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Magali, informaticienne de 33 ans, nous interpelle sur les limites de sa générosité sans faille. «Je suis trop gentille et, à la longue, j’en subis les conséquences. Pendant nos dernières vacances en famille, je me suis aperçue que je donnais plus que les autres, sans rien recevoir. A eux, mon oreille attentive et mes sourires. A moi, les courses, les repas, le ménage… J’en ai marre d’être une bonne poire!» Certains, plus à l’écoute, plus sensibles, sont en effet de nature empathique. Mais peut-on vraiment être «trop» sympathique? «L’excès de gentillesse n’a pas à voir avec la gentillesse, mais avec l’excès, confirme Isabelle Méténier, psychologue, thérapeute et auteure de «La Rébellion positive» (Ed. Albin Michel). Il la détourne de son objectif, qui est le lien harmonieux. Et s’en sert frauduleusement pour combler des failles.» Quelles peurs et quels désirs nos bons et loyaux services cachent-ils?

Je n’exprime pas mes besoins

Pour la psychothérapeute Juliette Allais, auteure notamment de «Guérir de sa famille» (Ed. Eyrolles), le rôle de Bon Samaritain dans lequel on se complaît ne date pas d’hier: «Il s’agit souvent de la place qui nous a été attribuée, consciemment ou non, dans l’enfance, comme une aînée qui devient Cendrillon pour ses cadets ou un enfant «sauveur» de parents fragiles.» Campant le rôle à merveille puisqu’il nous est devenu une seconde nature, nous voilà quelques années plus tard à faire passer les désirs des autres avant les nôtres. «Parce que nous n’avons pas eu le droit d’exprimer nos besoins, nous nous refusons à les satisfaire», poursuit Isabelle Méténier. Voire les ignorons sincèrement. «Pour pallier le manque, nous comblons ceux de notre entourage.» Qui, bien souvent, n’en attend pas tant, l’exprime, et se plaint même d’être étouffé par tant de sollicitudes.

C’est là le hic. Si nous sommes «aimables» c’est bien pour être aimés en retour. «L’abnégation, valeur très présente dans notre culture judéo-chrétienne, recèle nombre de bénéfices secondaires: elle nous déculpabilise, nous valorise, justifie notre existence.

«Nous passons pour quelqu’un de bien», précise Juliette Allais. Mais ce mécanisme de défense panse une mauvaise estime de soi. «Ce souci de l’autre masque un besoin de reconnaissance», ajoute Isabelle Méténier. Et la peur de perdre son amour. Un risque bien trop grand, puisque nous sommes peu enclins à nous donner de l’amour nous-mêmes. Cette position sacrificielle comble donc notre faille narcissique.

Je cherche le contrôle

Pas si dévoués que ça, les gentils? «Certaines de ces meilleures intentions peuvent friser la manipulation», commente Isabelle Méténier. Même si ça n’est pas conscient. «Tout faire pour les autres est une façon de prendre le pouvoir et de garder le contrôle.» Nous décidons de tout, nous occupons de tout et touchons ainsi du doigt la toute-puissance… «C’est le culte du martyre, analyse Juliette Allais. Il y a une jouissance à demeurer dans ce statut particulier qui nous permet d’exister… La bonne poire est indispensable.» Mais, alors, de quoi se plaint-elle? Du vide. Car, malgré tous ses efforts, elle n’obtient jamais ce qui pourrait la combler. Et s’épuise à chercher à l’extérieur d’elle-même ce qu’elle seule pourrait se donner: une valeur intrinsèque.

Quelques pistes Pour ne pas en faire trop

Se penser autrement «Apprenez à mieux vous connaître, propose Isabelle Méténier, psychologue et thérapeute. Identifiez vos points forts, car vous possédez certainement d’autres qualités que la gentillesse. Et puis déterminez vos limites. C’est la méconnaissance de soi qui contribue à conserver un rôle peut-être confortable, mais nullement adapté.» Juliette Allais, psychothérapeute, suggère aussi de se rendre «vraiment» utile: «Si vous aimez vous dévouer pour les autres, tâchez de canaliser votre générosité en vous tournant par exemple vers des associations.»

Etre bon avec soi «Faites-vous plaisir! conseille Isabelle Méténier. Pensez à vous sans culpabilité, soyez gentil avec vous-même avant de l’être avec les autres. Reposez-vous, prenez soin de votre corps, offrez-vous un joli cadeau, un livre… Et ne fermez pas la porte à autrui: acceptez qu’il vous donne aussi – un conseil, du temps, peu importe. C’est le lien relationnel qu’il convient de rééquilibrer.»

Se lancer dans une thérapie Pour Juliette Allais: «Chacun doit pouvoir émerger de sa famille. Une thérapie peut vous aider à comprendre ce que vous avez enregistré, enfant, pour légitimer votre existence. Etre soutenu pour oser dire non, pour exprimer vos vrais désirs, pour formuler vos besoins peut s’avérer nécessaire.» Parce qu’à force de les refouler vous pourriez somatiser. Et la Cocotte-Minute imploserait.

Ma solution

Hervé, 49 ans, contrôleur de gestion «Le jour où je me suis aperçu que je râlais tout le temps, j’ai cessé d’être trop serviable. On pouvait tout me demander: des coups de main au bureau, de l’argent pour les fins de mois, etc. Mais, quand je donnais, je pestais. Contre tous ces ingrats qui ne me rendaient jamais la monnaie de ma pièce. J’ai décidé d’être plus cohérent avec moi-même. Maintenant, je m’interroge: vais-je bougonner dans mon coin si je rends tel service à cette personne? Si la réponse est oui, je m’abstiens. Sinon, je donne. Et cette fois-ci, de bon cœur.»

Livres et points de vue complémentaires

Fuck la gentillesse, Dr Michael Bennett et Sarah Bennett, Ed. Thierry Souccar, 2016.
Petit dico de la gentillesse, E. Devienne, G. Diedrichs, L. Gallo et H. Monnet, Ed. Larousse, 2016.
Petit éloge de la gentillesse, Emmanuel Jaffelin, Ed. J’ai Lu (poche), 2015.

Le pouvoir des gentils, Franck Martin, Ed. Eyrolles, 2014.
Cessez d’être gentil, soyez vrai! Thomas d’Ansembourg, Les Editions de l’Homme, 2014.
L’art d’être bon, oser la gentillesse, Stefan Einhorn, Ed. Pocket, 2010.

Rubrique réalisée en partenariat
avec «Psychologies Magazine»
dont le numéro 367
est disponible en kiosque.
A consulter aussi sur psychologies.com


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