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Décryptage: pourquoi voyager est devenu une obligation

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© Getty Images

Envie d’une escapade en amoureux à Rome? D’une virée shopping à Londres? D’une soirée gueuleton-théâtre à Paris ou d’un trek au fin fond de la jungle birmane? Une recherche internet et trois clics plus loin, les réservations sont prêtes, ne reste qu’à boucler la valise. Sans se ruiner, en plus. Développement tentaculaire de la toile, expansion des compagnies low cost et émergence de sociétés à la Airbnb obligent, le voyage de loisirs est désormais un bien de consommation à portée de toutes les bourses. Sauf que, derrière la carte postale, se cachent nombre de globe-trotters au bord de la crise de nerfs.

Car cet accès facilité à «l’ailleurs», doublé d’un marketing habile, d’émissions de TV, de reportages, de blogs ou de conseils d’ami, a révolutionné notre manière d’envisager le monde. Parfois davantage sur le mode 11e commandement que doigts de pied en éventail, il est devenu quasi indispensable de partir au moins une fois l’an, sous peine de susciter au mieux la pitié, au pire le mépris. Une vision caricaturale? A peine. C’est ce que confirme Rafael Matos-Wasem, géographe et professeur à la Haute Ecole de gestion et tourisme de la HES-SO Valais: «Si vous dites à vos collègues que vous avez passé vos vacances chez vous, ils auront tendance à vous regarder de haut et vous demanderont presque immanquablement si vous avez des problèmes, des soucis d’argent. Ou si vous avez peur!»

La bougeotte tu adopteras

Cet étrange diktat exigeant la fréquentation des lagons et autres capitales branchées de la planète est devenu difficile à contourner. «Tout comme il est d’usage de travailler pour gagner sa vie, il est maintenant d’usage de faire du tourisme pour se divertir et occuper ses temps libres», note le sociologue français Rodolphe Christin. Ajoutez à cela une dimension «statutaire», renchérit Sylvie Brunel, géographe et professeure à Paris-Sorbonne: «Voyager pour le plaisir est devenu la caractéristique des classes moyennes. Par opposition au migrant, au pauvre, au paysan d’hier qui passait toute sa vie au même endroit, la mobilité choisie est l’apanage de celui qui dispose de son temps et possède des revenus suffisants pour ne pas devoir rester collé à son poste de travail. A contrario, celui qui ne se déplace pas devient suspect.»

En d’autres termes, nos aptitudes à bouger (ou à pantoufler) nous définissent socialement. Ce que souligne aussi David Picard, professeur en anthropologie du tourisme à l’Université de Lausanne: «On observe en effet que beaucoup de gens font des voyages qui correspondent à l’image ou à l’aspiration qu’ils ont d’eux-mêmes en termes de statut social.» Un pas de plus dans cette logique: pour espérer briller en société, il faut s’envoler «original». Rappelant le fameux principe de distinction établi par le sociologue Pierre Bourdieu (on veut faire différemment et mieux que les autres, ndlr), Rafael Matos-Wasem ajoute: «Si vous vous offrez un séjour à Chypre ou en Turquie, on vous colle une étiquette de has been sur le front. En revanche, si vous rentrez des îles Fidji ou de Patagonie, on vous regardera avec une certaine admiration.» De quoi donner raison à Sacha Guitry qui, un rien cynique, remarquait déjà, il y a trois quarts de siècle: «Les voyages, ça sert surtout à embêter les autres une fois qu’on est revenu!»

Ton style tu définiras

Evidemment, les choses n’étant jamais aussi simples, ces aspects «injonction», «norme» et «marqueur social» ne sont pas les seuls moteurs qui poussent à se la jouer pigeon baladeur. Alors, qu’est-ce encore qui amène «l’Homo touristicus» à larguer les amarres, fût-ce le temps d’un tout petit week-end? Rafael Matos-Wasem, David Picard, Sylvie Brunel et Rodolphe Christin s’accordent sur un point: il n’existe pas de réponse type.

En vrac et dans le désordre, les voilà qui énumèrent... Les personnes issues de l’immigration retournant «au pays» aussi souvent que possible. Les néo-babas rêvant de prendre la route sur les pas de Kerouac, de Nicolas Bouvier ou d’Ella Maillart. Les M. et Mme Tout-le-Monde désireux d’échapper à leur quotidien en se faisant prendre en charge par de gentils organisateurs dans des clubs de vacances. L’adepte des guides de type «Les 1000 lieux à voir avant de mourir» qui se moque bien d’être le cent millionième à photographier le pont Charles, à Prague, mais est simplement heureux d’y être allé «comme tout le monde». Les amateurs de «city breaks» réguliers. Les «touristes sexuels» ou encore ceux qui pensent que «la confrontation à un autre exotique va leur permettre de découvrir et rencontrer leur moi profond»… Bref, à en croire nos quatre experts, il existe autant de raisons de voyager que de voyageurs. Soit des centaines de millions.

Amorcée dès l’avènement des congés payés (progressivement depuis l’entre-deux-guerres, donc), la démocratisation du tourisme a permis au secteur de prendre son envol. Jusqu’à planer actuellement à des sommets: cette branche de l’économie représente 10 à 12% du PIB mondial, selon l’OMT (Organisation mondiale du tourisme), et environ 10% des emplois au niveau planétaire. Autre évolution chiffrée des temps: en 1950, on dénombrait 25 millions d’arrivées touristiques internationales contre 1,2 milliard en 2015. De quoi réjouir les uns... et en inquiéter d’autres.

Car les impacts socio-économiques, autant qu’environnementaux, connaissent une croissance proportionnelle. Monceaux de détritus, bétonnage des côtes, surconsommation d’eau potable, transformation de sites tels le Machu Picchu ou les chutes du Niagara en parcs d’attractions, millions de tonnes de CO2 engendrées par les transports aériens… Pour Sylvie Brunel, à qui l’on doit l’essai «La planète disneylandisée, pour un tourisme responsable» (Ed. Sciences humaines, 2012), il faut pourtant cesser de diaboliser: «Les géographes parlent d’une mondialisation pacifique. Premier employeur mondial, première source de revenu pour de nombreux pays, le tourisme désenclave les territoires, finance les infrastructures, permet aux gens de rester vivre chez eux.»


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Un point de vue que ne partage pas Rodolphe Christin. Auteur des très caustiques «Manuel de l’antitourisme» et «L’usure du monde», il voit surtout les effets délétères de ce qu’il appelle la «mondophagie». Et, dans cette optique, n’est pas surpris de constater que les habitants des villes les plus attractives d’Europe, dont Berlin, Vienne ou Venise, tentent de trouver des parades efficaces pour endiguer les flux touristiques, par le ras-le-bol des marées humaines qui les inondent annuellement.

Du sens tu retrouveras

Et alors, demain? Il s’agira grosso modo de trouver un équilibre qui, tout en respectant l’environnement, satisfasse à la fois les communautés d’accueil (socialement et économiquement) et les quelque 5% de la population mondiale qui voyagent.

Comment y parvenir? Personne, évidemment, n’a de solution clés en main. Sylvie Brunel, par exemple, plaide pour un comportement équitable, qu’elle pense applicable et viable. Sceptique, Rodolphe Christin s’interroge: «Je n’ai pas de réponse, mais je pense qu’il est important de se poser des questions sur les raisons qui nous poussent à partir, sur nos paradoxes. Qu’est-ce qui nous paraît si insoutenable, dans notre environnement, qu’on a envie de le fuir? Pourquoi est-on ému de voir des pauvres au Cambodge alors qu’on s’agace de voir un mendiant au coin de sa rue?...»

De son côté, même s’il estime aussi qu’il serait opportun de réfléchir au «pourquoi et comment on voyage», Rafael Matos-Wasem se montre relativement optimiste quant à l’avenir. Selon lui, de plus en plus de gens prennent conscience des incidences sociales et des coûts énergétiques imputables au tourisme. Et commencent à agir en conséquence. Il en prend pour preuve l’émergence de nouvelles tendances. Parmi lesquelles l’écotourisme, centré sur la découverte et le respect de la nature. Ou le «woofing», qui permet aux paysans en herbe de séjourner dans l’une des fermes bios affiliées au réseau mondial WWOOF (World-Wide Opportu nities on Organic Farms), avec au programme cueillette, jardinage ou initiation à la permaculture… Quant au slow-travel, il fait l’éloge de la lenteur, luxe si précieux, et suggère «d’apprécier les paysages, de privilégier des destinations proches et des moyens de transport moins polluants». Des arguments qui parlent à Rafael Matos-Wasem, assez adepte, lui, du «staycation» – joli mot-valise qui désigne une manière de jouer au touriste en restant chez soi. Idéal pour un voyage intérieur, en somme.

20 000 lieux sous les flashs

Sur les cartes postales, le paysage est invariablement paisible et idyllique. Dans la réalité? Des sites touristiques qui croulent sous les hordes de voyageurs. Tel Bali, paradis indonésien dont les plages se transforment parfois en Manhattan balnéaire. Et Macchu Picchu, au Pérou. L’ancienne cité inca est parcourue chaque jour par des centaines de pieds, au risque de fragiliser les vestiges archéologiques.

A Prague, la vieille ville s’est progressivement dotée d’une flopée de boutiques de souvenirs fleurant davantage les manufactures chinoises que la Bohême médiévale. Une surdose de touristes qui commence même à créer de sévères tensions avec les habitants, comme à Berlin et à Venise, où les porteurs de valises à roulettes se font désormais fusiller du regard à cause du bruit sur les pavés…

Témoignages: Sylvie, 60 ans

Pendant des années, j’ai arpenté le monde entier pour des raisons professionnelles. Pour ne pas voyager trop idiot, j’essayais chaque fois de prolonger le séjour afin de faire un peu de tourisme. J’y allais au pas de charge. Je savais bien que tout cela était très superficiel. Mais, en même temps, je me disais: allez, tu as pu voir le Taj Mahal, ou le Bouddha allongé de Bangkok; c’est déjà ça, non?

Aujourd’hui, j’ai totalement changé de vie et d’optique. Fini de faire la course, j’ai appris à prendre le temps! Pour différentes raisons, notamment financières, je limite beaucoup les escapades et, quand je m’en permets une, je reste en Suisse ou en France voisine. Eh bien, franchement, je ne regrette rien! Mes virées sont peut-être nettement moins exotiques qu’avant mais au moins, maintenant, j’en profite à fond.

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