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L'édito de Géraldine Savary: «Comme un hiver sans neige?»

Géraldine Savary rédactrice en chef Femina éditorial

«Demandez autour de vous: chacune et chacun se remémore une année particulière où les murs blancs étaient aussi épais que des murailles. La neige [...] C’est le parfum de notre enfance.» - Géraldine Savary

© ANOUSH ABRAR

Il y a des dizaines de mots dans les langues inuites pour désigner la neige (mais moins de cinquante, c’est une légende). Neige sur le sol, neige qui tombe, neige qui glisse, neige molle, neige tassée, neige fondue là où le chien a dormi, première neige de l’automne, banc de neige formé par un vent de sud-est.

Les Algonquins complètent par un mot qui résume la «neige qui t’arrive en pleine figure». Le dialecte écossais présente 421 expressions, dont tourbillons de neige ou petite neige qui tombe doucement. Les spécialistes nous disent que c’est dans Moby Dick qu’on trouve les plus belles descriptions littéraires de la neige. Aucune écrivaine, pas un écrivain digne de ce nom et qui a écrit plus d’un livre n’a pas raconté un jour ou l’autre la neige. Vivaldi a réuni des violons pour traduire le piqué des flocons et Adamo se désole: «Tombe, la neige! Tu ne viendras plus, ce soir.»

Noël sans neige

De notre côté, en 2023, on pourrait rajouter au patrimoine des cultures et des mots, neige artificielle, canon à neige, Noël sans neige. Voilà que se terminent les vacances scolaires et les prés sont tristement verts, le ciel pluvieux. En montagne, les stations de ski pleurent, restaurateurs et hôteliers s’angoissent pour leur avenir, d’autres multiplient les initiatives pour faire comme si les saisons n’existaient plus. Les expertises météorologiques prédisent la disparition des hivers blancs et les médias en parlent tout autant que de l’état du monde ou de la mort de Pelé.

Le parfum de notre enfance

Normal, parce que c’est triste, la vie sans neige, pas seulement pour les directions de remontées mécaniques. On a toutes et tous des souvenirs du moment où l’on sent que bientôt les flocons vont tomber du ciel. Les enfants sont excités, l’air prend une tessiture particulière, froide et douce à la fois. Puis tout blanchit, tout ralentit, les gens marchent à pas feutrés, la lumière semble trouble, les bus et les voitures patinent. La neige se pose sur nos cils comme une caresse, on tend la langue pour goûter les flocons.

Il y eut des hivers si blancs qu’on n’avait pas école, de peur d’être engloutis sous les congères, les trains restaient à l’arrêt, on a fait du ski ou de la luge dans les rues des villes en pente. Demandez autour de vous: chacune et chacun se remémore une année particulière où les murs blancs étaient aussi épais que des murailles. La neige, ce n’est pas seulement une attractivité économique ou des tire-fesses ronronnants. C’est le parfum de notre enfance. Reviens la neige, tu nous manques.

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