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«J’agis sur le terrain pour aider les migrants»

«J’agis sur le terrain pour aider les migrants»

«La solidarité génère une dynamique exponentielle extraordinaire.»

© Corinne Sporrer

J’ai participé à mon premier convoi humanitaire à 17 ans. Avec un groupe de sept étudiants, nous sommes partis aider des orphelinats en Roumanie, dans le chaos qui a fait suite à l’exécution du dictateur Nicolae Ceaușescu. Parmi mes amis d’expédition se trouvait un Genevois, Alain Werner, devenu depuis avocat indépendant spécialisé dans les crimes de guerre, procureur adjoint à La Haye et directeur d’une importante association en Suisse. Sur place, nous nous sommes fait une promesse: il ne deviendrait jamais un défenseur bourgeois de la loi, je ne deviendrais jamais une photographe (c’est mon métier) bourgeoise. Durant les 25 années qui ont suivi, je ne suis plus repartie: j’ai eu mes enfants et suis devenue rédactrice photo dans la presse tout en m’investissant dans le domaine culturel.

Mais un jour de novembre 2015, ma vocation de jeunesse s’est réimposée à moi. J’écoutais une émission de radio: en pleine crise des réfugiés, une jeune Fribourgeoise, de retour de Serbie, témoignait. Elle racontait l’horreur vécue par des milliers de personnes en route vers l’Europe, dans le froid, sans nourriture ni vêtements adaptés. Elle décrivait ces bébés dont les langes de fortune n’avaient plus rien d’hygiénique, ni de digne, depuis des semaines et elle s’est mise à pleurer.

Je me suis effondrée, en larmes, comme jamais auparavant.

En me reprenant, j’ai pensé: «Soit tu t’engages, soit tu clos définitivement le sujet.» J’ai contacté une association humanitaire romande qui apportait son soutien financier à l’achat de matériel d’urgence vitale en faveur des réfugiés et organisait des collectes depuis la Suisse. Comme chacun de ses membres, j’ai tout de suite géré mes projets de manière autonome. Et c’est sous sa bannière que, de mai à juillet 2016, j’ai réalisé mes deux premiers convois.

Une aversion viscérale pour l’injustice

Depuis l’enfance, je défends les plus fragiles et m’insurge contre les injustices. Si un enseignant humiliait un camarade, je montais aux barricades. Sans agression, mais fermement. C’est ma façon d’être engagée. A l’adage: «Dans la vie, on fait ce qu’on peut, pas ce qu’on veut», j’ai toujours aimé répondre: «Moi, je ferai ce que je veux.» Il faut dire que mes débuts dans l’existence ont suscité leur lot de révolte. A 2 ans, j’ai été retirée à ma mère qui ne pouvait pas m’élever: gravement malade, elle oubliait souvent de me nourrir, j’étais livrée à moi-même. Elle n’était pas méchante mais n’ayant elle-même jamais reçu d’amour, elle ne savait pas en donner. Elle a été placée sous tutelle et moi dans une famille d’accueil, où j’ai vécu l’enfer. Mon seul allié était leur fils, de huit ans mon aîné, mais il est décédé quand j’ai eu 9 ans. Les cinq premières années, je voyais ma mère biologique environ une fois par mois. Considérant qu’elle m’était trop nuisible, elle a mis fin à nos rencontres. Ensuite, j’ai passé plus de temps perchée dans les arbres et à me bagarrer avec les garçons que dans la maison de mes parents adoptifs. C’est dans ce contexte, propice à alimenter mon esprit et ma quête naturelle de justice, que je me suis construite.

Confiance et transparence

Dès le premier convoi, j’ai posté un message sur Facebook: «Qui aurait un van à me prêter pour une mission humanitaire?» Vingt minutes plus tard, on me répondait: «Contactez-moi!» Les dons augmentaient à mesure que je sollicitais le réseau. Afin d’optimiser le volume - une tonne au final! – des amis et moi avons pris de grands sacs dans lesquels nous avons tout mis sous vide grâce à nos aspirateurs. Après six heures de chargement, nous nous sommes mis en route. C’était en mai 2016, direction Paris, camp de réfugiés de Stalingrad. A notre arrivée, trois mille personnes venaient d’être évacuées, mais cent cinquante Afghans et trois cents Soudanais vivaient toujours là. Les volontaires déjà sur place nous ont briefés sur les besoins les plus urgents: tentes, bâches - certains dormaient à même le sol, sur du béton -, ainsi que des vêtements ou plus simplement de la crème car les migrants ont souvent de graves problèmes de peau, voire de scarification. La situation laissait peu de place à l’émotion. Seule l’efficacité comptait. Nous avons vidé le van avec frénésie, en hurlant et riant à la fois.

Lorsque nous sommes rentrés en Suisse quatre jours plus tard, nous étions déjà prêts pour un deuxième convoi.

La cause agrégeant naturellement des personnes, plus je contactais de gens sur les réseaux sociaux, plus je mesurais la puissance de la solidarité. Il suffisait d’y faire appel! Un véhicule entier de chaussettes neuves, des milliers de produits d’hygiène et de kilos de nourriture plus tard, j’ai décidé de tenter l’aventure en solo. Les donateurs accordent volontiers leur confiance aux volontaires indépendants: afin de montrer que leur générosité est directement investie sur le terrain, je poste des photos pendant les convoyages. Et par souci de transparence, je partage avec eux un fichier dans lequel je répertorie au centime près mes dépenses et la distribution des biens. Grâce au bouche à oreille, des collectifs m’ont contacté pour m’aider mais aussi pour me demander des contacts.

1000 kilos de cahiers tout neufs

J’aime faire le lien entre les organisations. Cela m’a permis de rencontrer des gens magnifiques: Fiza Omer Khan, de l’association Giving a little something, est ainsi devenue, outre une précieuse partenaire de projets, une amie très chère. Par son entremise, l’Ecole des Nations m’a demandé d’expliquer à 80 enfants délégués de classe la situation des camps, ce qui m’a permis de les solliciter pour une collecte de sacs à dos. Le succès est tel, que lors de mon dernier voyage, le camion s’est fait arrêter à la douane pour contrôler son poids. Je me suis alors rendu compte que je transportais 6 tonnes de marchandises, dont 2,5 en toute illégalité! L’amende va être salée, mais ça en valait la peine, car après avoir chargé un transporteur de convoyer le chargement excédentaire, j’ai pu distribuer mille kilos de cahiers tout neufs qui vont permettre aux réfugiés de s’instruire auprès de deux associations. Je ressens comme un paradoxe de devoir s’inquiéter autant du stockage et du transport alors que l’entraide, elle, est si grande, si simple. Heureusement, la Maraude Lausanne, dont je fais partie, partage son local avec moi mais il me faudrait un hangar, et des camions supplémentaires seraient bienvenus.

Je souhaite élargir mon action et m’investir davantage. Réfugiés, sans-abri… ici ou ailleurs… finalement, la problématique est la même. Il s’agit toujours de soulager, un peu, le mieux possible, des souffrances si proches, mais qui passent entre les mailles des grands organismes caritatifs. C’est pourquoi je tiens à rester indépendante et mettre en relation des structures qui œuvrent dans le même but. La solidarité génère une dynamique exponentielle extraordinaire.

Mon rêve: créer un lieu de vie pour toutes les personnes qui ont besoin de s’arrêter, de se reposer.


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