témoignages

    Je danse envers et contre tout

    Dans sa famille, être danseuse était inimaginable. Pourtant, Margaret a sillonné le monde au service de son art. Et relève, à près de 60 ans, le défi du pole dance.

    Publié le 
    27 Septembre 2016
     par 
    Valeria Aloise

    Enfant, je m’imaginais patineuse artistique

    J’aimais voltiger, virevolter et tourner… Quand j’ai eu 9 ans, pour que je me dépense, ma mère m’a inscrite à un cours de danse classique. J’ai immédiatement aimé la technique et la grâce de cette discipline. Au cours de danse, j’apprenais la musicalité, l’anatomie, les mouvements dans l’espace… J’adorais tout cela! A l’école en revanche, je m’ennuyais terriblement – pour ne pas m’endormir, je tricotais sous la table! Mais je m’accrochais, consciente de devoir réussir mes études pour pouvoir continuer la danse.

    Mes parents, originaires de Tunisie, m’ont transmis le goût de l’art et du dépassement de soi. Ma mère était championne de course à pied dans son pays natal. Mon père, lui, venait d’une famille d’artistes d’Oron-la-Ville. Aînée d’une fratrie de cinq enfants, je devais montrer l’exemple. Faire une carrière de danseuse était inimaginable… Mais comme je terminais toujours parmi les premiers des concours organisés par l’école de danse, j’ai pu poursuivre dans cette voie. Vers l’âge de 13 ans, j’ai ainsi remplacé durant six mois ma professeure de danse, alors hospitalisée. J’ai donné les cours, chorégraphié le spectacle de Noël… Avec le recul, je réalise l’ampleur de la tâche pour une adolescente. A l’époque, j’ai simplement trouvé cela naturel. Revenir ensuite dans les cours comme élève m’a enseigné l’humilité, savoir «rester à ma place».

    En 1976, mes diplômes de danse, de chorégraphie et de pédagogie en poche, j’ai participé à un concours international en Bulgarie. J’y ai décroché mon premier contrat… au Japon! Je n’ai pas hésité une seconde, car mes parents m’avaient fixé un ultimatum. Faute de trouver un emploi de danseuse, je devais me former à un autre métier. Moi, je ne voulais pas faire autre chose. Je ne pouvais pas arrêter de danser. Avec des bases de japonais assimilées rapidement, j’ai réussi à enseigner la danse. La barrière de la langue m’a appris à me taire, à décrypter et reproduire exactement ce que l’on me demandait, sans y mettre mon interprétation. Partie pour deux ans, le décès brutal de ma sœur m’a fait revenir en Suisse après six mois seulement. Quel choc! J’ai réalisé à quel point j’étais éloignée de ma famille. Et j’ai compris que faire mon deuil m’était impossible… Allais-je me laisser aller à une vie mélancolique ou continuer à vivre de ma passion? J’ai opté pour la seconde option et suis repartie sur les routes.

    Sur les planches

    Pendant des années, j’ai eu la chance d’exercer mes trois métiers: danseuse, chorégraphe et professeure. J’ai enchaîné les contrats en Europe. J’ai vécu des moments inoubliables, en dansant par exemple pour les rois de Norvège, de Belgique et de Jordanie. Au Luxembourg, en plus d’avoir assuré le spectacle pour la rencontre de douze ministres des affaires étrangères, j’ai dirigé la création du premier concours de danse du pays.

    Malheureusement, suite à un accident de voiture, j’ai dû subir une intervention au ventre. J’ai senti que mon énergie flamboyante était à jamais modifiée… Mais la danse m’a sortie du lit. Si je n’arrivais pas à danser, je chorégraphiais. Si je ne chorégraphiais pas, j’enseignais. Et il y a eu cette audition à Paris… Vu mon état de santé, j’y suis allée sans trop y croire. Après quatre heures d’audition, toujours dans la course, j’ai dansé un «pas de deux» avec un danseur qui ne savait absolument pas tenir une partenaire. Heureusement, j’ai pu assurer le coup. A la fin, Alfonso, directeur du Ballet du Nord à Roubaix, m’interpelle: «Je n’aime ni votre tête ni vos pieds. Mais on peut vous faire confiance. Vous êtes retenue!» Les bras m’en sont tombés. Abasourdie. J’étais prévenue: si je voulais garder ma place, je devais me surpasser.


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    Au fil du temps, quand je sentais mon directeur se lasser de moi, je me déguisais en Miss Piggy, me coiffais de bigoudis ou m’habillais de façon bariolée. Comme si j’auditionnais à nouveau pour lui. C’était ma façon de remettre les compteurs à zéro. Alfonso était mon père spirituel. Il m’a insufflé les ballets de George Balanchine, un musicien qui savait parfaitement accorder une chorégraphie à la partition musicale. Une révélation. En dansant ses ballets, je volais, je virevoltais, je tourbillonnais. Je vivais mon rêve de patinage, sur les planches.

    Entre la terre et l’air

    En 1990, Alfonso est décédé après une grave maladie. J’ai quitté le Ballet du Nord peu de temps après. De retour en Suisse, je ne savais pas quoi faire. Etait-il temps de cesser de danser? Les mois suivants se sont révélés rudes. Je vivais entre un lit et une commode. Mon adresse était une case postale. A l’évidence, pour gagner un salaire, je ne pouvais pas abandonner la danse. J’ai obtenu un poste de professeure dans une école, à Lausanne. Puis j’ai rencontré Alain, employé chez Béjart, avec qui j’ai eu un fils, mon petit Léonilde.

    A la fin des années 90, on m’a demandé de mettre sur pied des spectacles de danses orientales. Un calvaire… Je trouvais ces danses indécentes – moi, danseuse classique, je ne dansais pas le ventre nu. J’ai pourtant accepté, pour nourrir mon enfant. En faisant des recherches sur les danses orientales et en explorant du côté de mes origines, j’ai découvert leurs lettres de noblesse. Ces danses, j’ai appris à les aimer.

    En 2007, une inondation m’a contrainte à quitter l’espace où je formais les danseurs. Mes élèves se sont alors éparpillés. Quant à moi, je suis revenue à la chorégraphie en montant des spectacles. Mon fils – lui aussi atteint par le virus de la danse – y a fait ses premiers pas. Mais quelques années plus tard, nouveau coup du sort: mon matériel de scène brûle dans un incendie. Cet incident m’a poussée à passer à autre chose: la pole dance. J’éprouvais un profond besoin de retrouver des sensations aériennes et de me dépasser. J’ai fait le pas de me dévêtir un peu, la peau devant être en contact avec la barre pour éviter les accidents. Ainsi, après l’eau et le feu, j’ai le sentiment d’avoir «bouclé la boucle» des quatre éléments en dansant sur la barre, entre la terre et l’air. Et depuis peu, je coache Ludovic, vice-champion suisse de pole dance. Un défi! Les pieds nus, en babouches ou en pointes, je m’exécute, toujours comme une danseuse classique. C’est ancré en moi. La danse classique m’a choisie, pas l’inverse.

     

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