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    Week-end heureux, week-end paresseux (alors arrêtons de planifier la fin de la semaine!)

    En organisant notre temps libre comme notre semaine de travail, on oublie que c’est en faisant une place à l’oisiveté et à la spontanéité que l’on se ressource véritablement.

    Publié le 
    20 Juillet 2018
     par 
    Geneviève Comby

    «Mes week-ends ont changé, ces derniers temps. Certaines phrases m’échappent, que je prononçais rarement avant: «Laissons tomber le sport pour aujourd’hui», «Qui veut jouer aux cartes?» «Je file, à plus tard!» Ma salle de bains est plus sale qu’avant. J’essaie de passer 24 heures sans me connecter à Internet. Vraiment.» Katrina Onstad en a eu marre de sacrifier son temps libre sur l’autel de l’hyperactivité. Et son choix lui a donné à réfléchir sur notre rapport au temps.

    Comme le rappelle cette journaliste canadienne, qui publie le livre «Week-end paresseux, week-end heureux», le temps nous file entre les doigts. C’est dingue, et pourtant il n’est pas rare que, du samedi matin au dimanche soir, on n’ait pas une minute pour souffler, flâner, rêvasser.

    Entre les courses, les matches de foot des enfants, les coups d’œil aux e-mails du boulot, les repas de famille et une petite lessive, le week-end est devenu une extension de la semaine de travail. On l’organise d’ailleurs de la même manière, en «surplanifiant, estime Katrina Onstad. Nous adoptons, en fin de semaine, l’état d’esprit que nous avons au travail, parce que c’est ce qui incarne désormais, à nos yeux, la productivité et le succès.»

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    La paresse n’a plus la cote

    La Canadienne, elle, réhabilite l’idée d’un week-end ouvert à l’imprévu. «Il est difficile de prévoir si on va s’amuser, mais il est facile de s’amuser sans l’avoir prévu», glisse-t-elle en guise d’encouragement. Mais pour cela, il faut réapprendre à lever le pied. Le problème, c’est que la paresse n’a plus la cote. Si, avec l’industrialisation, ceux qui ne travaillaient pas sont rapidement apparus comme des parasites, à l’ère des réseaux sociaux, celui qui n’est pas carrément hyper-actif est perçu comme un raté.

    Pour Katrina Onstad, on est allé si loin qu’imaginer une semaine où le temps libre serait aussi important que le travail relève aujourd’hui de la «révolution mentale».

    L’assujettissement au travail est particulièrement marqué en Amérique du Nord, mais la complainte de la journaliste ne peut que résonner en nous. Ne sommes-nous pas aussi contaminés par cette idéologie de la frénésie? Qui ne charge pas la barque, tout en se plaignant d’être crevé? Une schizophrénie contemporaine attisée par l’idée de mettre impérativement à profit son temps libre. «Nous vivons dans une société où tout s’accélère, observe la journaliste française Nelly Pons, auteure du livre «Choisir de ralentir».

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    Deux domaines sont particulièrement marqués par ce phénomène: le monde du travail et le monde numérique. Avec les outils numériques, la limite entre sphère privée et professionnelle s’est largement atténuée. Auparavant, une fois que vous aviez quitté le bureau, vous n’aviez matériellement pas la possibilité de continuer à travailler. Aujourd’hui, pour couper, il faut faire preuve d’une véritable discipline personnelle.»

    Selon elle, continuer à travailler le week-end s’apparente à une fuite en avant: «On se dit que si on règle certaines choses tout de suite, ça nous évitera de crouler, le lundi matin, sous des centaines d’e-mails. Mais ça ne s’arrête jamais.

    L’immédiateté est devenue un mode de fonctionnement dans notre société.»

    Du coup, lever le pied, c’est prendre le risque de se mettre en porte-à-faux avec les autres. «Dire: «Non, je ne travaille pas le week-end», demande un vrai courage, constate Nelly Pons. On se demande forcément ce que sa hiérarchie va penser, si on ne va pas passer pour un tire-au-flanc, pour quelqu’un qui ne s’investit plus.»

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    Hyperactivité et adrénaline

    En a-t-on seulement conscience? Il ne faut pas se mentir: on trouve aussi du plaisir dans l’hyperactivité. Elle procure de l’adrénaline, et puis, dire: «Je suis débordé», ça vous donne de l’importance. Une pure illusion, selon Nelly Pons: «Être surchargé, ça permet surtout d’éviter de penser à des choses plus fondamentales, existentielles, et de réfléchir à ce qui est vraiment important pour nous, pour notre épanouissement. Dans le «rien», ou dans le ralentissement, beaucoup de gens voient du vide, un vide qui crée une grande peur. Et celle-ci peut faire ressurgir la solitude, les angoisses.»

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    Dans ce monde qui rejette la paresse, l’oisiveté, la mise en jachère de l’esprit, certains sont encore moins bien lotis que d’autres. «Beaucoup de femmes auxquelles j’ai parlé pour mon livre ont évoqué le sentiment de culpabilité qu’elles ressentent lorsqu’elles prennent du temps, le week-end, pour faire quelque chose pour elles», raconte Katrina Onstad. À ses yeux, les femmes sont plus susceptibles de consacrer leurs intermèdes de temps libre à leurs enfants ou à des tâches domestiques.

    «Trop de femmes ont intériorisé l’idée qu’elles doivent se rendre utiles, à chaque seconde, décrit Katrina Onstad. Si, quand je fais du jogging, je n’ai pas la tête à ça, que je pense à tout ce que je pourrais faire pendant cette heure, et à tout ce que je ferai l’heure d’après, quel plaisir y a-t-il?»

    Suivons donc l’exemple de l’écrivain Denis Grozdanovitch qui, dans son ouvrage «L’art difficile de ne presque rien faire», évoque le moment favori de ses journées d’été, lorsque, dans son hamac, il se laisse glisser dans un «sommeil de surface», au cours duquel sa conscience, «engourdie par une sorte d’hypnose», enregistre distraitement les petits bruits alentour. «Je goûte alors – plaisir de la vraie vacance – au luxe suprême du demi-sommeil et de la demi-conscience, qui sont les meilleures voies pour rejoindre ce fameux «cours des choses» si cher aux taoïstes de l’ancienne Chine, lesquels aimaient précisément à répéter que pour bien vivre, il valait mieux ne vivre qu’à demi.»

    Plus qu’une source de plaisir, ne rien faire, ou presque, est une nécessité physiologique, rappelle Nelly Pons: «Les neurosciences le disent, les moments de repos sont indispensables à notre cerveau. C’est là que se construisent certaines connexions neuronales.» C’est aussi dans ces moments d’oisiveté mentale que surgissent les meilleures idées. L’histoire est remplie d’éclairs de génie survenus au beau milieu d’une douce léthargie.

    La légende ne situe-t-elle pas Isaac Newton sous un pommier, en train de lézarder, lorsqu’il fut saisi par l’évidence de la force de gravité? Et Archimède? Il barbotait tranquillement dans son bain au moment où il a eu l’intuition de la fameuse poussée, qui porte désormais son nom.

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    «Être surchargé est un symbole de réussite sociale»

    La journaliste canadienne Katrina Onstad  réhabilite le droit à la  paresse, deux jours sur sept, dans un livre qui interpelle. 


    © katrinaonstad.com

    FEMINA Les notions de  repos et de contemplation sont-elles dépassées?
    Notre rapport aux loisirs a clairement changé, comme a changé notre rapport au travail. Avant, les gens qui avaient réussi étaient ceux qui travaillaient le moins, alors qu’aujourd’hui, être surchargé de travail, fatigué, est un symbole de réussite sociale. L’idée de s’accorder réellement du temps pour se reposer,  ou pour la contemplation, apparaît un peu comme un échec ou une  faiblesse.

    Il y a plusieurs raisons à ce glissement, particulièrement marqué en Amérique du Nord: l’affaiblissement de la protection des travailleurs, la sécularisation de la société, une économie globale et fragile dans laquelle chacun peut se sentir inquiet à l’idée d’être remplacé par quelqu’un d’autre. Et bien sûr, nos appareils connectés, qui nous maintiennent désormais perpétuellement enchaînés à notre travail. 

    L’inactivité nous fait-elle peur?
    Je pense qu’il existe une anxiété quasi existentielle face à ce temps qui n’est pas considéré comme «productif». Nous sommes accros à l’efficacité. L’idée même de temps libre peut rendre les gens nerveux et stressés, comme s’ils rataient quelque chose ou qu’ils devenaient sans valeur.

    Selon vous, le blues du dimanche soir n’est pas seulement lié à l’appréhension de reprendre le boulot.
    Avant, le blues du dimanche soir faisait référence à une tristesse liée au fait que le week-end arrivait à son terme. Maintenant, pour beaucoup de gens, ça consiste à faire le deuil d’un week-end qui n’a jamais eu lieu. Parce que les week-ends sont souvent remplis de tâches professionnelles et domestiques. L’expérience qui consiste à débrancher véritablement ne se produit jamais. Et comme nous y aspirons profondément, tout s’écroule  le dimanche soir. 

    Ne sommes-nous pas aussi sommés de cumuler les activités les plus excitantes, le week-end, pour pouvoir ensuite s’en vanter auprès de ses collègues, sur Facebook ou Instagram?
    Une manière très efficace de gâcher un week-end, c’est d’essayer d’en faire le week-end parfait, que l’on pourra afficher sur les réseaux sociaux. Bien sûr, ça peut être amusant de poster ses expériences, mais ce qui ressource vraiment, c’est précisément le temps passé loin des écrans, à expérimenter des choses qui ne peuvent pas être évaluées ou jugées par les autres. 

    «Week-end heureux,  week-end paresseux»,  Katrina Onstad, Éditions First.

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