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Loisirs

J'ai testé: devenir sirène

Jai teste devenir sirene

Courant juin 2021, j'ai testé une initiation au mermaiding, en compagnie de la sirène professionnelle Cindy Guyot (à gauche), à Neuchâtel.

© Sophie Brasey

«Mais… maman, il y a des sirènes dans le lac?» Les yeux de la fillette s’écarquillent, alors qu’elle hésite entre émerveillement et perplexité. Sa mère, surprise, laisse passer quelques secondes avant de répondre: «Apparemment, oui…»

Le spectacle est effectivement insolite. Sur la plage de Vaumarcus (NE), deux sirènes discutent au bord du lac, dont la surface est à peine caressée par quelques vaguelettes. Elles sont en pleine préparation de leur premier plongeon, une affaire plus complexe qu’on le croirait, lorsqu’on est étendue sur l’herbe, les jambes serrées dans une monopalme. La sirène de gauche, dotée d’une impressionnante nageoire rose aux écailles scintillantes, c’est Cindy Guyot, 39 ans, instructrice d’apnée freediving et de mermaiding (de l’anglais mermaid, sirène). A droite, à peine parvenue à enfiler sa nageoire bleue, c’est moi, Ellen, 28 ans, journaliste et sirène novice. A ce moment-là, je ne réalise pas encore à quel point mon accoutrement est réaliste: les mines stupéfaites des passagers d’un bateau de croisière, amarré à quelques mètres de nous, achèvent de me convaincre. A la fois fière et gênée, je pense à l’enfant que j’étais: «Ton rêve s’est réalisé, tu es une sirène.»

Un sport à part entière

Or, enfiler la jolie nageoire et se jeter à l’eau ne constituent que l’échauffement. Le mermaiding à nager avec grâce et dynamisme, tout en portant une nageoire (il faut éviter le terme de queue, répètent les sirènes), grâce à un mouvement d’ondulation semblable à celui des dauphins. Reconnue par la Fédération suisse des sports subaquatiques (FSSS) depuis 2019, cette activité née aux États-Unis s’est largement démocratisée.

Aujourd’hui, sirènes et tritons venus des quatre coins du globe se réunissent lors de championnats internationaux, conventions et festivals. En septembre 2022, la commune de Fiesch (VS) devrait accueillir les Merlympics, les olympiades de la discipline. Sur YouTube et Instagram, les sirènes connectées accumulent des milliers de likes. Mais ne vous laissez pas berner par le look glamour qu’elles arborent: les sirènes sont de véritables athlètes! Certaines nageoires pèsent plus de 15 kilos, et les figures à réaliser sous l’eau exigent de travailler apnée et endurance, alors que les muscles des jambes et du dos sont renforcés. Aussi le diplôme de sirène ne s’obtient-il pas d’un claquement de nageoires: plusieurs certificats et brevets de sauvetage sont nécessaires, surtout lorsqu’on souhaite donner des cours.

© Tristan Chopard

Moi qui craignais de couler à pic, je me sens un peu rassurée: Cindy Guyot se montre aussi exigeante en termes d’esthétique qu’en matière d’aptitudes sportives et de sécurité. Car davantage que les requins ou les sorcières marines, les plus grands ennemis des sirènes sont le froid et les crampes. «Je suis de nature très aquatique, plutôt sportive, raconte l’instructrice d’apnée neuchâteloise, tandis que je me glisse dans l’eau, accompagnée de deux cygnes curieux. J’ai toujours aimé les sirènes et lorsque j’ai découvert ce sport dans un reportage français, j’ai eu un déclic: cette activité représente la fusion de tout ce que j’aime! Comme cela n’était pas encore très développé en Suisse, je me suis dit que je disposais de tous les moyens pour lancer quelque chose, en Romandie.» En 2015 naissait sa propre école de sirènes, basée à Neuchâtel. «L’activité s’est développée en un temps record et a commencé à générer un revenu», poursuit celle qui représente le mermaiding auprès de la FSSS. Si Cindy Guyot peut aujourd’hui se considérer comme une sirène professionnelle, elle souligne qu’il n’est pas encore possible de vivre de cette activité, en Suisse, sans préserver une autre activité à côté.

Suivant les consignes, je tente l’exercice, un masque de plongée vissé sur les yeux. Après quelques essais laborieux, je saisis le principe. C’est presque sensuel, comme de la danse. Pendant que je bats des nageoires, Cindy, gracieuse et confiante, opère des figures que jalouserait Ariel elle-même. Mais comment fait-elle pour ne pas créer de bulles et pour garder une expression aussi sereine? De mon côté, je ne suis pas près de me lier d’amitié avec les truites et les ombles du lac: mes mouvements soulèvent tellement d’algues que Sophie, la photographe, également sous l’eau, me perd sans cesse de vue. Mais à l’instar des enfants pris au jeu, je ne vois pas le temps passer.

Une bulle de magie

Lorsqu’on entre mermaiding dans un moteur de recherche, on a l’impression de soulever un rocher sous lequel se cachait un trésor. Ainsi découvre-t-on le concept de la Mersona (abréviation de mermaid persona), l’alter ego de sirène auquel on peut s’identifier. Depuis les eaux genevoises, Jessica Maag, 34 ans, instructrice de mermaiding à Thônex, Miss Mermaid Switzerland 2015 et représentante de la Suisse au World Mermaid Championship de 2019, nous en dit plus: «J’aime incarner deux côtés différents, explique-t-elle. Je peux être la dragonne des mers diabolique, et la sirène plus féerique. Cette dernière se prête le mieux aux événements destinés aux enfants, tandis que le personnage plus sombre est idéal pour certains concours ou festivals cosplay. En fait, on peut être n’importe qui, cela permet de s’exprimer différemment.»

Acceptation de soi

Les costumes du mermaiding sont donc loin de se limiter au jeu, ainsi que le souligne la psychologue FSP Jennifer Picci:

«On se déguise pour explorer une facette de notre personnalité qui autrement nous paraissait impossible à exprimer, analyse-t-elle.

La sirène a d’ailleurs la particularité d’être mi-humaine, mi-animale: depuis toujours, la proximité avec l’animal et l’anthropomorphisme sont ancrés dans notre culture, on les retrouve dans les rites tribaux, les représentations de déités hybrides ou les costumes pour enfant. Cela peut nous permettre de canaliser certains attributs qu’on associe à l’animal pour mieux l’incarner.»

Cindy Guyot confirme: «C’est sous l’eau que je m’exprime le mieux. C’est là que je peux mettre tout mon bagage sportif au service de l’art. Plus une sirène est entraînée, plus son art sera élevé.»

En outre, cette pratique présente incontestablement ce côté introspectif. «Cela permet de se sentir plus libres, d’être qui nous sommes, remarque Jessica Maag. Personnellement, depuis que je suis sirène, je parviens encore mieux à accepter le regard des autres: je suis habituée à ce qu’on m’observe parfois bizarrement, lorsque je nage dans le lac ou les piscines. On est quelqu’un d’autre, on se libère de toutes les injonctions et on apprend à se faire confiance.» Jennifer Picci acquiesce:

«Le mermaiding peut être un moyen de transcender les catégorisations que nous impose la société, afin de s’en libérer, au travers de ce personnage. Car en elle-même, la sirène est unique, hybride, fluide et indéfinissable.»

Les instructrices interrogées soulignent d’ailleurs qu’elles reçoivent aussi des élèves masculins, qu’ils soient à la recherche d’un nouveau challenge sportif ou d’une certaine métamorphose. Pour Cindy Guyot, en enfilant la nageoire, garçon ou fille, on est une sirène, un point c’est tout.

Alors, en quittant ma nageoire bleue, me suis-je sentie unique et indomptable? Carrément. Il me semble avoir transcendé une barrière et retrouvé une part de moi-même. Je marche en souriant un peu. Attendez, je ne voudrais pas me vanter, mais… je suis quand même devenue une sirène!

Témoignages

Tanidia Bruhin, 32 ans, Instructrice de mermaiding et sirène professionnelle à Chancy (GE)

© Tristan Chopard

Comment avez-vous découvert le mermaiding?
Je devais avoir 25 ans. En faisant des recherches, je suis tombée sur Mertailor, un des premiers créateurs de monopalmes. Ma sœur m’a offert une nageoire et je l’ai testée dans un lac proche de chez moi. C’était assez intuitif: j’avais tellement joué à la sirène étant petite que cela sommeillait en moi depuis longtemps.

A quoi ressemble votre Mersona?
Ma sirène est très pop, mais assez calme: j’aime arborer de longs cheveux blancs ou bleus, ainsi que des monopalmes aux couleurs flamboyantes. J’apprécie beaucoup le côté artistique des costumes.

Qu’est-ce qui vous plaît, dans ce sport?
C’est un contact avec l’eau très doux, une activité introspective. J’ai l’impression que mes élèves quittent toujours les cours plus détendus. Pour moi, cela doit rester un loisir: ayant été sportive d’élite dans l’enfance, je sais à quel point la pression de la performance peut être lourde. Sinon, j’adore nager de nuit: lorsqu’on flotte avec la nageoire de sirène sous la lueur des étoiles, on a l’impression de toucher un autre monde.

Un préjugé que vous souhaitez corriger?
On tend à avoir cette image d’une sirène assez svelte, mais ma collaboratrice et moi-même essayons de motiver les gens à dépasser le cliché d’Ariel et sa taille ultra-fine: les nageoires existent jusqu’à la taille XXXL et au-delà! Cela me tient à cœur que l’on puisse dépasser les injonctions pour simplement profiter des sensations qu’offre ce sport.

Nathan cotelli, 28 ans, éducateur social en foyer d’urgence, élève sirin

© DR

Que vous apporte le mermaiding?
J’ai longtemps pratiqué la natation, mais l’aspect compétitif de ce milieu ne me convenait pas. Je me suis lancé à la recherche d’un autre sport offrant aussi un contact avec l’eau, mais sous un angle différent. Dans le mermaiding, la démarche est très intéressante, elle mêle apnée, technique et pleine conscience. C’est un sport très complet qui rappelle un peu le yoga.

Y trouvez-vous également un côté méditatif?
Oui, cette activité me donne envie de me dépasser d’un point de vue sportif, mais comporte aussi quelque chose de grisant. On est coupés de tout, on entend seulement l’eau. Durant les cours, on évolue en groupe, mais chacun progresse à son rythme, c’est apaisant.

Que répondez-vous aux personnes qui affirment qu’il s’agit d’un «sport de filles»?
Je les invite à essayer! Sans insinuer que les filles sont moins douées en apnée, le mermaiding n’est vraiment pas si facile. L’idée de la sirène pailletée qui ne pense qu’à prendre des photos est un cliché, il faudrait mettre en avant le côté technique du sport, qui dépasse largement l’apparence. Mais en tant que sirin (ou triton), je n’ai jamais reçu de commentaires ou de réactions négatives. La plupart des gens sont surtout intrigués.

Où prendre des cours de sirène

Ecole Métisphère, à Neuchâtel

Piscine communale de Chancy (GE)

Mermaid Apnoe Academy à Thônex (GE)

Les Petites-Sirènes, à Lausanne (VD)

Deep Turtle, à Lonay (VD)

Ecole Club Migros, Val-de-Ruz (NE)

Piscine de Grône (VS)

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