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«Je veux pouvoir marcher sans me cacher»

Vecu Julie Corinne Sporrer

Pendant des années, je suis restée dans le déni. J’avais enfoui cette nuit au fond de mon cerveau, je refusais obstinément de m’en souvenir, d’admettre que ça s’était passé.

© Corinne Sporrer

J’en ai assez de faire avec… ce n’est pas possible de faire comme si rien n’était arrivé. Car c’est arrivé: j’ai été violée à 18 ans par mon petit ami de l’époque. C’était ma première fois…

Mais aujourd’hui, j’ai 28 ans et je veux pouvoir enfin me reconstruire. Je veux pouvoir croiser le coupable et ses proches dans la rue sans me cacher ni baisser la tête.

J’ai le droit de vivre, de rencontrer des gens, de ressentir mon corps autrement que comme un simple moyen de transport. J’ai le droit de me sentir bien dans ma peau.

Et j’ai le droit de ne plus être angoissée en permanence, de ne plus me sentir coupable. C’est bien sûr plus facile à dire qu’à faire… mais j’essaie!

Issue impossible

En fait, pendant des années, je suis restée dans le déni.

J’avais enfoui cette nuit au fond de mon cerveau, je refusais obstinément de m’en souvenir, d’admettre que ça s’était passé.

Du coup, juste après le viol, presque comme si de rien n’était, je suis partie pour un long voyage. Puis, quand je suis rentrée, à 19 ans, j’ai suivi ma famille qui partait s’installer à l’étranger.

Là, j’ai rencontré un homme qui s’est avéré être un pervers narcissique. Non seulement il me dénigrait, me rabaissait et m’insultait sans cesse, mais en plus, comme il était très jaloux et me considérait comme sa chose, il m’assaillait de messages et de coups de téléphone en permanence. Il m’a même frappée une fois. J’ai essayé de le quitter je ne sais combien de fois, mais il réussissait systématiquement à me retourner la cervelle… et je restais dans ses griffes. J’étais complètement sous son emprise et ne réussissais pas à m’en défaire.

Ma maman me posait des questions à propos de notre relation, pour savoir comment j’allais, mais je bottais en touche en disant que tout allait bien. En clair, j’étais tellement désécurisée que je n’osais pas en parler et ne montrais rien, ni à elle ni à qui que ce soit. Il n’empêche que je me prenais la tête pour trouver une issue et essayer de lui échapper. Rien n’y faisait, je n’y arrivais pas.

Heureusement, au bout de deux ans, mes parents ont décidé de rentrer en Suisse. Ça m’a au moins permis de ne plus avoir à le supporter physiquement, même s’il continuait à me harceler et à me torturer psychiquement par voie électronique. Malgré ça, j’ai quand même réussi à passer un bachelor. Toutefois, j’ai dû me résoudre à mettre mes études en pause, car je n’en pouvais plus, notamment à cause de troubles alimentaires. De fait, depuis l’âge de 15 ans, je souffre d’une anorexie qui nécessite des hospitalisations régulières et là, entre les études et l’hôpital, c’était trop.

Ne restent que l’angoisse et la colère

Et puis, un jour d’octobre 2018, mon psychiatre m’a proposé de suivre une nouvelle thérapie. J’ai refusé fermement, ce qui l’a intrigué. Du coup, il a un peu insisté pour savoir pourquoi j’y étais si opposée et, tout à coup, la digue a littéralement sauté.

Au fur et à mesure que je parlais, les souvenirs du viol remontaient. Les sensations physiques de douleur également. J’étais en larmes, mais c’est la dernière fois que j’ai pleuré.

Depuis que j’ai retrouvé la mémoire de ces actes, je suis comme coupée de mes émotions. Je peux parler de ça… mais c’est comme si ça ne m’appartenait pas. Je raconte l’histoire de Julie, mais une autre Julie.

Moi qui étais une fille très, très sensible, je suis devenue une pierre et la seule chose que j’éprouve encore, c’est de l’angoisse. Un peu de colère, aussi. En rencontrant d’autres filles qui ont été confrontées au même type de situations, j’ai d’abord réalisé que j’étais loin d’être seule à vivre ce genre de choses et que c’était même tristement courant. Ensuite, ça m’a permis de me rendre compte que j’avais au fond peu d’options: ne jamais rien dire, faire avec ou dénoncer.

Ça, j’y ai évidemment pensé, mais peu à peu, j’ai préféré renoncer à l’idée de porter plainte.

Je me demande maintenant encore si en passer par la justice m’aiderait à avancer. Je ne sais toujours pas, il y a tellement de choses à mettre dans la balance…

D’un côté, il faudrait qu’il paie, c’est évident. De l’autre, je sais que je risque de passer pour Dieu sait quoi: une affabulatrice, une malade qui met huit ans à parler, une folle, surtout avec mes troubles alimentaires qui pourraient du coup se retourner contre moi. Je n’ai vraiment pas envie de devoir affronter ces choses-là, pas plus que je n’ai envie de faire face aux incompréhensions dues à la situation. Dans notre société, être avec quelqu’un implique qu’on doit forcément avoir des relations sexuelles avec lui. Alors, comment admettre qu’une femme ait été violée par son compagnon?

En plus de ça, après en avoir discuté avec un juge d’instruction, un ami policier, puis avec des experts de la LAVI, le Centre d’aide aux victimes d’agressions, je sais ce qu’implique concrètement la procédure: des questions intimes et gênantes, des mises en doute de mes propos… bref, j’ai compris que ce serait extrêmement dur psychologiquement, moralement et même physiquement. Sans compter que, comme j’ai tout occulté pendant si longtemps et qu’il n’y a bien sûr plus aucune preuve matérielle, je suis quasi certaine que mon dossier se conclurait probablement par un non-lieu… en admettant même qu’il soit pris en compte.

Retrouver la confiance

Ce qui me pèse, aussi, c’est qu’en plus de la pression extérieure – qui se manifeste entre autres par des remarques du genre: «Pourquoi tu ne nous as rien dit?» ou «Tu aurais dû nous avertir!» –, il y a celle que je me mets à moi-même. J’ai en effet tendance à minimiser ces deux expériences, à me répéter que je suis sûrement responsable de ce qui s’est passé, que j’ai forcément créé ces situations ou que d’autres gens vivent des choses bien plus terribles que moi, que je n’ai donc pas le droit de me plaindre. Alors je me dis: «De toute manière, tu n’es pas légitimée à parler après tout ce temps, c’est du passé, tourne la page!» Sans compter que, même si je le déteste, je ne peux pas m’empêcher de tenir compte des répercussions qu’une action pénale aurait sur cet homme, sa réputation, sa vie… bien sûr, je devrais m’en fiche, mais je n’arrive pas encore à me dégager de cette forme de culpabilité.

Bref, cette manière de fonctionner ne me va pas du tout. J’ai peur tout le temps, je culpabilise pour des choses dont je ne suis pas responsable, je n’ai aucune confiance en moi. C’est pour changer cette dynamique que je veux faire bouger les choses; que je veux pouvoir avancer,

que je veux dépasser ce traumatisme et enfin fermer ce livre-là pour en écrire un nouveau.

En parler ouvertement est déjà un premier pas…

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