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    Les romances à l'eau de rose? On s'y noie avec délices!

    Des audiences à la hausse pour les séries «Top Models» et «Plus belle la vie», des romans d’amour vendus par millions d’exemplaires et des bluettes qui cartonnent sur grand écran: mais pourquoi la romance séduit-elle autant?

    Publié le 
    1 Janvier 2018
     par 
    Saskia Galitch

    Ringarde et démodée, la romance? Absolument pas. Au contraire même, puisque de plus en plus de gens plongent avec volupté dans cet océan d’eau de rose. La preuve par les taux d’audience, en hausse, réalisés cette année en Suisse par des séries TV comme «Plus belle la vie» (+3,4%) ou «Top Models» (+0,7%) – chacune faisant frissonner quelque 50 000 Romands au quotidien. La preuve, aussi, par les centaines de millions d’exemplaires de romans sentimentaux vendus en 2017 à travers le monde en version papier ou numérique. La preuve, encore, par les milliers de sites, blogs, applis, clubs ou festivals consacrés à la création romantique, qui fleurissent un peu partout. La preuve, enfin, par le succès au box-office de bluettes comme «Cinquante nuances plus sombres» ou «La Belle et la Bête» qui, sortis en février et mars derniers, ont déjà rapporté, respectivement, 381 millions et 1,2 milliard de dollars. Voilà pour les chiffres.

     

     

    Mais à qui la guimauve plus ou moins aromatisée d’un soupçon de sexe plaît-elle donc tant? Et comment expliquer la séduction qu’opère ce genre si souvent moqué, voire méprisé? «Ça peut sembler pathétique, mais j’adore la série «Plus belle la vie» et je ne loupe aucun des épisodes. Quitte à les regarder en replay ou sur Internet!» A la voir, on peine à imaginer que Lina, somptueuse étudiante vaudoise de 25 ans, soit si accro. Tout comme on est surpris de l’enthousiasme d’Elisabeth, lumineuse journaliste économique genevoise et inconditionnelle de «Top Models»:

    «Cette folie pour le soap opera m’a prise quand j’avais 30 ans. Aujourd’hui, je suis les mésaventures de Brooke, Ridge & Cie avec passion et, au moins deux fois par semaine, je débriefe par téléphone avec une amie après la diffusion! Pour toutes les deux, c’est l’occasion d’anticiper, d’extrapoler, de débattre à propos de nos chouchous respectifs», rigole la quinquagénaire.

    Vous avez dit cliché?

    Très chic mère de famille neuchâteloise dans la trentaine, Cathy, elle, préfère les romans «parce que j’aime me faire mes propres images», précisant qu’elle craque notamment pour tout Emily Blaine (auteure vedette de la collection Harlequin) et Anna Todd, dont la saga best-seller After (aux Editions Hugo & Cie) va bientôt débarquer en version film.

    Lina, Elisabeth, Cathy. Des exceptions? «Pas du tout!», s’exclame Magali Bigey. Docteure en sciences du langage, maître de conférences à l’Université de Franche-Comté et auteure de plusieurs études consacrées au roman rose, elle précise:

    «Au fil de mes recherches, j’ai dialogué avec des dizaines d’amatrices du genre. De ce que j’ai pu observer, il n’y a ni âge ni spécificités sociales. Cela dit, depuis quelque temps, on est souvent face à des femmes jeunes, cultivées, bien dans leur peau, d’un niveau social plutôt bon, qui lisent et regardent plein de choses différentes!»

    Bref, pour le portrait-robot de la rosiste type, on repassera.

    Alors... qu’est-ce qui peut bien unir toutes ces femmes – et les quelque 15% d’hommes qui, selon différentes études, avouent leur goût pour le sentimental? D’une manière globale, comme le soulignent le sociologue Bernard Lahire dans «La culture des individus» (Ed. La Découverte), ainsi que Magali Bigey, il est d’abord question de s’évader, de faire baisser la pression sans avoir à réfléchir et de laisser s’exprimer son côté fleur bleue: «Lire des romances à la Barbara Cartland ne me rendra ni plus intelligente ni plus bête, mais ça parle à mes émotions», confiait récemment une universitaire dans un magazine. «Ce qui est primordial, aussi, c’est qu’on sait que ça finit bien. Vu ce qui se passe dans le monde, nous avons assez besoin de ça», complète Magali Bigey.

    Une familiarité rassurante

    D’accord pour le happy end romanesque. Mais quid des séries TV sans fin? Pour le cinéaste Lionel Baier, leur aspect comfort-food joue un grand rôle: «De par leurs codes et leur mécanique routinière, ces fictions offrent une familiarité rassurante», dit-il. Elisabeth, qui avoue aimer l’aspect rendez-vous de ces fictions, ajoute: «Les scénarios sont bien fichus, ils laissent ce qu’il faut de suspense pour qu’on veuille connaître la suite et c’est addictif!» Le sourire dans la voix, elle poursuit: «En plus, elles abordent des thématiques comme la GPA, l’homosexualité, le transgenre et j’en passe: c’est très instructif sur l’état de la société américaine.»

     

     

    Quant à comprendre pourquoi les harlequinistes d’aujourd’hui, contrairement à leurs aînées, affichent leur goût pour la romance sans complexes, l’explication tient en quatre mots et une date: «Cinquante nuances de Grey», publié en 2012. Lancé à grand renfort de pubs, résume Magali Bigey, ce roman a fait parler de lui partout, y compris à la TV, et était disponible par palettes entières dans les librairies.

    «Ces éléments, parmi d’autres, lui ont donné une forme de légitimité. Par effet boule de neige, les gens se sont dits: «Si tout le monde lit ça, pourquoi pas moi?»

    Ensuite, sentant le bon filon, les éditeurs se sont logiquement précipités sur le créneau. Même la très prestigieuse maison Albin Michel offre désormais une collection numérique dédiée à ce type de littérature.

    «Les choses ont en effet bien changé, note Magali Bigey. Maintenant, la plupart de ces fictions ne sont plus uniquement axées sur les sentiments, mais touchent d’autres genres, par hybridation. Toujours sur le fond d’une incontournable romance, le récit est orienté SF, polar, histoire, thriller ou érotisme. Et ce mélange dilue la chape de réserves qu’on pourrait ressentir à lire de l’eau de rose pure. Du coup, les lecteurs ont moins l’impression de s’enfermer dans un carcan.» Mais dans un corset de dentelles? 

    Une vision rétrograde de l’amour?

    Pour de nombreuses féministes, le genre sentimental véhicule une vision rétrograde du couple et fait des héroïnes – et donc des lectrices, par assimilation – des «idiotes naïves et dominées». Ce que réfute la linguiste Magali Bigey:

    «Ce type de roman est un des reflets de la société: en trente-cinq ans, les choses ont bougé! D’une part, on n’est plus que rarement dans l’histoire de l’oie blanche amoureuse d’un millionnaire. Les héroïnes ont évolué et sont désormais des femmes fortes, qui vivent comme elles l’entendent leur vie et leur sexualité. D’autre part, il faut cesser de croire qu’il y a forcément identification: mes recherches m’ont permis de constater que les amatrices de romance font très bien la distinction entre la fiction et le réel.» 


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