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«Nous, brocanteurs, sommes les gardiens du patrimoine»

Nous, brocanteurs, sommes les gardiens du patrimoine

«Je suis très caméléon sans jamais me trahir, car je suis quelqu’un d’entier. Je peux m’occuper d’un débarras en mode déménageuse comme négocier avec des commissaires-priseurs lors d’expertises ou d’enchères.»

© Corinne Sporrer

Rien ne me prédestinait à choisir le métier de brocanteuse, mais j’ai été happée par cet univers. Je dirais même que c’est le métier qui m’a choisie, car je crois qu’il n’y a pas de hasard dans la vie! Je viens d’un milieu bourgeois, j’ai eu une enfance privilégiée, mes parents fréquentaient des artistes et j’ai baigné dans cette ambiance bohème depuis toujours. Après des études en lettres, je suis partie quelques années à New York. J’ai travaillé dans des bars, des discos, la ville à l’époque était vraiment folle, on côtoyait des artistes comme Basquiat dans les clubs, les galeries, c’était l’âge d’or des années 80, celles d’avant le sida. J’ai dû rentrer pour raisons familiales parce que ma mère était malade, sinon, j’y serais encore! De retour en Suisse, j’ai repris mes études, en sciences politiques cette fois, pour terminer ma licence. J’ai commencé ensuite à travailler comme attachée de presse (pour le Montreux Jazz notamment). En parallèle, j’ai ouvert avec mon compagnon une boutique de second hand, ce qui était assez rare à l’époque. Nous avions un local à l’étage, au-dessus de l’ancien Maniak, au cœur du Rôtillon, à Lausanne. Nous y vendions des vêtements de luxe à bas prix, mais aussi tout le mobilier, miroirs, petits meubles, etc. C’était un pari risqué, mais le concept a cartonné.

Après le décès de mon partenaire, je n’ai pas voulu continuer l’aventure de la boutique. J’étais déjà une habituée des puces. Une amie, qui avait une place au marché de Lausanne, m’avait demandé de l’aide: elle n’osait pas conduire son camion pour transporter le matériel. J’ai répondu présent et la brocante est devenue mon métier, que je pratique avec amour depuis 25 ans maintenant. C’était un microcosme très masculin à l’époque, ça n’a pas été facile de se faire une place. Nous détonnions complètement, ma complice et moi, avec nos cheveux blonds et nos gabarits de femme. Je continue aujourd’hui à jouer de ce décalage.

Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui pensent que les puciers sont le reste de la colère de dieu, qui font les poubelles pour revendre leurs trouvailles. Je suis la preuve qu’un brocanteur n’est pas un rustre sans éducation!

J’ai un style vestimentaire BCBG, je parle 5 langues et je maîtrise l’argumentation verbale. Je suis très caméléon sans jamais me trahir, car je suis quelqu’un d’entier. Je peux m’occuper d’un débarras en mode déménageuse comme négocier avec des commissaires-priseurs lors d’expertises ou d’enchères.

Ce qui me plaît dans ce métier, c’est l’idée que les brocanteurs sont les gardiens du patrimoine. Ça me touche personnellement, car j’ai souffert d’un manque de racines. Je suis de nationalité allemande, arrivée en Suisse à l’âge de 3 ans, dans une famille qui portait les séquelles de la Seconde Guerre mondiale. Ma ville d’origine, Francfort, a été quasiment détruite par les bombardements. Il ne me reste aucun objet ayant appartenu à ma famille.

Je me déplace beaucoup pour trouver des pièces ou participer aux foires et ce nomadisme fait partie des charmes du métier. Mais je vieillis et, il y a 3 ans, je me suis mise à chercher une arcade pour me poser. Je me suis associée avec Frédéric Schild, un pilier des puces de Plainpalais, à Genève, que tout le monde reconnaît à son look punk, crête de couleur et kilt écossais. Nous avons trouvé ce local, à Vevey, et nous avons ouvert il y a un an, en plein préparatifs de la Fête des Vignerons. On nous a traités de fous, mais comme chaque fois dans ma vie, j’ai écouté mon cœur et foncé. Sous l’enseigne d’Autrement, j’ai repris le concept de ma première boutique lausannoise avec des meubles anciens, des objets de curiosités et un coin friperie, car j’ai l’amour des beaux tissus. On offre le café, comme à l’époque! Jusqu’ici, ça marchait très bien, mais je fais partie de ces indépendants durement affectés par le confinement instauré pour lutter contre le nouveau coronavirus.

Les boutiques sont fermées, les marchés ont dû plier leurs stands et les brocantes sont annulées. Je dois participer à celle de Lutry, du 12 au 14 juin, un rendez-vous annuel sur les quais auquel je suis fidèle et qui me tient particulièrement à cœur, car j’ai grandi dans la région. A ce stade, on y croit encore, l’avenir proche nous dira si elle a lieu ou non. Les marchés aux puces et les brocantes sont de vrais lieux de socialisation. On le voit à Plainpalais, par exemple, des personnes âgées passent nous voir régulièrement et on sait que c’est leur sortie de la semaine. Nous discutons avec elles, buvons parfois un verre.

Avec mon associé, on s’attelle à mettre notre marchandise en ligne, un canal de vente que j’avais évité jusqu’ici. J’avais essayé eBay à ses débuts, mais je trouve qu’il faut pouvoir toucher, apprécier un objet de deuxième main avant de l’acheter et les seniors ne sont pas familiers de ces outils ou n’ont simplement pas d’accès à internet.

Désintérêt dangereux

Le côté positif de cette crise, c’est que les gens vont prendre conscience de la valeur des choses et moins gaspiller; réparer plutôt que jeter parce que tout est remplaçable et qu’un toaster coûte moins de 30 fr. en grandes surfaces. C’est la définition du brocanteur, récupérer des choses anciennes, les restaurer pour pouvoir les remettre sur le marché. Il y avait un désintérêt complet ces dernières années pour les antiquités, avec l’arrêt de plusieurs salons emblématiques à Lausanne, à Zurich. Même le retour en grâce de certains styles, comme le formica des années 50 ou les habits fluo des années 80, que les jeunes filles s’arrachent aujourd’hui, ne compensaient pas ce déclin. Je ne suis pas voyante, mais j’espère que cette épidémie qui paralyse le monde freinera drastiquement nos habitudes de surconsommation.

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