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Letizia Battaglia, appareil photo contre revolvers

Letizia Battaglia photo mafia VICTORIA DUCRUET

Le travail photographique accumulé durant toute sa carrière à L’Ora, constitué d’environ 600’000 images, est l’un des portfolios les plus crus et dérangeants qui soient.

© VICTORIA DUCRUET

Elle regarde le cliché en développement qui flotte dans le liquide révélateur, le remuant légèrement pour faire monter les gris. Au milieu de sa chambre noire, debout dans la lumière rouge inactinique qui baigne la petite pièce comme l’intérieur d’une chrysalide, Letizia Battaglia penche la tête sur le visage en gros plan qui apparaît tout doucement sur le papier. Celui de Rosaria Schifani.

Alors en train de poser près de la fenêtre un jour de grand soleil, la veuve avait momentanément fermé les yeux. Letizia se souvient que c’est précisément là qu’elle avait déclenché, immortalisant cette silhouette de madone aux paupières closes dont la moitié restait dans l’ombre. Rosaria était l’épouse de Vito Schifani, un garde du corps qui travaillait à la protection du juge Falcone, magistrat star de la lutte anti-mafia de Palerme.

Quelques mois auparavant, en 1993, les deux hommes s’étaient fait assassiner. Rosaria avait perdu un mari, Letizia un ami, elle la photojournaliste qui évolue depuis des décennies dans le milieu combattant l’emprise mafieuse sur la Sicile. À presque 60 ans, elle tend à délaisser ses Leica et autres Pentax pour une vie qu’elle veut découvrir autrement qu’à travers un objectif. Mais qu’elle le veuille ou non, son nom, sa carrière et son engagement sont liés pour toujours à la chasse aux parrains de la mafia.

S'émanciper des hommes

Une aversion pour la masculinité brutale, toxique, qui a débuté tôt. Son père fut peut-être son premier bourreau: alors qu’elle rentre se plaindre à la maison après avoir vu un inconnu se masturber devant elle dans la rue, Letizia, 10 ans, s’était fait engueuler par son paternel, qui ne voyait en elle qu’une allumeuse.

Quasi assignée à résidence pour éviter d’exciter le premier passant venu, la native de Palerme pense échapper aux griffes parentales en épousant un magnat du café alors qu’elle est adolescente. Le piège se referme à nouveau. Son époux refuse qu’elle convoite une autre existence que celle de mère au foyer dévouée s’occupant de leurs trois enfants. «On attendait des femmes qu’elles se soumettent aux règles des hommes», se souvient-elle dans le film Shooting the Mafia, qui lui est consacré.

Profession reporter

Mais en pleine dépression, Letizia plaque toute la smala pour partir se soigner en Suisse. À son retour, elle n’est plus la même. Elle divorce, part à Milan avec ses enfants et, refusant d’être dépendante de la pension de son ex, se met à écrire des piges comme journaliste. Pourtant son destin, elle le sent, se joue à Palerme. Elle y est de retour en 1974, embauchée par le journal communiste L’Ora, et décide d’empoigner les vieux démons de sa ville. Les meurtres, les rackets, les pots-de-vin, la peur, l’injustice. Vaste programme.

Budget restreint oblige, elle doit cependant faire elle-même les photos de ses reportages. Loin d’être un pensum, cette tâche auxiliaire va devenir sa principale activité. Letizia Battaglia comprend la force brute de l’image pour bousculer les consciences. Elle court sur toutes les scènes de crimes, décidée à documenter l’horreur du quotidien rythmé par Cosa Nostra.

Dans l’enfer de la mafia

Son talent inné, son sens presque animal de l’instant décisif la propulsent cheffe de la rédaction photo, une première pour une femme en Italie. Les années 70 sont violentes dans la capitale sicilienne, mais la décennie suivante est même pire. La photoreporter est plongée dans la Deuxième guerre de la mafia, qui secoue la région au début des années 80 quand la famille de Corleone déclare les hostilités aux clans de Palerme.

Assassinats quotidiens, arrestations à foison, procès houleux. Le travail photographique accumulé durant toute sa carrière à L’Ora, constitué d’environ 600’000 images, est l’un des portfolios les plus crus et dérangeants qui soient. Un récit homérique sur pellicule. Une Iliade visuelle insupportable, peuplée de cadavres brutalement figés dans leur dernière action en tant que vivants – fumer sur une terrasse, regarder par la fenêtre, conduire, séduire… – de veuves éplorées, de tueurs sans pitié, de chefs de guerre menaçants, de foules muettes, de funérailles héroïques.

Certains ont comparé son univers esthétique à celui, sulfureux et tourmenté, du Caravage, ce peintre de la Renaissance exposant la souffrance, le meurtre et la folie dans des décors aux clairs-obscurs et aux climats étouffants. Comme ce cliché de 1979, qu’elle réalise au procès du tueur Leoluca Bagarella, surnommé La Bête, qui tente de se précipiter sur elle. Malgré le coup qu’il parvient à lui asséner, Letizia le photographie en pleine crise de rage, comme un prédateur acculé. La journaliste avait réussi sa mission: la peur avait soudain changé de camp.

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