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Monde d'après

Retourner au boulot, du bon pied

Retourner travail bon pied

«Le confinement a changé la place et le sens du travail. Il est devenu une activité au milieu d’autres dans la journée. La vie a repris le dessus sur le travail qui n’est plus qu’un moyen mis à son service. On ne vit pas pour travailler, mais on travaille pour vivre», Julia de Funès, docteur en philosophie.

© Getty Images

«Rien que de m’imaginer faire mes deux heures de transport en commun pour retourner au boulot, alors que j’ai pu être si efficace en les zappant ces dernières semaines, je déprime», confie Annie, 50 ans, qui fait la navette chaque jour entre son domicile et son lieu de travail avec plus ou moins de bonheur. Pour Lucile, maman de deux enfants, retrouver bientôt son «vrai» bureau est presque envisagé comme un soulagement:

«C’était sympa un moment, mais jongler entre l’école à la maison, les réunions Zoom et les repas, c’est usant. Quand j’arrive au bureau, je laisse mon monde familial à la porte. Et je le retrouve le soir. C’est ma manière à moi de segmenter… pour survivre!»

Si certains appréhendent de reprendre un rythme chronophage dans les transports ou les réunions, d’autres se réjouissent de retrouver une cadence structurée plus vivable, avec comme interlocuteurs des adultes au lieu d’enfants.
Mais dans le fond, peu importe qu’on soit ravis ou pas de reprendre le chemin du travail, ces semaines de confinement ont laissé des traces. Et au moment de recommencer là où on s’était arrêté mi-mars 2020, se pose la question du sens à donner à son activité professionnelle, comme l’explique Julia de Funès, docteur en philosophie qui a aussi travaillé dix ans dans le domaine des ressources humaines et qui vient de livrer un essai qui aborde la question («Ce qui changerait tout sans rien changer», Ed. de l’Observatoire, uniquement disponible en version numérique).

«Le confinement a changé la place et le sens du travail. Avant, on allait travailler, et la vie, c’est ce qui restait une fois qu’on avait fini. Là, le travail se domestique se mêle au foyer. C’est une activité au milieu d’autres dans la journée, ce qui fait qu’il reprend sa juste place. Ça devient un moyen au service de la vie, et cette dernière prend le dessus sur le travail.

On ne vit pas pour travailler, mais on travaille pour vivre.»

Et ça change tout.

Donner sa juste place au boulot

Mais ce monde professionnel qui s’impose dans la vie privée, ça peut être dur à gérer. Pour Nicky Le Feuvre, sociologue du travail à l’Université de Lausanne, l’expérience de cette période en télétravail varie énormément: «Selon l’autonomie dont on dispose pour organiser son activité en temps normal, le débordement du travail sur la vie privée peut être plus ou moins perturbant.

Il y a des gens qui apprécient de pouvoir compartimenter les différents espaces-temps, et d’autres qui s’épanouissent avec un décloisonnement.»

Un dilemme qui en a miné plus d’un, dont Patrick, cadre dans la quarantaine qui s’est retrouvé plus d’une fois à reporter au dimanche soir ce qu’il aurait pu - ou dû - faire le vendredi: «C’était plus tentant de profiter du soleil avec mes fils que de me planter face à mon ordinateur. Le retour au travail avec des horaires imposés va être difficile.» Une articulation du temps de vie et de travail qui – sans plus aucun cadre imposé – a pu virer au casse-tête, mais surtout soulever des questions plus existentielles.

Mettre le doigt sur ce qui cloche

Ainsi, et malgré son impatience à retourner au boulot, Lucile avoue que grâce à cette parenthèse de décloisonnement du privé et du professionnel, elle a réalisé combien son boulot envahissait plus qu’elle ne le pensait toutes les sphères de sa vie.

«Quand mes enfants, entre une réunion et les devoirs, m’ont demandé ce que je faisais comme travail, à me voir m’agiter dans tous les sens en stressant tout le monde parce que je devais vite encore envoyer un mail, je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui clochait dans ma manière d’envisager la place accordée à mon job, même en télétravail.»

Un travail exécuté tant bien que mal en compagnie forcée des enfants qui n’est pas anodin, selon Mathilde Forget, ancienne responsable RH et chasseuse de têtes qui aujourd’hui accompagne salariés et entreprises dans leur bien-être au travail avec son concept de bilan de sens: «De façon générale, les salariés durant le confinement ont réfléchi sur le sens de leur travail, notamment parce qu’ils ont beaucoup travaillé devant leurs enfants. Quand ils se sont retrouvés à devoir leur expliquer ce qu’ils faisaient comme job, sans pouvoir forcément y arriver, certains se sont rendu compte que ce qu’ils faisaient n’avait finalement pas – ou plus – de sens.

A mon avis, il va y avoir une grosse vague de personnes qui vont revenir au travail et qui vont se prendre cette perte de sens en pleine figure.»

Une envie de lever le pied

Alors si cette perte de sens s’accompagne en plus du sentiment d’y perdre en autonomie, ça risque d’être compliqué pour ceux que le tempo métro-boulot-dodo fait frémir. Un point que souligne Mathilde Forget: «Ce retour ne va pas être en demi-mesure. On s’est rendu compte que la gestion du temps en entreprise aujourd’hui n’est pas adaptée, notamment avec trop de réunions de travail. C’est bien de faire les choses en coopération, mais il y a un moment où ça peut tuer la performance. Il va y avoir une envie de lever le pied, en étant plus efficace.» Une efficacité dont ne revient toujours pas Isabelle, active dans la communication et plutôt reine de la procrastination quand elle est entourée de ses collègues: «Je suis plutôt du genre à travailler dans l’urgence, mais là, j’ai appris à m’organiser vraiment et je me rends compte que c’est beaucoup plus confortable pour tout le monde. Mes enfants y compris.» Mais à deux semaines du jour J, même si elle craint de perdre en efficacité, Isabelle avoue qu’elle se réjouit de retrouver ses collègues…

Autonome, mais en équipe

Un besoin de retrouver le contact d’ailleurs plébiscité par 71% des Suisses interrogés dans le cadre d’une enquête sur la conversion forcée des Suisses au télétravail durant la période du coronavirus, menée par l’institut GFS à Berne sur mandat de Syndicom. «Les gens ont compris que le travail ce n’est pas simplement des tâches à accomplir, c’est aussi une activité sociale, faite d’échanges et d’affects, note Nicky Le Feuvre. Si l’environnement de travail était serein, bien organisé et peuplé de collègues sympas, alors, forcément, ça manque…» Avis aux détracteurs du télétravail qui pensaient qu’il risquait de délier les liens sociaux.

«En temps de confinement, il s’est substitué au temps présentiel, mais en temps normal, on télétravaille en général un ou deux jours par semaine. Ça ne se substitue pas aux relations réelles, ça vient seconder et faciliter la vie des collaborateurs», souligne Julia de Funès.

Un retour parmi les collègues et les chefs qui n’est pas forcément synonyme de la perte de liberté que beaucoup redoutent, à l’instar d’Isabelle ou de Patrick. «Le travail par ordinateur interposé, par exemple, peut donner le sentiment d’être surveillé non-stop: votre boss sait si vous ne répondez pas assez vite à un mail, souligne Nicky Le Feuvre. La distance physique ne réduit pas forcément le contrôle hiérarchique qui s’exerce sur le travail. L’autonomie ne vient pas avec la distanciation, elle vient avec la confiance. Or, on peut travailler dans une ambiance de confiance en présentiel, comme à distance.» Et en guise de conclusion pour se donner du baume au cœur, un point qui fait consensus selon la sociologue: «Le contact humain fait partie intégrante de nos expériences de travail et c’est aussi ce qui le rend supportable.»

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