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Nos enfants et leur smartphone: comment leur apprendre à dire stop

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Les 16-25 ans passent en moyenne quatre heures par jour sur leur portable.

© Getty

Quatre heures par jour. C’est en moyenne le temps que les 16-25 ans passent en ligne, comme l’a révélé l’étude Always On, réalisée cette année pour le compte de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse. Pour les plus jeunes, c’est encore pire. Une recherche internationale, menée en 2016 auprès des 11 à 15 ans et relayée par Addiction Suisse, montre que, du lundi au vendredi, les jeunes Helvètes sont collés environ 4,4 heures devant un téléphone, un ordi, une tablette ou un téléviseur et qu’ils y restent scotchés jusqu’à 7,4 heures les samedis-dimanches, soit environ 40 % de leur temps d’éveil.

Ces chiffres effarent de nombreux parents, à l’image de Sophie, une maman vaudoise toute décontenancée: «Il faut vivre avec son temps, on est d’accord. Il n’empêche que ça me pose un vrai problème de voir que ma fille de 15 ans devient complètement folle quand on l’emmène dans un lieu sans wi-fi ou sans 4G (pour autant qu’elle accepte de nous accompagner!) et qu’elle est littéralement attachée à son téléphone en permanence!»

Le psychiatre et neurologue allemand Manfred Spitzer estime également ces moyennes alarmantes et dramatiques. Il les dénonce avec virulence dans son essai Les ravages des écrans (Ed. L’Echappée), tout comme le neuroscientifique et directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale française, Michel Desmurget, auteur de La fabrique du crétin digital (Ed. du Seuil). Il affirme que les outils numériques entraînent directement ou indirectement «des problèmes d’attention, de langage, de mémorisation, d’agressivité, de sommeil, de dépression, du développement émotionnel et intellectuel, de la réussite scolaire et de l’image de soi».

Et ce n’est pas tout. A en croire les deux chercheurs, l’hyperconnectivité induit aussi «la disparition du sentiment d’empathie, tout en générant, parallèlement, des répercussions physiques qui vont de l’hypertension à l’obésité, en passant entre autres par le diabète». Le tableau est pour le moins inquiétant, surtout quand on est parents d’ados, comme Martine, qui considère son fils de 16 ans comme «accro» et songe à le «sevrer en lui confisquant son doudou» ou Carole, qui déplore: «Avant d’avoir leur smartphone, mes filles passaient leur temps à jouer ensemble, à se disputer, à rire et tchatcher.

Aujourd’hui, on ne les entend quasi plus et quand elles ont un truc à se raconter, au lieu de se parler directement, elles se font des vocaux sur WhatsApp! Franchement… je ne sais plus que faire!» C’est toute la question: que faire?

Dans son projet intitulé «Removed» («Enlevé»), qui illustre notre addiction aux nouvelles technologies, le photographe américain Eric Pickersgill propose une série de portraits saisissants où l’on voit ses modèles, dans toutes les situations du quotidien, concentrés sur un écran absent de l’image. ©Eric Pickersgill

Dédiaboliser…

Pour commencer, il s’agit de dédiaboliser un peu l’affaire, notent les spécialistes. Pour Grégoire Borst, expert en psychologie du développement et en neurosciences cognitives de l’éducation, il ne faut pas oublier les liens sociaux indispensables à ces périodes de vie qui sont ainsi créés, ni les apports intéressants de la technologie, comme les jeux pédagogiques ou à vocation thérapeutique, «qui favorisent vraiment le développement de certaines capacités» via des applications – telles Petit Bambou, une aide à la méditation adorée des jeunes.

Sociologue, spécialiste de la socialisation adolescente, des pratiques numériques et professeure à la Haute École de travail social de Genève, Claire Balleys ajoute: «Les enfants méritent qu’on s’intéresse à leur culture qui, aujourd’hui, passe par YouTube, Netflix ou Instagram. Malheureusement, les parents sont souvent dénigrants vis-à-vis des pratiques numériques de leur progéniture, souvent sans les connaître. Il y a toujours eu des incompréhensions entre générations et l’avènement de cette culture via écran n’a pas aidé à améliorer cette constante. On peut avoir un regard critique, mais cela n’empêche pas d’être aussi curieux et bienveillant. Après tout, on a tous eu 15 ans!»

Certes. Il n’en reste pas moins que quatre heures par jour, c’est énorme. «Et ce sont des moments qu’ils ne passent pas à lire des livres, à aller dehors, à bricoler», déplore Dolorès, maman de trois grands ados. «On se focalise sur ce temps d’écran, mais ce n’est pas tellement ça le souci», nuance Niels Weber, psychologue, psychothérapeute et spécialiste de l’hyperconnectivité à Lausanne. A son avis, plutôt que de comptabiliser les minutes de connexion, il faut plutôt se demander si l’utilisation du smartphone provoque des souffrances et des disputes. Il explique:

«Dans certaines familles avec lesquelles je travaille, les enfants ne sont pas branchés quatre heures durant… mais juste les quelques instants où il ne faudrait pas parce que c’est le moment de venir à table, de faire les devoirs, etc. Du coup, quand les parents leur disent d’arrêter, ça les agace et ça provoque un conflit.

Quand le téléphone se transforme en objet de divergences et cristallise les tensions, ça devient en effet un problème à régler!»

… mais poser des limites!

Histoire d’éviter ces situations et ne pas risquer de voir son ado tomber dans une forme d’addiction, qui nécessiterait une intervention thérapeutique, quelques mesures toutes simples doivent être prises; à commencer par des discussions avec son ado afin de savoir où il en est de sa gestion du numérique (voir encadré). A ce propos, Rahel Heeg, collaboratrice scientifique à l’Institut d’aide à l’enfance et à la jeunesse de la Haute École de travail social du nord-ouest de la Suisse, mais aussi coauteure de l’étude Always On, relève que les jeunes sont globalement bien plus conscients de leurs comportements parfois excessifs qu’on ne l’imagine: «Si les 12-13 ans sont tout feu tout flamme et n’en ont jamais assez, en grandissant, ils parviennent généralement à prendre conscience que leur consommation peut potentiellement poser problème.» Elle ajoute: «En fait, ils entretiennent une relation souvent assez ambiguë avec le digital. D’un côté, ils savent que ça leur prend beaucoup de temps et qu’ils sont sous pression pour répondre tout de suite aux messages, par exemple; de l’autre, par les possibilités que cela leur offre (communiquer, s’informer ou s’amuser), ils trouvent du plaisir et, au final, ont de la peine à passer en off-line.»

En parallèle, et comme le relèvent les spécialistes, il est important que les parents se questionnent sur leurs propres pratiques numériques. «S’ils sont continuellement devant les écrans eux-mêmes et incapables de se déconnecter, l’enfant va en effet penser que ces objets sont indispensables à toute activité», note Claire Balleys.

De même, dit-elle, «il est important que les jeunes ne s’endorment pas avec leur téléphone.» D’une part à cause de la lumière bleue émise par l’écran et qui perturbe le rythme circadien – donc le sommeil, précise Niels Weber – et d’autre part «parce qu’il est difficile pour eux de s’autogérer, de décider par eux-mêmes quand il est temps de déconnecter. Ils ne doivent pas avoir la responsabilité de se poser et de s’imposer des limites», reprend la sociologue.

Une petite partie d’Angry Birds

«Les parents sont effectivement légitimes pour fixer les règles et définir ce qui leur paraît acceptable ou pas, insiste Niels Weber. S’ils veulent couper le wi-fi à 21 h, qu’ils le fassent! Ils peuvent aussi décider que tous les téléphones sont ensemble dans un bol à la cuisine avant d’aller au lit…» Quitte à provoquer des scènes? Rahel Heeg nuance: «Dans l’une de nos études, nous avons constaté que les enfants dont les parents étaient stricts avaient tendance à penser que ceux-ci faisaient exactement ce qu’ils ont à faire!»

Quant à Niels Weber, il temporise: «Il est dans l’ordre des choses que les ados cherchent à s’autonomiser, à construire leur identité hors du monde adulte et se rebellent contre les cadres que l’école (où le portable est exclu pendant les cours) et les parents se doivent de mettre en place!» Cela dit, pour les experts, l’encadrement peut se faire dans le calme et la discussion. En gros, l’idée est de leur apprendre à utiliser leur téléphone comme un simple outil qu’on ne dégaine pas à tout bout de champ. La fonction alarme peut ainsi être remplacée par un bon vieux réveil. Et s’offrir une petite partie d’Angry Birds de temps en temps est acceptable pour autant qu’il y ait aussi des jeux sociaux et en extérieur.

De même, à table, on peut décider que tout le monde range son bidule… et tant pis pour le mail de boulot si important de papa, qui attendra la fin du repas pour répondre! «Ces règles doivent se construire en fonction des valeurs familiales, en maintenant le dialogue avec les ados… étant entendu qu’il ne s’agit pas de négociations. On discute avec eux pour comprendre pourquoi leur téléphone est important et pourquoi ils en ont besoin, mais c’est le couple parental qui définit ce qui lui paraît approprié et pose les limites.» Celles-ci ne doivent pas être transgressées, sous peine de conséquences, telle la confiscation de l’appareil pendant quelques jours:

«Il ne faut pas avoir peur de cette mesure par crainte de les isoler. On peut leur faire confiance, ils ont de très bonnes compétences sociales et sauront trouver d’autres moyens pour interagir!»

Niels Weber ajoute que cette punition est l’occasion de se réapproprier le temps ainsi remis à disposition. «On doit en profiter pour créer du dialogue et on peut par exemple demander à son gamin: Qu’est-ce que tu aimerais faire mais que tu ne peux pas car tu n’as pas ton téléphone? Eh bien on va s’y prendre autrement! Ou alors se remettre aux jeux de société, partir en balade…» Bref, leur démontrer qu’il y a aussi une vie hors smartphone!

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