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Pourquoi décevoir les autres peut faire du bien

Pourquoi decevoir les autres peut faire du bien ok

Avec son essai Décevoir est un plaisir, l'auteur Laurent de Sutter encourage à savoir dire non avec un ton joyeusement iconoclaste.

© GETTY IMAGES/MUELLER PEINT

FEMINA Pourquoi décevoir semble-t-il être une grande crainte de notre époque?
Laurent de Sutter
On passe son temps à dire qu’on est déçu-e-s, d’un film, d’une expo, d’une figure politique, mais on ne réfléchit plus à ce que ces déceptions en série signifient. Au fond, si l’on est ainsi confronté-e-s à ce tiraillement permanent entre le fait d’être déçu-e-s tout le temps et l’injonction forte à ne pas décevoir, c’est que cela indique quelque chose de notre rapport à la réalité. Notre réalité est entrée en crise. Ce qui nous entoure est devenu si illisible et énigmatique que l’endroit où se situe la réalité est difficile à identifier.

Qu’est-ce que la peur de décevoir peut avoir comme effet sur nous?
La principale conséquence est de nous faire passer à côté de ce qu’il y a devant nous et la richesse des possibles, de nous empêcher toute surprise. Car l’injonction à ne pas décevoir est de l’ordre du commandement, c’est une injonction à se soumettre. Cela signifie accepter l’ordre qu’on veut nous imposer plutôt que la logique de l’événement et de la surprise. Lorsqu’une personne émet une telle injonction envers une autre, ces deux individus manquent la vraie rencontre, qui tient toujours de ce qui n’est pas paramétré. Dans une configuration de rencontre véritable, la déception est impossible, car les attentes le sont également.

Qui déçoit-on le plus au cours de notre vie?
Je crois que l’on commence souvent par décevoir ses parents, mais il y a ensuite les partenaires amoureux, les employeurs… Quoi qu’il en soit, toute personne qui a des attentes à notre égard mérite d’être déçue par nous, car c’est son fardeau!

On va toujours décevoir quelqu’un et c’est tant mieux, car ses espoirs nous prenaient en otage.

Ceux qui formulent des attentes envers nous exercent une sorte de pouvoir, même si cela passe souvent pour de l’affection, de la bienveillance, de la protection… Cet aspect de rapport de force de l’attente a philosophiquement été formulé durant l’Antiquité, dans le contexte de la Cité grecque. Platon explique ainsi l’idée que l’espoir envers autrui doit permettre à la cité de bien se tenir. Cet espoir est chargé de devoirs, d’obligations, de règles. Si quelque chose qui devait se réaliser n’était finalement pas là, on ne pouvait construire et faire fonctionner convenablement la cité comme prévu. Quand un parent ou un partenaire amoureux dit «je suis déçu-e de toi», c’est un peu la voix de la Cité grecque qui parle de son autorité sur nous. Il y a, entre les lignes, ce ton réprobateur qui demande des excuses, qui nous dit de nous sentir un peu minables d’avoir dévié du chemin indiqué. Le ou la déçu-e prend la place d’un policier du système. La déception n’est pas un mot innocent!

Pour quelles raisons, motifs, situations décevons-nous?
On déçoit forcément un jour, et tout le monde, car l’existence est marquée du sceau de la contingence. En clair, le possible fait toujours foirer les attentes! Notre vie est un lieu de déception permanente, car on n’est jamais à la hauteur.

Qu’est-ce qui change dans le regard de celui ou celle que nous avons déçu?
Je dirais que notre dégringolade dans son estime est de l’ordre de la chute au sens presque biblique du terme. Les attentes formulées à notre égard sont en quelque sorte la possibilité que le péché premier soit réparé. On fait louper le paradis à ceux que nous décevons! Et c’est plutôt violent comme accusation, c’est à cause de nous que le monde entier est une merde. Ce qu’il faut répondre alors, c’est «je ne suis responsable ni du monde ni de toi». On peut essayer de se rencontrer autour d’un projet, mais pas en assujettissant l’autre à un rôle ou un parcours obligé. La richesse de la vraie rencontre, l’avenir le plus fertile d’une relation humaine, c’est de se dire: «Qu’est qu’on peut faire que nous ne pensions pas pouvoir faire ensemble?» Et puis, montrer à l’autre qu’on échappe à l’influence des espoirs figés, c’est peut-être imposer le respect. Cela témoigne d’une véritable attention au possible qui peut être finalement perçue comme admirable.

Dans quelles situations vaut-il mieux décevoir que vouloir à tout prix faire plaisir?
Il y a des cas, littéralement, de vie ou de mort. Je pense par exemple au burn-out, en partie rattaché à cette tension des attentes. Ce n’est pas la maladie des gens qui s’en foutent, des incompétents, mais plutôt celle des surmotivés, des passionnés, qui cherchent à donner du sens à ce qu’ils font en répondant aux espoirs de tout le monde, et c’est pourquoi il s’agit du terrain parfait pour se prendre à un moment en pleine figure le caractère impossible, inexorable des attentes. La déception y est inévitable. Lorsqu’on sent de telles injonctions à notre égard, autant dire qu’on est foutu-e, car on ne pourra y répondre à 100%.

Peut-on aussi se décevoir soi-même?
Bien sûr, et c’est peut-être le pire. Les attentes, les exigences d’être quelque chose ou quelqu’un sont souvent internalisées à notre mode de fonctionnement, on se met à s’imposer les espoirs des autres à nous-mêmes. On croit qu’il faut se donner une image pour être bien, or cette image nous «ventriloque», jusqu’à ce que l’autodéception surgisse.

Qu’est-ce que décevoir peut nous apprendre sur nous, sur notre relation à l’autre?
Décevoir peut devenir de l’ordre de la survie, cela nous permet d’échapper à la prise qu’un système tente d’avoir sur nous. L’idéal est de parvenir à décevoir, à s’extirper de cette emprise en avance, avant que ces espoirs aient trop dénaturé notre vie. Être l’objet d’une déception pour l’autre peut être perçu comme un échec, voire comme une fin de la beauté de la relation, or cela peut aider à reconstituer le potentiel de la rencontre. C’est vrai, au début de toute rencontre, on tend vite à se projeter dans l’avenir avec des rôles définis, des attentes sur telles ou telles manières de fonctionner, mais c’est là que les choses se mettent à vriller.

Par exemple, une femme qui dit à son partenaire «non, je ne serai pas l’épouse dévouée et parfaite que tu espères» ne menace pas la relation, elle lui donne l’opportunité de revenir sur une voie saine.

Décevoir l’autre est un moyen de briser quelque chose qui est en train de se solidifier de manière trop forte et trop oppressante. Oser faire ça peut relancer la relation, relancer le possible, la surprise, cela réintroduit le mouvement même de l’existence. C’est un geste de l’ordre de la libération qui permet de réinventer la relation dans ce qu’elle peut, de développer ce qu’une rencontre a à offrir. Et parfois, on peut se rendre compte qu’une relation est sans effet, qu’elle ne conduira nulle part, et ce n’est pas grave.

Décevoir peut-il nous faire du bien? Voire procurer du plaisir, comme le laisse entendre le titre de votre livre?
Au départ, l’acte de décevoir peut sembler terrifiant, mais il peut aussi être à l’origine d’une joie, avec la prise de conscience de notre possibilité à exister autrement, différemment, à pouvoir nous redéfinir constamment.

Toute personne un peu rebelle dans l’âme peut trouver un sentiment de libération, quelque chose de l’ordre du plaisir à ne plus se sentir écrasé par les injonctions, de les voir s’effondrer sur elles-mêmes.

C’est une espèce de déflation jouissive de notre rapport à l’ordre, où les principes, les règles, les vains espoirs sont déjoués par la vie.

Décevoir est un plaisir, Laurent de Sutter (Éd. Presses Universitaires de France), 132 p.

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