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Etudiante, j’enseigne en prison

Etudiante, j’enseigne en prison

Si quelqu’un veut s’en sortir, il n’y a pas de raison de ne pas lui tendre la main.

© Sandra Garrido Campos

La première fois où je me suis rendue à la prison préventive du Bois-Mermet, à Lausanne, j’avais bien sûr un peu d’appréhension. C’est impressionnant de se retrouver dans un tel lieu, d’autant plus que c’est très sécurisé: il faut passer plusieurs portes, ainsi qu’un portique où nous devons nous délester de toutes nos affaires. Ce n’est pas non plus évident d’affronter les regards des gardiens qui, au début, ne comprennent pas toujours notre motivation. Car depuis deux ans je donne des cours de langue bénévolement à des personnes incarcérées. Etudiante en psychologie sociale, j’ai toujours été très sensible aux populations marginalisées. Quand j’étais plus jeune, j’ai pensé travailler dans la police et me pencher sur le thème de la prévention, l’arme la plus efficace à mes yeux pour diminuer les sanctions lourdes et les risques de récidive. En intervenant en milieu carcéral et en interagissant directement avec les prisonniers, je peux déjà faire des choses à mon niveau. Avec le temps, je constate que la démarche porte ses fruits, y compris auprès des gardiens qui apprécient le simple fait d’être salués en français par les détenus.

J’enseigne toujours en tandem, pour des questions de sécurité et d’organisation, mais aussi pour pouvoir débriefer après les cours. Dans une salle qui est une ancienne cellule, je gère des groupes de huit détenus. Pas évident, d’autant plus qu’ils sont d’origine différente et qu’ils ont des niveaux variables. Le fait que je parle couramment l’albanais est un avantage. En jonglant entre cette langue, le français et l’anglais, et parfois le langage des signes, on arrive à se comprendre. Ce qui me touche le plus, c’est que les détenus sont motivés, il y a même une liste d’attente! Comme ils passent environ vingt-trois heures par jour dans leur cellule, à plusieurs et dans un espace très restreint, je leur fais faire une activité mais je contribue aussi à leur apporter un minimum d’échange social. Car en prison préventive les personnes en attente de jugement ne reçoivent généralement pas de visites. Leurs familles se trouvent parfois dans d’autres pays, voire sur un autre continent. Je représente pour eux une sorte de passerelle vers le monde extérieur et j’entretiens avec eux des liens privilégiés. Ils se confient souvent à moi et me parlent de leurs proches. Quand certains me témoignent leur gratitude, je me dis que cela vaut la peine de continuer.

Maquillage voyant proscrit

Dès le départ, je pose clairement les bases. C’est important de leur rappeler que je suis indifférente à leur passé pénal, que je ne veux d’ailleurs pas le connaître. Je suis là seulement pour leur donner un cours. L’association pour laquelle je travaille a établi à cet égard une charte avec des règles strictes à respecter. Pour enseigner, je dois être habillée correctement, c’est-à-dire en pantalon y compris en été, sans décolleté bien sûr, ni rien de provocant. Le rouge à lèvres et le maquillage voyants sont également proscrits. Je dois veiller à garder une distance relationnelle: les détenus ne connaissent rien de moi, sinon mon prénom. Mes «élèves» sont des hommes de tous âges, mais la majorité d’entre eux n’ont pas plus d’une vingtaine d’années. Etant donné que je suis de la même génération, il m’arrive de m’imaginer comment moi je vivrais cette situation d’enfermement et d’exclusion. Malgré le contexte, je ne me suis jamais sentie en danger: ils sont respectueux et ont même tendance à faire bloc autour de moi si quelqu’un se montre moins aimable. Dans la salle de cours, il n’y a pas de gardien ni de caméra, mais il y a tout de même une alarme, un bouton rouge que je peux actionner en cas d’urgence. Ce qui n’est heureusement jamais arrivé!

Durant les cours, j’apprends aux détenus à se présenter en français ou en anglais. Pour que cela soit concret et ludique, je leur fais jouer des scènes de la vie quotidienne, par exemple un serveur et un client au restaurant. L’ambiance est généralement bonne et tout le monde participe. Mais j’ai appris à poser des limites: on peut plaisanter deux minutes, mais cela reste un cours, c’est sérieux. Quelquefois, il faut recadrer ceux qui se moquent d’un élève moins bon. Et je ne manque pas de les féliciter s’ils apprennent bien, c’est une manière de les valoriser et de leur faire prendre confiance. Beaucoup doutent de leurs capacités et se trouvent nuls, car ils ont souvent eu des difficultés d’apprentissage dans le passé. Dans les cours plus avancés, je propose des sujets de réflexion, comme une discussion sur les clichés et les stéréotypes. Les détenus peuvent raconter ce qu’ils ont vécu en termes de discrimination par rapport à leur religion ou à leur nationalité. Cela donne lieu à des partages très enrichissants, et ils constatent souvent qu’ils ont des points communs. Grâce à ces échanges, je suis contente de voir que des liens se créent, abolissant la barrière des différence s.

La chance d’être libre de ses mouvements

Ce travail bénévole représente un grand engagement pour moi, notamment en termes de temps. En plus de la préparation des cours, j’interviens plusieurs fois par mois au Bois-Mermet. En sortant de prison, je me sens différente, pleine d’interrogations sur ma vie et sur le fonctionnement de la société. Cette activité me permet de relativiser les choses, et je réalise la chance que j’ai d’être libre de mes mouvements. Je me sens aussi très reconnaissante d’avoir été scolarisée en Suisse et d’avoir bénéficié d’une bonne éducation. Je me dis parfois que la barrière est infime et qu’on peut très vite basculer du mauvais côté. Qui sait comment nous réagirions nous-mêmes dans une situation difficile? En ce qui me concerne, j’ai envie de partager la chance que j’ai eue avec ceux qui ont connu un parcours plus chaotique. Si quelqu’un veut s’en sortir, il n’y a pas de raison de ne pas lui tendre la main. J’ai rencontré récemment un détenu qui souhaite passer la maturité fédérale par correspondance. J’aimerais m’investir dans ce projet et pouvoir lui donner des cours régulièrement afin qu’il atteigne son but et se réinsére durablement dans la société.

L’association Gesepi recherche de nouveaux bénévoles. Contact: association.gesepi@gmail.com

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