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A la maison, c’est mon homme qui cuisine

Femina 49 Dossier Homme Cuisine

Image tirée du fil «A vif» avec Bradley Cooper en cuisinier.

© DR

On a toutes déjà assisté à cette scène. Ils sont deux ou trois. Voire plus. Le maître de maison, entouré de ses convives, surveille les braises, une pince à viande dans une main et une bière dans l’autre. Mâles, feu, bidoche, le cliché dans toute sa splendeur, resservi année après année par des spots et des affiches publicitaires, sitôt revenue la saison des grillades. Tradition (et testostérone) oblige. Ce qui a changé, pourtant, c’est que dans nombre de foyers ces messieurs ne se contentent plus de faire à manger à l’occasion, sur la terrasse ou au jardin. Ils s’affairent aussi aux fourneaux le reste de l’année et cuisinent pour leur famille. Selon l’Enquête suisse sur la population active de 2014, préparer les repas est la tâche domestique à laquelle ils consacrent le plus d’heures hebdomadaires. Si s’occuper du barbecue est (encore) une affaire d’hommes, faire la popote n’est plus le bastion des femmes. Désormais, monsieur régale et madame se régale.

Chez Mary-Claude, le chef (cuistot), c’est son mari, Fabien. «Et ce depuis un bon moment, avant même que nous ayons des enfants, confie cette Valaisanne de 31 ans. Je me souviens de notre première semaine ensemble, il y a six ans: je lui ai fait de bons petits plats. Il était ravi! Mais comme à l’époque j’avais souvent cours le soir et rentrais tard, Fabien a commencé à préparer son souper et à me laisser une assiette. Mon mari n’est pas un passionné de cuisine dans l’âme, mais il faut bien faire à manger, et comme je ne confie pas facilement le ménage ou les rangements car j’ai ma propre manière de faire, cela nous a semblé une évidence de se répartir ainsi les tâches ménagères. Lui s’occupe des repas et moi, je me charge du reste. En revanche, c’est aussi lui qui nettoie la cuisine, le frigo et le four. C’est son domaine.»

Tâche unisexe

Je fais la cuisine et, en échange, je suis dispensé de passer l’aspirateur ou – mieux – de faire la lessive. Voilà ce que se diraient ces messieurs. Les Romandes et Romands que nous avons interrogés évoquent souvent un souci d’égalité pour justifier que, dans leur couple, les repas soient assumés quasi exclusivement par l’homme. Pâtissier, cuisinier et sociologue de l’alimentation, Alex Miles constate que la préparation des repas est «une autre façon de participer aux tâches ménagères». Et ce d’autant plus aisément que, selon ce Franco-Américain qui donne des cours de cuisine à Dijon, cuisiner au jour le jour «n’est plus considéré comme une tâche exclusivement féminine». «Si les hommes doivent participer, poursuit le spécialiste, ils le feront donc plutôt en se mettant aux fourneaux qu’en nettoyant la salle de bains.» Assumer une partie des travaux domestiques, oui. Mais pas en leur sacrifiant leur virilité.

Car les tâches ménagères ont un sexe. C’est ce que note Caroline Henchoz, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Fribourg, qui étudie actuellement les nouvelles masculinités en Suisse. «Les hommes sont beaucoup plus présents dans les travaux techniques comme le bricolage, la réparation d’objets, ou les activités administratives telles que les paiements, remarque la sociologue. Le repassage, les rangements, les nettoyages ou la lessive, eux, restent essentiellement féminins. Très peu d’hommes les prennent en charge.» La faute à des stéréotypes de genre, selon Caroline Henchoz. «On estime qu’un homme est plus compétent qu’une femme en matière de chiffres, alors que cette dernière sera meilleure que lui pour s’occuper d’enfants en bas âge. Ces a priori permettent de se répartir certaines tâches au sein du foyer en fonction des affinités ou pseudo-affinités de chacun. Même si de plus en plus de couples fonctionnent différemment.»

Activité ludique

Les temps changent. Mais lentement. «Les hommes de la nouvelle génération en font plus à la maison que n’en faisaient leur père ou leurs grands-pères, mais uniquement quand il s’agit de tâches spécifiques, dit la spécialiste. Ainsi, les jeunes papas s’occupent plus de leurs enfants que leurs aînés, mais souvent pour jouer avec eux ou faire les devoirs, pas forcément pour en prendre soin lorsqu’ils sont malades.» Il y a travaux ménagers et travaux ménagers. Et tous ne se valent pas en termes d’intérêt ou de pénibilité. Loin s’en faut.

«J’aimerais bien trouver un homme pour qui repasser, passer l’aspirateur et faire la poussière seraient des passions!, ironise Nadia Ammar, doctorante au Département de sociologie de l’Université de Genève. Toutes les tâches ménagères sont pénibles dans l’absolu. Mais les hommes, s’ils revendiquent de plus en plus le droit de s’impliquer dans la vie du foyer, ont tendance à choisir l’occupation qui leur plaît le plus ou qui ne les dérange pas. Faire la cuisine, c’est ludique. Il y a une différence entre cuisiner pour son plaisir, où on essaie de se surpasser, d’améliorer ses recettes, et cuisiner parce que les enfants ont faim et qu’il faut leur faire à manger.»

Si ces messieurs sont enclins à prendre place derrière les fourneaux, ce serait donc plus parce que cette activité est fun que par souci d’égalité. Pas fous, les bourdons! Philippe Lignon, maître d’enseignement à Lausanne et animateur dans l’émission «Bille en tête» sur La Première, a ainsi remarqué dans sa pratique que les cours de cuisine intéressent les hommes parce qu’ils «ont envie de s’amuser». «Cela répond aussi à un besoin de s’identifier socialement en s’adonnant à une activité dans laquelle il y a beaucoup de convivialité, de partage, de plaisir. Dans une maison, la cuisine, c’est un lieu stratégique, le pivot du foyer. C’est un peu comme le forum romain: l’endroit où tout le monde se retrouve, s’assied, échange en se regardant dans les yeux.» Sans compter que les émissions de télé de type «MasterChef» ou «Le meilleur pâtissier» (dont la quatrième saison vient de s’achever sur M6) ont permis, selon Philippe Lignon, «de désacraliser la gastronomie, considérée jusqu’à récemment comme réservée aux professionnels.»

Le goût des autres

Qui dit entrée des hommes dans le bal des casseroles dit goût de la performance. Si vous avez un as des fourneaux au masculin dans votre entourage, vous aurez remarqué qu’il possède bien souvent la panoplie complète des couteaux de chef cuistot, outillage que lui seul utilise. C’est le cas d’Olivier. «Personne n’y touche, c’est primordial. Et personne n’ose y toucher!», reconnaît avec humour le quadra féru de cuisine. Son temps libre, ce commercial domicilié à Grancy (VD) le passe devant les fourneaux. A son domicile mais aussi, bénévolement, pour des associations, des repas d’entreprise ou des anniversaires. Chez lui, la pizza toute prête qui passe directement du congélateur au four, «ça n’existe pas». «Ma femme n’aime pas cuisiner, alors que moi je peux m’y atteler de 8 heures du matin à 7 heures du soir, confie-t-il avec une pointe de fierté dans la voix. Je cuisine pour faire plaisir aux autres tout en me faisant plaisir. C’est une belle vocation, non?»

Le plus court chemin vers le cœur d’un homme passe par son ventre, prétend un dicton. Et si c’était aussi la voie royale depuis son cœur? Jean-Michel, 67 ans, a beau faire partie de «l’ancienne génération», il ne cache pas que «préparer des bonnes choses est devenu ma façon de faire plaisir à ceux que j’aime». «C’est même un hobby quotidien, ajoute-t-il. Quand j’ai commencé, «La cuisine spontanée» de Girardet était ma bible. Pourtant, à la maison, ma mère ne m’avait jamais laissé toucher à une casserole.»

Ne nous réjouissons pas trop vite: le mâle aux fourneaux reste (encore) rare. Certes, la cuisine est la tâche ménagère de base à laquelle les hommes consacrent le plus de temps. Mais selon Caroline Henchoz, les données du Panel suisse des ménages racontent une autre réalité: seuls 8% de ces messieurs affirment être les principaux cuisiniers de leur foyer. La faute aux contraintes institutionnelles telles que l’inexistence de congé paternité et le manque de places en crèche qui, à la naissance des enfants, renvoient à la maison les femmes actives à plein temps comme à temps partiel. Les incitant, de facto, à assumer plus de tâches ménagères – dont les repas. Mais, nous rassure la sociologue Nadia Ammar, «les normes sont aussi faites pour qu’on les transgresse. Si les hommes font plus volontiers la cuisine qu’autrefois, c’est aussi parce qu’ils ont vu chez leurs parents que la répartition figée des tâches n’était pas forcément source d’équilibre. Et puis, il est assez sain que, dans un couple, le territoire soit réparti et que chacun ait sa spécialité.»

L’article «Les nouvelles masculinités suisses», de Hakim Ben Salah, Boris Wernli et Caroline Henchoz, devrait être publié dans la revue internationale Enfances Familles Générations au printemps 2017.

Témoignages

«Il me prépare des plats à réchauffer» Mon mari et moi sommes ensemble depuis douze ans. Au début, c’est moi qui cuisinais. Ça semblait logique puisque je ne travaillais pas. Puis on s’en est chargé à tour de rôle. Mais au fil du temps, mon mari a fini par préparer tous les repas. A mon soulagement car je n’aime pas beaucoup ça. Il fait aussi les commissions. En effet, je suis intolérante au lactose et lui sait où trouver les produits qui me conviennent. Actuellement, je suis en congé maternité mais c’est toujours mon époux qui fait les courses et le souper quand il rentre du travail. Il cuisine pendant que, moi, je regarde la télé… Si j’étais un homme et lui une femme, ce serait horrible! (Rires.) Il me concocte même des plats à l’avance que je n’ai plus qu’à réchauffer le lendemain à midi. [Agnieszka, 32 ans, La Chaux-de-Fonds (NE)]

«J’ai encore de la peine à m’y faire mais j’apprécie énormément» Mon mari cuisine parce qu’il aime ça, pas parce que moi je ne le fais pas. Le soir, c’est quasiment toujours lui qui prépare le repas. Michel me dit tout le temps: «Profite, va t’asseoir et te reposer!» Après vingt ans passés ensemble, j’ai toujours de la peine à m’y faire, même si j’apprécie énormément. Au début, je le prenais même contre moi, comme si c’était une façon de me dire que je n’étais pas capable de faire à manger. Dans ma famille, je n’ai jamais vu un homme donner un coup de main à la maison – à part le mari de ma maman, mon papa de cœur. Du coup, pour moi, c’est comme ça que ça doit être. Par contre, je m’occupe des autres tâches ménagères. Comme je travaille à 50%, j’estime que c’est normal. [Gabi, 40 ans, Tramelan (BE)]

«Je me sens privilégiée» Je suis vraiment nulle en cuisine. Je n’ai jamais aimé ça, et ça me stresse… Peut-être aussi parce que mon mari place la barre un peu haut et que je n’ai pas envie de me mesurer à lui. Il y a un ou deux plats que je cuisine volontiers, mais généralement c’est Thomas qui se charge d’office des repas. Par nécessité, mais aussi par goût car il adore cela. Et c’est ainsi depuis notre rencontre, il y a huit ans. Quand il est absent, je remplis mes placards de cornflakes pour avoir de quoi me nourrir, mais je ne cuisine pas. Je me sens donc privilégiée car grâce à Thomas, je mange bien. Et nos proches se régalent aussi de ses plats lorsque nous les invitons. Ils sont plutôt admiratifs. Souvent, on me demande: «Et toi, tu fais quoi, alors?» Les gens sont rassurés lorsque j’explique que je me charge en partie du ménage et de la lessive. [Marika, 30 ans, Lausanne]

«Mon papa est heureux comme un pape: il régale tout le monde» Je me souviens que, lorsque j’étais petite, ma maman commençait à préparer le repas en rentrant du travail, pour prendre de l’avance. Mais quand papa arrivait à la maison, il trouvait à chaque fois à redire. A force d’entendre ses commentaires, ma maman a renoncé. Au fond, ça l’arrangeait. C’est vrai qu’elle n’est pas douée, alors que mon papa est un très bon cuisinier. Aux fêtes de famille, il prend toute la journée pour nous concocter des plats incroyables. Il prépare son propre foie gras, des couscous qu’on réclame à cor et à cri, des litres et des litres de soupe, des confitures… ll régale tout le monde, heureux comme un pape car il adore faire plaisir. Moi, je suis comme lui: cuisiner pour les gens, c’est prendre soin d’eux et leur dire qu’on les aime. C’est un partage. Carole, 33 ans, Echichens (VD)

«Je me fais chouchouter» En général, c’est mon mari qui cuisine car il adore ça. Il s’en charge depuis toujours, bien avant de me connaître. Dans son ancien couple, c’est lui qui faisait à manger pour ses trois enfants. Moi, je ne m’y mets que s’il manque d’inspiration. Mais quand Markus prépare le repas, il ne veut absolument pas que j’entre dans la cuisine. Cette pièce est son domaine réservé. Impossible d’interférer. Aussi, quand j’y pénètre, c’est pour être son commis et l’aider à mettre en place. Le reste, il s’en charge. Pour moi aussi, cuisiner est un plaisir, mais cela ne me dérange pas du tout qu’il s’en occupe. Au contraire, je me fais chouchouter. Et c’est magnifique. Quand il est aux fourneaux, je le regarde faire en sirotant du vin ou du champagne. C’est un moment très privilégié et, souvent, on préfère ça à sortir dîner au restaurant. Ça nous unit. [Nil, 42 ans, Lausanne]

«Ça me vide la tête» J’ai toujours bien aimé cuisiner. Mon intérêt n’est pas seulement gastronomique. Je suis curieux de l’aspect anthropologique et culturel des plats: pourquoi ces ingrédients? Comment a-t-on eu l’idée de les manger? Quand les consommer?... Pendant ma formation, c’était, avec le vélo, la seule activité qui me vidait la tête. J’ai beaucoup de livres, la gamme de couteaux qu’il faut – une trentaine – des planches à découper spéciales, des cocottes Le Creuset et un énorme congélateur où stocker mes préparations. Quand ma copine vient chez moi, j’aime être aux petits soins et me charger de tout de A à Z. Ça m’évite aussi de lui faire des remarques si elle cuisine avec moi et a des gestes peu académiques. Même si j’essaie de me retenir, j’ai tendance à la corriger sur tout. Je crois que ça ne la dérange pas de me regarder faire, au fond. [Loïc, 34 ans, Lausanne]

«Prendre soin de son foyer, c’est exprimer son affection»

Les tâches ménagères assumées par les hommes ont-elles évolué au fil des ans?
L’écart du temps que les hommes et les femmes consacrent aux tâches ménagères de base (repas, nettoyage, lessive, repassage) tend à diminuer au fil des générations. Ce n’est pas que les hommes en font plus, mais plutôt que les femmes en font moins. Chez les hommes, on note peu d’évolution, comme s’il y avait un seuil maximum au temps dévolu à ces activités. Ainsi, seuls 8% disent s’occuper principalement des repas dans le ménage et 20% le faire à égalité avec leur conjointe.

Est-ce parce que les femmes ne veulent pas céder leur place aux fourneaux?
Peut-être. Je pense que, pour certaines femmes, faire le ménage ou préparer les repas fait partie de leur identité de bonne mère ou de bonne épouse. Elles ne veulent pas forcément céder ça – ou exceptionnellement, pour la préparation du barbecue par exemple. Quand l’homme s’investit pour les repas, c’est souvent parce qu’il a plus de temps disponible ou pour aider une conjointe en moins bonne santé.

La cuisine serait-elle un lieu de pouvoir?
Dans le fait de prendre soin du foyer réside l’idée qu’on donne de l’amour et de l’attention aux autres. On tisse du lien social. La prise en charge des repas est ainsi un moyen pour les mères d’exprimer leur affection à leur famille. Cuisiner, c’est avoir un pouvoir. Symboliquement, et concrètement aussi, car le choix des aliments permet d’imposer certaines valeurs: préfère-t-on manger bio, ou économiser sur le prix du repas?

Lorsque monsieur cuisine, assume-t-il aussi les autres tâches ménagères?
Non. La lessive est le gros bastion féminin: seuls 3% des hommes disent s’en charger principalement. Pour les rangements: 4%.

Les hommes abordent-ils la préparation des repas différemment des femmes?
On remarque qu’ils ont souvent les bons outils à disposition – comme la panoplie de couteaux. C’est peut-être une façon d’inscrire leur masculinité dans cette tâche vue comme féminine. En outre, la notion de plaisir est plus présente chez eux lorsqu’ils s’occupent des repas ponctuellement. Les femmes, elles, font souvent à manger parce qu’elles n’ont pas le choix.

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