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La douche à l'école? En slip - ou pas du tout

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Une grande partie d’entre eux se change en catimini sans même passer par la case savon. «Ne pas se doucher, c’est visiblement quelque chose de tout à fait naturel pour eux», observe Alessandra, une mère de famille vaudoise.

© Getty Images

«Dans la classe de mon fils de 12 ans et dans celle de ma fille de 16 ans, personne ne se lave dans les vestiaires. Ils se changent, mais aucun élève ne prend de douche après la gym. L’hygiène? Ça a l’air de leur passer totalement au-dessus!» s’étonne Alessandra, une mère de famille vaudoise qui a pourtant encouragé ses enfants à ne pas se braquer. Mais face au regard des autres, aux railleries, l’objectif s’est avéré plus difficile à atteindre que prévu. «Au début, j’obligeais mon fils à se doucher, mais comme il était le seul à le faire, c’était compliqué pour lui», regrette-t-elle. Même expérience avortée pour Camille. «Quand mon fils a eu 8 ans, on leur a offert la possibilité de se laver après l’éducation physique à l’école. Au début, ça ne posait pas de problème. Mon fils, qui n’est pas particulièrement pudique, se douchait nu, mais d’autres enfants se sont moqués de lui. Depuis, il garde son slip. La plupart de ses camarades ne se douchent pas et ceux qui le font n’enlèvent pas leurs sous-vêtements.» Consternée, elle raconte combien ces remarques ont ébranlé son garçon.

«Maintenant, il est gêné de se montrer nu devant les autres. A un moment, il ne voulait même plus du tout se doucher. Mais pour nous il est important de lui faire comprendre qu’il doit se laver après avoir fait du sport, alors on tolère ce subterfuge du slip, même si ce n’est pas idéal.»

Retour de la pudeur

Dans son club de foot genevois, c’est douche obligatoire après les matches. Julien, 13 ans, sacrifie au rituel, mais sans jamais ôter son caleçon. «Ça me gênerait de l’enlever et, en plus, personne ne le fait», explique le footballeur en herbe. Entraîneur auprès du groupe de clubs de foot région Morges, Vincent Ducret connaît bien le phénomène. Il coache des joueurs âgés de 13-14 ans. La douche a beau être obligatoire – «après une heure trente, on est en sueur!» – une fois sous le jet d’eau chaude, la majorité de ses juniors garde le bas. «Je reste à proximité pour m’assurer que tout se passe bien, mais en général je n’entre pas dans le vestiaire. La douche en slip? Ils en parlent et j’ai eu l’occasion d’en discuter avec les parents. On a tendance à ne pas comprendre, car quand on avait leur âge, c’était très différent. Il semble qu’il y ait beaucoup de pudeur aujourd’hui.»

Prof de gym en Valais depuis une vingtaine d’années, Mathias observe, lui aussi, un changement dans les comportements.

«Avant, tous les élèves sortaient des vestiaires avec les cheveux mouillés, aujourd’hui ce n’est de loin plus le cas.

Si mon cours tombe durant la dernière heure de la matinée ou de l’après-midi, je sais que mes élèves peuvent se doucher en rentrant chez eux. Le reste du temps, je les incite à se laver. J’insiste sur le fait que je leur laisse le temps nécessaire pour le faire.» Et de rappeler qu’il est tout bonnement impensable qu’il entre dans les vestiaires pour vérifier. «Ce que je sais, en observant leur tenue vestimentaire à la sortie, c’est qu’un tiers environ ne se change même pas…»

Se doucher nu dans un espace commun ne va donc désormais plus de soi pour ces enfants ou adolescents. On troque vite fait son slip mouillé pour un propre, ses parties intimes toujours bien planquées derrière un linge de peur d’essuyer un commentaire ou d’être traité de gay, racontent les mômes. Une grande partie d’entre eux se change en catimini sans même passer par la case savon. «Ne pas se doucher, c’est visiblement quelque chose de tout à fait naturel pour eux», observe Alessandra.

Sur le site d’information pour les ados ciao.ch, on recense d’ailleurs très peu de questions sur le sujet, même si quelques-unes font état de la crainte de se montrer nu devant les camarades, voire de la tentation de renoncer purement et simplement à une activité physique pour échapper à l’épreuve de la douche. «Dans ce genre de situation, mieux vaut garder un sous-vêtement plutôt que d’arrêter le sport, estime Anne Dechambre, psychologue responsable du site. Il est tout à fait compréhensible qu’à ce moment de la vie, on soit pudique. Le développement physique peut varier beaucoup d’un individu à l’autre, certains auront des poils, certaines de la poitrine, d’autres pas, on se compare…»

Entre téléphone et immigration

Dans les établissements scolaires, la douche fait la plupart du temps l’objet d’une recommandation, parfois d’une obligation stipulée dans un règlement interne. Pour Christophe Botfield, conseiller pédagogique au Service de l’éducation physique et du sport du canton de Vaud, les réticences des élèves ne datent pas d’hier. Néanmoins, selon lui, certaines circonstances ont peut-être contribué à faire grimper le degré de pudeur d’un cran, comme «l’arrivée en Suisse de populations ayant une culture et des croyances différentes», mais aussi la généralisation du téléphone portable avec le risque que des photos soient prises dans les vestiaires.

Les infrastructures ont d’ailleurs fait l’objet d’une réflexion. «Les nouvelles structures intègrent une ou deux cabines séparées, en plus des zones de douche communes», poursuit Christophe Botfield. Pour le reste, «il est impossible de contrôler que les élèves prennent une douche et comment, car le vestiaire relève du domaine privé, rappelle-t-il. Aujourd’hui, les enseignants n’y entrent plus, sauf en cas d’urgence, sous peine de se retrouver en une des journaux.»

Nino Rizzo, psychologue: «S’approprier son corps est un processus très long»

Vos enfants ne se précipitent pas franchement sous la douche? Normal, assure Nino Rizzo, psychologue à Genève, qui rappelle d’abord que la propreté chez les préadolescents et les jeunes adolescents ne va pas de soi. «Comme l’ordre, ce n’est pas un acquis facile, explique-t-il. Une résistance se manifeste souvent. Elle reflète une volonté de conserver certaines odeurs, un peu comme les tout petits enfants ont besoin de garder une trace de leur maman et d’eux-mêmes à travers un objet fétiche, dit transitionnel. Pour l’adolescent, le fait de conserver ses odeurs intimes a quelque chose de réconfortant, de régressif à un moment où il s’apprête à quitter l’enfance pour devenir adulte. Il est alors pris par une sorte de nostalgie d’un côté et par une peur mêlée d’excitation de l’autre.»

Toutefois, à côté des effluves corporels sécurisants, c’est aussi son intimité qu’il protège en faisant l’impasse sur la douche collective, une intimité chamboulée par les métamorphoses propres à la puberté. «La pudeur qui émerge à cet âge est liée au processus lent, laborieux, qui consiste à intégrer son image corporelle et la sexualité qui est liée à cette image corporelle», précise Nino Rizzo. Et si la pudeur semble plus paralysante aujourd’hui, le phénomène n’est probablement pas étranger au fait que les adolescents baignent dans un environnement où les images prônant la nudité sont omniprésentes, estime le psychologue.

«A force de promouvoir l’exhibition des corps, on ne facilite pas ce processus.»

Soumises à une pression plus forte sur ce plan-là, les filles peuvent paraître naviguer en plein paradoxe en s’habillant de manière sexy d’une part alors qu’elles osent à peine se dévêtir dans les vestiaires… «C’est vrai, elles jouent parfois la provocation, semblent vous dire même pas peur, je montre mon corps, mais tout cela est avant tout une mise en scène qui ne doit pas faire oublier que s’approprier son propre corps, sa sexualité, est un processus très long et très intérieur.»

Quant aux garçons, ils sont eux aussi de plus en plus confrontés à des corps exhibés qui semblent tellement parfaits qu’ils viennent compliquer le rapport à ce corps bien réel qui est le leur. Sans parler des images pornographiques, facilement accessibles. «Derrière le besoin de cacher ses parties intimes, sa virilité, il peut y avoir un sentiment d’insécurité, d’infériorité par rapport à des images de performance déshumanisée, qui font envie et qui font peur en même temps», conclut Nino Rizzo.

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