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Entretien avec Gloria Steinem, brillante icône du féminisme

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«L’on me demande souvent s’il est temps pour moi de passer le flambeau. Je réponds toujours que je préfère garder mon flambeau avec moi, merci beaucoup! Je l’utilise plutôt pour enflammer celui des autres.» - Gloria Steinem

© GETTY IMAGES/MONICA SCHIPPER

Elle est une légende, une force de la nature. À 88 ans, Gloria Steinem paraît inarrêtable, dotée d’une éloquence à toute épreuve et d’un humour vif. Derrière son sourire serein, la colère et la persévérance coulent de source, telles de puissantes eaux souterraines qui grondent et émergent face à l’inégalité. Comment ne pas rougir en s’adressant à une telle icône? J’en ai les mains tremblantes. Mais Gloria balaie ma nervosité d’un chaleureux Nice to meet you et m’affirme: «Nous sommes toutes les deux des férues de magazines!», en référence à Ms Magazine, la publication féministe qu’elle a co-fondée en 1971, aux côtés de la militante afro-américaine Dorothy Pitman Hugues.

Depuis son appartement new-yorkais, où elle a reçu mon appel via Zoom, Gloria Steinem salue les prouesses de la technologie moderne, grâce auxquelles il nous est possible de converser à des milliers de kilomètres de distance. Le 15 novembre 2022, cette même technologie lui a permis d’intervenir au festival féministe genevois Les Créatives: contrainte d’éviter les longs voyages en raison de problèmes de dos, elle a participé à l’événement via téléconférence, devant une audience suspendue à ses lèvres. Car lorsque Gloria parle, le silence est immaculé. Après plusieurs décennies d’activisme, des idées pionnières, des projets applaudis dans le monde entier et une dizaine d’ouvrages réputés, ses réflexions et anecdotes sont aussi inoubliables les unes que les autres. Gloria Steinem s’est toujours battue - et se bat encore - pour les droits des femmes et des minorités. Entre la fondation du National Women's Political Caucus en 1971, la Conférence nationale des femmes organisée au Texas en 1977 et le Women’s Media Center, cofondé en 2005 avec Jane Fonda, la liste de ses accomplissements compte également une Médaille présidentielle de la liberté, reçue en 2013.

© GETTY IMAGES/LEIGH VOGEL

Une carrière d’exception

Sa vie, c’est un film. Littéralement. En 2020, le biopic The Glorias revenait sur son incroyable parcours. Les comédiennes Julianne Moore, Alicia Vikander et Lulu Wilson y incarnent tour à tour la célèbre militante, à des âges différents. En 2018, la pièce de théâtre Gloria: A Life était présentée à Broadway. Ses mémoires, Ma Vie sur la Route, publiés en 2015, ont rapidement gravi le podium des best-sellers et figurent parmi les lectures favorites de la présentatrice star Oprah. Parmi les autres prestigieux-ses fans de Gloria Steinem, on compte aussi Barack et Michelle Obama, Meryl Streep ou encore Emma Watson. Dans la préface d’Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes, une excellente sélection d’essais, la comédienne britannique écrit notamment: «Gloria Steinem est profondément douée pour exprimer des idées de manière à ce qu’elles s’imprègnent en vous pour toujours.»

Or, celle qu’on surnomme «la plus célèbre des féministes» ne s’attendait pas à un tel destin. Les premières années de sa vie s’apparentent à un voyage permanent, au fil des déplacements professionnels constants de son père, antiquaire. Elle grandit au chevet de sa mère, souffrant de troubles psychiques, et ne vivra aucune année scolaire complète avant l’âge de douze ans: «Comme je n’allais pas à l’école, je dévorais les livres avec voracité, nous raconte-t-elle. Je tenais particulièrement à Little Women de Louisa May Alcott. Je vivais un peu au travers de ce livre, au point où son autrice est devenue comme une amie pour moi.»

En 1960, après un séjour de deux ans en Inde, elle déménage à New York et prête sa plume aux magazines Help! et Esquire. En 1963, elle s’infiltre dans une filiale de Playboy et devient une «Bunny», afin de révéler le traitement déplorable que l’entreprise réserve à ses employées. Son article, adapté au cinéma en 1985, fait un tollé. Il faudra pourtant attendre l’année 1969 avant que son activisme ne se développe réellement, autour d’une cause centrale: le droit à l’avortement.

© GETTY IMAGES/PHOTO RESEARCHERS

Son combat: la liberté reproductive

En 1957, alors qu’elle s’apprête à s'envoler pour l'Inde, Gloria Steinem, âgée de 22 ans, découvre qu’elle est enceinte. Comme l’IVG est interdit aux États-Unis à cette époque, la jeune femme se démène pour trouver une solution sûre. C’est alors qu’elle fait la rencontre, par hasard, du Dr. John Sharpe, un médecin britannique qui accepte de réaliser la procédure, à condition que la jeune patiente ne révèle jamais son nom. Gloria Steinem a tenu cette promesse durant des décennies, jusqu’à la publication de ses mémoires, en 2015, qu’elle a choisi de dédier au médecin.

Cette expérience déclenchera, douze ans plus tard, un déclic décisif: «Je tenais une chronique pour New York Magazine et je devais couvrir une manifestation autour du droit à l’avortement, se souvient Gloria. C’était la première fois que j’entendais des femmes évoquer les dangers qu’elles avaient courus pour avoir recours à l’IVG de manière sûre. C’est à ce moment-là, en m’identifiant à leurs récits, que j’ai compris que nous devions absolument créer un mouvement de femmes pour défendre cette liberté.

Cela me paraissait logique, dans une démocratie, que nous puissions disposer d’un pouvoir de décision sur nos propres corps, mais je commençais à entrevoir l’ampleur de l’opposition à la liberté reproductive.»

Et voilà qu’un demi-siècle après, le droit à l’avortement est à nouveau en péril, depuis l’abrogation du décret Roe v. Wade, qui légalisait cette procédure. Évidemment dépitée, Gloria Steinem est bien placée pour comprendre l’équilibre fragile de ce droit: «Je suis sûre que si on nous avait posé la question il y a cinquante ans, on aurait pensé que la liberté reproductive serait considérée comme une liberté fondamentale à l’heure qu’il est, admet-elle. Mais l’idée que le corps des femmes doit être contrôlé par la nation est très profondément ancrée: le patriarcat a toujours voulu contrôler nos corps, dans le but de contrôler la reproduction! Souvenons-nous: quand Hitler a été élu, l’une de ses premières actions a été de fermer toutes les cliniques de planning familial allemandes. Je pense que nous sous-estimions un peu cela, à l’époque.»

Féminisme et antiracisme

Gloria Steinem souligne par ailleurs que la situation actuelle aux États-Unis est également liée au racisme: «Comme les femmes blanches ont statistiquement moins d’enfants que les femmes racisées, certaines personnes entretiennent l’inquiétude croissante que le pays ne soit plus majoritairement blanc, déplore-t-elle. Ce biais existe malheureusement encore.» Ainsi qu’elle le souligne souvent, l’activiste considère que le racisme et le sexisme dépendent tous deux des mêmes principes de dominance: «Perpétuer le racisme nécessite de contrôler le corps des femmes, expliquait-elle lors d’une conférence, en juillet 2020. Le sexisme et le racisme sont enchevêtrés, on ne peut être féministe sans être anti-racisme!»

En effet, depuis le début de sa carrière, Gloria défend un féminisme intersectionnel, soulignant que les femmes racisées sont les pionnières de la cause: «Le mouvement des droits civiques a en quelque sorte précédé le mouvement féministe et celui-ci est né, en partie, du constat que les femmes ne bénéficiaient pas de l’équité au sein du mouvement pour les droits civiques, nous explique-t-elle. Dans ses écrits, Gloria affirme effectivement que les femmes racisées lui ont inculqué la majorité de ses connaissances, en termes de féminisme. Alors qu’elle avait initialement peur de s’exprimer en public, ce sont ses amies, les militantes Florynce Kennedy et Dorothy Pitman Hugues, qui l’ont encouragée à saisir le micro. «Les femmes noires ont toujours été au cœur de l’activisme féministe: elles ont commencé à militer bien avant beaucoup de femmes blanches.»

© GETTY IMAGES/KEVIN MAZUR

En 1971, Gloria est photographiée aux côtés de Dorothy Pitman Hugues, le poing levé, afin de symboliser la lutte contre le racisme au sein des mouvements féministes. D’après l’historienne Laura Lovett, interrogée par Ms Magazine, cette photo symbolise le pouvoir de renverser cet obstacle et de s’allier contre toutes formes de discriminations: «Le féminisme doit forcément être intersectionnel, affirme Gloria Steinem. C’est évident, puisque les femmes racisées sont exploitées et restreintes de manières différentes. Le racisme et la domination des femmes sont des maux étroitement liés qui ne peuvent être combattus qu’ensemble.»

L’urgence d’écrire

Face à l’avènement des réseaux sociaux et de la digitalisation des mouvements sociaux, Gloria continue de souligner l’importance intemporelle du collectif: «Écrire des mots sur Internet, ce n’est pas la même chose que d’être ensemble, physiquement, constate-t-elle. Nous ne générons pas d'ocytocine via les réseaux sociaux, ni d’empathie. Alors qu’il est si important de se rencontrer, de s’identifier aux autres. Aucune émotion sur Terre n’est plus importante que l’empathie.»

Lorsqu’il s’agit du passage du temps, Gloria évoque un sentiment d’urgence: «J’ai de la chance, car ma santé a été plutôt bonne jusqu’ici. Mais je crois que je suis un peu irréaliste, je devrais me rappeler plus souvent de ma propre mortalité, afin d’être plus productive! J’ai très envie d’écrire un autre livre, ma maison d’édition l’attend avec impatience.» À cela, je lui réponds que son éditrice n’est sans doute pas la seule: le monde entier attend ce livre avec impatience! Car l’ère de Gloria Steinem est loin d’être terminée. En conclusion de la plus récente réédition d’Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes, l’activiste avait écrit les mots suivants: «L’on me demande souvent s’il est temps pour moi de passer le flambeau. Je réponds toujours que je préfère garder mon flambeau avec moi, merci beaucoup! Je l’utilise plutôt pour enflammer celui des autres. En vérité, une vieille image d’une seule personne, s'agrippant à sa torche, fait partie du problème et non de la solution. Nous avons tous-tes besoin d’un flambeau, afin d’éclairer notre route. Et c’est ensemble qu’on crée le plus de lumière.»

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