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Témoignage: «Je suis électrohypersensible»

Temoignage electrohypersensible

Vincent Ruchet, viticulteur, agriculteur et électrohypersensible.

J’ai un parcours professionnel assez varié, j’ai bossé dans des domaines très différents, l’un de mes derniers étant… la téléphonie mobile. Ingénieur de formation, je changeais les puces et les connecteurs des appareils, je démontais et remontais des portables à longueur de journée. J’ai fait ça durant 7-8 ans avec constamment plusieurs téléphones portables autour de moi.

Longtemps, tout s’est très bien passé. J’étais toutefois le seul à poser parfois des questions techniques sur le rayonnement des ondes, mais on me répondait toujours la même chose: «Ne vous inquiétez pas, tout est dans les normes, vous ne risquez rien.»

Petit à petit, pourtant, ça a commencé à aller moins bien. J’ai eu des maux de tête très invalidants. Au départ, on se dit: «C’est pas mon jour» ou «Ça va finir par passer», mais les douleurs ont continué, elles se sont même intensifiées. Il m’est arrivé de me réveiller en forme et, 15 minutes plus tard, d’être pris d’une migraine si terrible qu’il m’était impossible de lire, de conduire ou de penser. Moi qui, à côté de mon boulot, étais très actif, c’était dur. J’ai une licence de pilote et je pratique les arts martiaux, mais il m’était alors impossible de faire ni l’un ni l’autre.

Il y a donc environ 6 ans, je suis allé à l’hôpital faire des analyses. On pense à tellement de choses, une tumeur dans le pire des cas, une infection dentaire avec un peu plus de chance. Comme les médecins ne trouvaient rien, ils m’ont fait passer une IRM. Autant dire que c’était deux fois pire juste après pour moi.

Comme rien n’y faisait, ma femme m’a convaincu de partir me reposer dans notre mazot, en altitude et loin de tout. Trois jours plus tard, j’étais redevenu quelqu’un de normal. Sur le moment, je me suis dit que j’avais eu une mauvaise passe, que c’était réglé. Mais voilà, à peine redescendu chez nous, trois heures plus tard, j’étais à nouveau dans le même état. C’est là que j’ai levé les yeux et vu les lumières du boîtier wi-fi, à 30 centimètres de mon visage. J’ai commencé à me dire que, peut-être, ça pouvait avoir un lien.


Comme je suis ingénieur et un peu fou, on a fait le test avec ma femme, une trentaine de fois: elle se mettait dans la pièce d’à côté, elle allumait ou éteignait le wi-fi et je devais lui dire s’il était on ou off. Autant dire que j’avais toujours tout juste. J’ai rapidement réalisé que c’était particulièrement le wi-fi qui me rendait malade, ainsi que les micro-ondes, mais il faut savoir que tous les EHS, les électrohypersensibles, sont différents.

Quand on peut enfin mettre un nom sur son mal-être, c’est un premier pas, mais c’est aussi une gifle, car ça remet en question toute ta vie. Et autant dire qu’on est rarement cru, même par le corps médical. Il doit y avoir deux spécialistes de la question en Suisse et les délais d’attente se comptent en mois.

Toutefois, j’ai pu prendre contact avec une association réunissant des personnes souffrant des mêmes maux en Suisse romande. Grâce à elle, j’ai renoué avec une ancienne connaissance, un ingénieur en aéronautique, qui m’a conseillé et soutenu.

Dans mon malheur, j’ai eu de la chance par rapport à beaucoup de personnes EHS: quand j’ai compris que je ne pourrais plus continuer ma vie comme avant, mon père m’a proposé de reprendre son exploitation agricole dans le Chablais. En quelques jours, je m’étais décidé. Comme j’avais aussi une formation d’agriculteur-viticulteur en poche, j’ai pu changer de vie! Ça fait tout de même drôle de passer d’un laboratoire, avec un super salaire, à la plantation des échalas, même si, maintenant, j’ai un plaisir incroyable à m’occuper de mes emmerdes.

Il faut comprendre qu’aujourd’hui, il m’est impossible de sortir de chez moi sans protection.

A part pour travailler dans la moitié de mes champs, je suis obligé d’enfiler des habits spéciaux, tissés de fils d’argent et qui bloquent le rayonnement. C’est très efficace, mais ça coûte cher, ça s’abîme très vite et ça n’est évidemment pas du tout pris en charge par les assurances.

J’ai aussi la chance d’avoir des amis avec des cœurs énormes. Lorsqu’ils m’invitent, ils savent qu’ils doivent éteindre le wi-fi et tous les portables. Aller au restaurant, par contre, n’est simplement plus possible, il y a toujours quelqu’un qui dégaine son téléphone près de moi. Au cinéma, c’est encore faisable, mais j’entre dans la salle juste avant le début de la projection et je me mets tout devant avec ma capuche spéciale. C’est clair qu’avec mes habits étranges, on me regarde tout le temps comme un hurluberlu. La première fois que je suis allé à la banque avec, ils ont cru que je débarquais pour un hold-up! En gros, chaque activité à l’extérieur est un calvaire, à moins que tous les gens autour de moi n’éteignent leur téléphone, et qu’on soit dans un environnement propre.

J’ai dû faire énormément de sacrifices pour m’en sortir j’ai bâti ma prison. Ma maison est recouverte de trois épaisseurs d’un vernis graphité qui bloque les ondes, les fenêtres ont un revêtement spécial et toutes les pièces sont équipées d’un dosimètre, au cas où quelqu’un viendrait me voir et oublierait d’éteindre son téléphone. Certes je peux sortir avec ma combinaison, mais dès qu’il fait plus de 25 degrés, c’est très désagréable.

Malgré cela, je peux continuer à écrire, à travailler avec ma tête, je pratique toujours les arts martiaux dans la petite salle du village, qui est heureusement en sous-sol, et je peux voyager. Pour la petite histoire, il y a deux ans, nous avons visité le pays de ma femme, qui est Japonaise. Si, en Europe, il n’y a aucune tolérance pour des gens masqués comme moi, c’est tout le contraire en Asie. A l’aéroport comme dans la rue, on ne te regarde pas de travers parce que tu portes quelque chose sur le visage!

Etrangement, toutefois, malgré toutes ces épreuves, je crois pouvoir dire que je suis le plus heureux des EHS. Je ne dis pas cela en l’air, 90% d’entre nous finissent mal. Incompris, ils perdent leur job et, souvent, leur vie de couple ou de famille. En Suisse, le déni autour de ce problème est consternant. Certes, les choses changent, mais bien trop lentement. Moi qui ai accompagné des personnes EHS via l’association que j’ai rejointe, j’en connais qui, d’incompréhension en rejet, ont mis fin à leur jour. Donc non, je ne m’apitoie pas sur mon sort. Tout ce que je fais, je le fais pour la communauté des EHS, mais aussi pour la population en général. Selon moi, on est clairement à l’aube d’une épidémie d’intolérants aux ondes, voire pire, et ce n’est pas l’arrivée de la 5G qui va améliorer la situation, pas besoin d’être malin pour le comprendre.

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