétaire du gouvernement central, enquête sur la mort de 85 enfants dans un hôpital de Gorakhpur. Un établissement situé en Uttar Pradesh, un État mené à la baguette par un moine hindou extrémiste déjà considéré comme le successeur de Modi.

Son dernier tweet, avant d’être réduite au silence? «… nous connaissons tous notre pire ennemi, pourrions-nous svp nous concentrer sur cela?… Paix, camarades.»

Le temps est maussade en Inde pour celles et ceux qui dénoncent les élites. Les journalistes trop critiques envers le pouvoir sont poursuivis pour diffamation, voire pour sédition, en vertu de la section 12A du Code pénal, et menacés de la prison à perpétuité. Et si cela ne suffit pas, il y a donc les fameux goondas. En 2016, deux journalistes – Karun Misra et Ranjan Rajdev – sont tués par balles par… des assaillants à moto. En 2015, ils étaient cinq.

Procès en cours

Signe de cette déliquescence démocratique: dans le classement mondial de la liberté de la presse, l’Inde a dégringolé à la 150e place sur 180. Quelques heures après la mort de Gauri Lankesh, le bureau local de Reporters sans frontières (RSF) n’y va pas par quatre chemins: «Nous encourageons les autorités locales à ne pas négliger la piste politique. Gauri Lankesh a été plusieurs fois la cible des nationalistes hindous au pouvoir et de leurs partisans, parce qu’elle refusait catégoriquement de se soumettre à l’autocensure qui gangrène les médias du pays.»

Sous le feu des projecteurs, les autorités locales se sont empressées de lancer une enquête. Qui, à première vue, a porté ses fruits, puisque 17 personnes sont actuellement en prison. Le tireur et le motard supposés, ainsi que toute une galaxie de complices, qui les auraient hébergés ou entraînés, à qui ils auraient fourni des armes. Tous des membres d’une obscure cellule d’extrême droite et pro-hindoue. L’arme retrouvée – un 7,65 mm – aurait non seulement été utilisée pour abattre Gauri Lankesh, mais aussi deux autres intellectuels anti-hindutva, en février et en août 2015.

Le procès s’est ouvert début juillet 2022. Les avocats des inculpés ont déjà tenté de pointer un doigt accusateur sur, en vrac, les Maoïstes, des membres de la famille Lankesh, un technicien du câble présent dans le quartier lorsque Gauri a été assassinée… Quant aux commanditaires, ils restent pour l’heure dans l’ombre. 

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