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Je me souviens, petite, avoir vu dans un des magazines «Holà» – que ma mère ne manquait jamais d’acheter – un reportage sur le milliardaire Gunter Sachs. Il y avait des photos de son chalet, à Gstaad, et surtout la neige. En Equateur, on n’a jamais vu la neige. Je me suis dit: «Un jour, j’irai là-bas, un jour je toucherai cette neige». Mais jamais, oh grand jamais, je n’aurais imaginé habiter en Suisse et faire partie de l’équipe nettoyage de la Ville de Lausanne.

Je suis née sur la côte équatorienne du Pacifique

La mer, c’est sans doute ce qui me manque le plus. Et ma mère. Même si ça a pu souvent être un crève-cœur pour elle, elle m’a toujours soutenue dans mes choix. Au sein de ma famille, il y a une tradition de médecins et d’avocats. Mais c’est moins la volonté de la perpétuer que l’envie d’aider mon prochain qui m’a poussée à faire des études de droit. J’ai en fait toujours considéré qu’une profession doit correspondre à qui l’on est. J’ai depuis toujours de la facilité à parler, le goût des mots et de la justice. Je suis également catholique, croyante et pratiquante, ce qui me pousse à me poser des questions sur certaines situations et à prendre en compte mon prochain.

J’ai donc opté pour le métier d’avocate et ai passé, à Quito, mes années d’université en droit. J’ai choisi le droit civil mais, une fois mon diplôme en main, je suis allée d’obstacles en déceptions. J’avais 26 ans et comptais parmi les rares femmes à pouvoir exercer. La lutte permanente contre un machisme oppressant et contre la corruption établie, ainsi que la difficulté de s’imposer aux audiences ont eu raison de ma volonté. Je n’étais pas déçue de la profession mais je n’avais, naïvement peut-être, jamais envisagé que la loi pouvait être détournée. J’avais l’impression d’être comme la justice aux yeux bandés, sauf que moi, j’avais aussi les mains et les pieds entravés. Je n’avais pas choisi ce métier pour l’argent et j’ai alors préféré me reconvertir en tant qu’assistante juridique dans une banque.

Un choix fait par amour

Il était en vacances en Equateur quand je l’ai rencontré. J’étais divorcée depuis un an, avec un fils de presque deux ans. C’est pour le protéger que son père et moi nous étions séparés: trop de disputes, de malentendus, de mal-être, la vie commune n’était plus possible et notre fils méritait mieux. Quand soudain, je tombe amoureuse d’un Suisse, un 100% Suisse! Il ne parlait même pas espagnol, mais tout m’a plus chez lui, son éducation, son érudition, ses valeurs. C’est en Italie, où nous nous étions retrouvés pour des vacances, qu’il m’a proposé de le rejoindre et de vivre en Suisse. J’ai beaucoup réfléchi, subi la pression de ma famille (mes parents, mes trois frères et sœur), qui ne voulait pas que je parte. Et je me suis dit que ce serait une belle opportunité pour mon fils de grandir et étudier en Suisse. Et puis c’était une nouvelle aventure! Je suis la seule de ma famille à avoir quitté l’Equateur.

La Suisse a été comme une nouvelle école pour moi. J’y ai appris beaucoup de choses. La ponctualité, dont les Sud-américains ne sont pas vraiment disciples; la bonne éducation, et Dieu sait comme j’ai horreur des gens mal éduqués; la propreté. C’est peut-être un de mes premiers souvenirs marquants de ce pays: constater en prenant le bus comme tout était propre, comme les gens étaient tranquilles et respectueux des règles. J’en ai tout de suite parlé à mon mari, qui d’une part ne prenait jamais le bus et de l’autre trouvait tout cela normal. J’ai aussi appris l’humilité.

Quand mon fils a eu 8 ans, il a commencé à avoir des besoins plus importants et je ne voulais pas qu’il soit une charge pour mon conjoint. C’était mon rôle en tant que mère de subvenir à ses besoins. Il me fallait travailler. Mais voilà, mon titre en droit de l’Université de Quito n’a aucune équivalence ici. Si j’avais eu un diplôme en droit international, j’aurais pu exercer, or j’avais fait du droit civil, et les lois appliquées sont très différentes. Je n’avais évidemment jamais pensé vivre un jour en Suisse. En outre, je n’avais pas le temps de me lancer dans une formation. Je devais travailler et j’avais désormais la nationalité suisse. Je me suis alors inscrite à la Ville de Lausanne, où on m’a proposé un poste au service nettoyage. J’ai accepté. L’expression de la personne qui m’a alloué un poste, quand elle a vu mon diplôme universitaire, m’a longtemps marquée. Elle exprimait la surprise, davantage que la pitié. Je ne pensais pas me retrouver nettoyeuse, mais je fais mon métier avec amour et de la meilleure façon possible. Je sais que, dans mon pays, des mères enchaînent plusieurs emplois et travaillent jusque tard dans la soirée pour nourrir leurs enfants. Ici, je côtoie de nombreuses personnes – des directeurs, des manœuvres, des stagiaires – et je leur parle à tous de la même manière. C’est ma façon à moi de continuer à aider mon prochain.

Une nouvelle étape à écrire

Depuis un an, je suis séparée de mon mari. Nous avons vécu quinze ans ensemble et je ne comprends que maintenant qu’il avait raison. Je n’ai pas réussi à tenir mes deux rôles, celui de mère et celui d’épouse. Il m’a reproché d’avoir toujours privilégié celui de mère. C’est vrai. Ce qui était un parfait terrain d’entente au début est devenu un champ de bataille. Il m’en a voulu à moi, jamais à mon fils, qu’il continue de voir et de conseiller. D’ailleurs celui-ci lui a dit un jour: «Je ne peux pas t’appeler papa, car j’ai déjà un père, mais je t’aime comme un père». J’ai moi aussi toujours beaucoup d’affection et de respect pour lui, même s’il a fallu qu’on se sépare. A l’époque, je trouvais égoïste qu’il ne supporte pas que je sois avant tout une maman, mais avec le recul, je le comprends.

Aujourd’hui, je ne sais pas si je vais retourner vivre en Equateur. Ma mère me réclame. Mon fils est désormais suisse, tout comme moi, non seulement sur le papier mais aussi de cœur. Je n’avais pas prévu de faire ma vie ici, mais j’aime profondément ce pays où j’ai rencontré des gens exquis. Des sacrifices que j’ai faits, le plus difficile, au fond, a été «climatique». Si j’ai touché la neige, la chaleur et le soleil me manquent. Regardez les gens, un jour ensoleillé, ils sont tout souriants. Moi, je souris tous les jours, j’ai le soleil en moi.

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