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    Comment notre fratrie nous façonne

    Longtemps sous-estimé, l’impact des frères et des sœurs sur notre personnalité est de plus en plus reconnu et étudié. Mieux, il pourrait s’avérer aussi important que celui des parents. Voire plus?

    Publié le 
    18 Février 2018
     par 
    Nicolas Poinsot

    Un caractère propre, c’est une enfance, plus un vécu avec des parents. La formule est connue. Presque trop simple. Et si tout le petit monde qui bossait sur la psyché humaine depuis des lustres avait négligé une partie de l’équation? «Le rôle de la fratrie dans la construction individuelle a longtemps été sous-estimé par les chercheurs», constate en effet la psychologue Nicole Prieur, auteure de «L’hypnose pour tous. Une autre voie pour alléger sa vie de famille et de couple» (Coll. Payot Psy, 2017). «On a le réflexe très classique de scruter le rapport aux parents lors des psychothérapies, mais il est rare d’approfondir la relation aux frères et sœurs.»

    Pourtant, le caractère fondateur de ce lien crève les yeux. Dernière illustration en date? L’interview de Gigi Hadid, dans l’édition de mars du Vogue US, où la mannequin révèle bien plus de son intimité que dans le shooting nu qui l’accompagne.

    «Toute petite, confie-t-elle, j’avais l’habitude de retourner la poubelle de ma chambre. Je grimpais dessus, et j’étais alors assez haut pour voir ma petite sœur Bella dans son berceau et m’assurer qu’elle allait bien.» Ce comportement d’ange gardien perdurera à l’âge adulte. «Tout ce que je fais dans ma vie, ma raison de vivre, c’est veiller sur elle. (…) C’est l’une des seules personnes pour lesquelles je peux devenir hargneuse.»

    Un ordre qui compte

    Si Gigi, la grande sœur vigilante, n’avait pas eu de cadette, ferait-elle montre d’un caractère aussi protecteur? Bella la brune, plus jeune d’un an seulement, a-t-elle joué un rôle dans la fabrication mentale de son aînée? C’est presque une évidence. Mais des lunettes historiques nous ont trop longtemps fait nous focaliser sur nos géniteurs. En cause: un conditionnement dû à ce cher Sigmund. Fixation un brin obsessionnel sur la mère, nombrilisme et élaboration d’un complexe d’Œdipe tout-puissant. Après une lecture orientée de Freud, «beaucoup de successeurs ont retenu cette grande idée que ce sont les parents qui façonnent la psyché de leur enfant», rappelle le psychanalyste Saverio Tomasella. C’était sans compter ce petit intrus qui débarque à la maison, alors que vous étiez l’infant royal vénéré par la famille.

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    Tout commencerait d’ailleurs à se jouer là: la place qu’on occupe dans la fratrie. Avant même que les bambins se parlent, se mesurent ou se bagarrent, leur rang de naissance aurait à lui seul un impact significatif et immédiat sur leur future personnalité. C’est ce qu’avancent des scientifiques, qui ont planché sur la question, persuadés de la réalité d’un déterminisme de l’arbre généalogique.

    «Les caractéristiques typiques de l’aîné sont les plus singulières, les plus frappantes», note Nicolas Favez, professeur en psychologie clinique à l’Université de Genève.

    D’abord, parce que cette place est immuable quel que soit le nombre de bébés suivants. Ensuite, à cause de leurs premiers mois, voire premières années, de vie qu’ils passent en mode fusion avec leurs parents.

    Des profils de caractères

    «Lorsqu’un second bébé arrive, le risque est réel de voir le premier devenir un enfant angoissé, qui devra apprendre à partager, à lutter pour conserver ses privilèges et l’admiration de ses parents», observe Nicole Prieur. Au programme de l’univers mental de ces alphas de lignée? Une tendance au leadership, un goût prononcé pour la compétition et l’excellence. Mais également… une inclination au conservatisme. Grâce à sa double casquette universitaire de psychologue et d’historien, Frank Sulloway a montré que les plus rétifs à la théorie darwinienne de l’évolution, durant son émergence au XIXe siècle, étaient en majorité des aînés.

    Et les plus enthousiastes? Surtout des benjamins. Un simple hasard?

    «Les frères et sœurs qui naissent ensuite doivent, en général, batailler dur pour faire leur place, relève Nicolas Favez, ce qui leur donnerait un penchant plus rebelle.»

    Ce tempérament frondeur serait surtout présent chez les benjamins, qui seraient plus créatifs, plus subversifs, avec un goût marqué pour les expérimentations. Mais les petits derniers hériteraient malgré tout d’un fardeau qui leur est propre. Une fois parvenus à l’âge adulte, leur ancienne position de chouchou du groupe les rendrait un tantinet moins autonomes. Tout l’inverse de l’aîné, qui, au contact de ses jeunes frères et sœurs, tend à mûrir plus rapidement, comme l’analyse Saverio Tomasella: «Le grand, et plus souvent la grande, hérite parfois du rôle de seconde mère. Au point de devenir la baby-sitter de toute la fratrie, ce qui ne manque pas d’avoir des conséquences sur sa personnalité d’adulte.»

    Jeux de trônes

    Dasha, 35 ans, est même devenue encore plus: presque la maman de toute la maison. «Quand est arrivée l’adolescence, mon tempérament sage et rigoureux a servi de béquille à ma petite sœur et aussi à mes parents. Ils comptaient sur moi pour compenser leurs étourderies. C’est moi qui leur rappelais leurs rendez-vous, j’étais celle qui se rappelait où l’on avait posé les clés de voiture… Et pendant ce temps, ma cadette pouvait se consacrer à ses jeux, ses amourettes. Elle est donc plus insouciante et extravertie que moi. Sauf qu’au moment où je me suis mise en couple, j’ai pris du recul. Ma sœur, elle, même mariée, a encore souvent besoin d’entendre l’opinion de notre mère pour faire des choix dans la vie.»

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    Reste à évoquer, dans les fratries d’au moins trois enfants, ceux qui se retrouvent coincés au milieu, «la position qui s’avère fréquemment la moins facile», dixit Saverio Tomasella. Le cadet, surtout lorsqu’il est le second et dernier, semble obligé de jouer des coudes pour grappiller du territoire à l’aîné. D’où une tendance à choisir entre deux voies opposées pour exister: concurrencer le grand avec les mêmes armes, ou partir sur un mode alternatif, histoire de s’affirmer dans des domaines distincts. Avec parfois un côté antihéros, adepte des bêtises, autre méthode pour se faire remarquer des parents.

    «Cette rivalité est saine, même si elle peut devenir pernicieuse, détaille Nicole Prieur. Je vois nombre de cadets avec une faible estime d’eux-mêmes, dont le sentiment moteur est une sorte de culpabilité d’exister. Sans humeur conquérante, il est plus ardu pour eux de sereinement se développer.» Beaucoup sont alors soit timides, soit très sociables. Pour Marion, 39 ans, cela a été la première option:

    «Assez vite, je me suis retrouvée prise en tenaille entre un grand frère devenu la fierté de la famille, et une petite sœur charismatique. Ils se sont ligués, liés par un caractère plus extraverti. Les quatorze mois d’écart entre ma naissance et celle de la benjamine ont, je crois, rendu mon émergence quasi anecdotique au sein de la fratrie. Je n’ai peut-être pas eu assez de temps pour m’imposer vraiment. J’ai, dès lors, hérité d’un rôle assez neutre, fade, surtout diplomatique.»

    L'image dans le miroir

    Attention, cependant, de ne pas faire du rang de naissance une bien commode astrologie familiale. Le genre est une autre variable, au rôle prépondérant. Publiée l’an dernier, une étude de l’Université d’Ulster, en Irlande du Nord, a démontré que le fait d’avoir une sœur favorisait une personnalité plus ouverte et optimiste. «Je pense que cela découle surtout de la conception de la féminité qu’ont les parents, précise Saverio Tomasella. Dans un milieu plutôt classique, on encouragera, en effet, plus les filles à exprimer leur sensibilité, à écouter les autres. Ce biais éducatif a pour conséquence de rendre les sœurs rapidement plus compétentes socialement. Un garçon, à leur contact, peut gagner en étant mieux dans sa peau.»

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    Sauf qu’avec une dominante masculine ou féminine dans la fratrie, les choses ne sont peut-être pas aussi idylliques, rebondit Nicole Prieur: «Le frère ou la sœur en minorité peut être tenté de se démarquer clairement en forçant les traits de son identité de genre. Cette manie de surjouer les codes féminins ou masculins peut se poursuivre jusque dans l’âge adulte.» Et quand la fratrie est unisexe? «Le processus de comparaison est exacerbé, en particulier au moment de l’adolescence», poursuit la psychologue. Si l’autre nous renvoie une image agréable, l’entente peut être fusionnelle. Mais si la compassion bascule au désavantage de l’un, des failles peuvent se creuser durablement.

    Savoir exister

    «Gamine, j’étais très proche de ma grande sœur, témoigne Laure, 27 ans. Mais à l’adolescence, je suis devenue la jolie, celle que les garçons convoitaient, tandis que ma sœur se trouvait trop grosse, trop coincée. Depuis, elle entretient une rivalité farouche avec moi. Cela m’a obligé à aiguiser mon caractère, apprendre comment me défendre.» Le niveau d’influence exercée entre frangins reste toutefois très dépendant de la part de caractère inné. Et de l’écart d’âge. Alors que des bambins élevés avec une décennie de différence se développent quasi comme des enfants uniques successifs, un duo affichant un intervalle de moins de deux ans risque d’être élevé comme des jumeaux, remarque Nicole Prieur. «Avec, à la clé, une confusion identitaire possiblement plus forte et une plus grande tendance à l’anxiété.»

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    Une impression finit par s’imposer: et si la relation avec notre fratrie était plus déterminante que le rapport avec le père et la mère? «Les parents nous conditionnent sans doute plus fortement que nos frères et sœurs, suppose Saverio Tomasella. D’autant plus que ces derniers ne sont pas neutres. Ils fonctionnent comme un relais parfois zélé de l’éducation parentale, transmettant horizontalement ses idéaux en même temps que ses défauts.»

    Jusqu'aux partenaires amoureux

    Reste que les schémas intériorisés, inconscients, acquis grâce, ou à cause, de la cohabitation avec nos semblables, perdurent, une fois adulte, face aux autres personnes. Et nous orientent dans l’existence. «N’importe qui ne va pas devenir médecin, pompier ou psy, illustre Vincent Quartier, maître d’enseignement et de recherche en psychologie à l’Université de Lausanne. Souvent, ce désir d’aider autrui vient d’un schéma ancré dans l’enfance, qui fait écho au rôle dans la famille.» Certaines études avancent même avoir pointé du doigt les mêmes répercussions sur notre manière de se choisir un partenaire: les aînés s’enticheraient plus facilement du tempérament d’un autre aîné, les cadets d’un cadet, et ainsi de suite.

    Nicolas Favez demeure un brin sceptique sur cette interprétation, mais résume bien l’impact décisif de l’influence fraternelle:

    «Les relations avec les frères et les sœurs vont clairement impacter le rapport à nos pairs, notamment les équivalents hiérarchiques, tels que les amis ou les collègues, et sans doute les amoureux.»

    Comme on peut chercher à retrouver la figure du père, on peut inconsciemment vouloir trouver dans un partenaire l’aura, les valeurs ou le physique d’un frère ou d’une sœur. Ah, Dr Freud, décidément, quand tu nous tiens…

     

    Lea Sprunger

    «Avoir une grande sœur m’a poussé à l’excellence»

    «Nous étions trois sœurs et un frère à la maison, une fratrie très soudée, raconte la championne du 400 m. Ce côté fusionnel a énormément contribué à me donner confiance en moi. Je savais qu’ils étaient là pour me soutenir. Chacun d’entre eux a son tempérament et j’ai grandi donc avec plusieurs influences en même temps. J’étais tout de même particulièrement proche de ma petite sœur, avec qui je partageais la même chambre. Mon frère, bien que seul garçon de la famille, ne s’est pas laissé écraser par cette majorité féminine: il nous en a fait baver! Et c’était excellent pour nous d’apprendre à riposter.


    Lea et Ellen Sprunger sur la piste. ©Keystone

    Lorsque le sport est arrivé, ces rapports de confiance n’ont heureusement pas changé. Ellen, l’aînée (à droite, ndlr), était déjà en championnats quand je suis devenue athlète. La compétition aurait pu nous rendre ennemies, mais nous nous sommes toujours interdites de nous mettre en concurrence. Et notre différence d’âge de quatre ans fait que nous nous sommes rarement retrouvées l’une face à l’autre. Cette filiation sur les stades m’a surtout poussée à me battre contre l’étiquette «sœur de». J’ai voulu exister pour mes performances et non par mon nom. Et cette situation m’a stimulée!»

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    Josef Zisyadis

    «J’aurais été très différent sans la présence de mon jeune frère»

    «Mon frère Abraham est le plus jeune, et je suis parti de la maison à l’âge de 16 ans. J’ai donc vécu un total de treize années en sa compagnie. C’est finalement assez court, à l’échelle d’une vie, mais cette période a suffi à me marquer pour toujours, confie l’ancien politicien vaudois. Abraham (journaliste à la RTS, ndlr) a toujours adoré les gens, les faire parler, échanger avec eux. Déjà petit, il voulait interviewer les personnes de la maison avec un micro! Cette prédisposition pour la communication et l’ouverture aux autres est également importante pour moi, et avoir grandi avec ce goût partagé a forcément influencé notre parcours.


    Josef Zisyadis, ex-politicien, il est aujourd'hui président de Slow Food Suisse. ©Laurent Crottet

    Même si nous avons suivi des voies différentes, le contact humain reste central dans chacune de nos activités. Et primordial entre lui et moi. Nous avons toujours été très proches. Peut-être est-ce dû au fait que nous avons souvent été copains dans la difficulté, avec peu de place pour la rivalité. A 10 ans comme maintenant, ce besoin de proximité n’a pas changé. Ce serait impensable de ne pas se téléphoner pour se souhaiter bon vol lorsque l’un des deux prend l’avion. Encore aujourd’hui, j’aime profiter de sa vision du monde, cela m’enrichit. C’est une certitude, je n’aurais pas été celui que je suis aujourd’hui sans mon frère.»

    Et l’enfant unique ?

    Trois questions au pédopsychiatre français Marcel Rufo.

    FEMINA Entouré d’adultes, l’enfant unique est-il étranger aux relations de type fraternel?
    Cette solitude pourrait être un handicap, mais l’enfant va combler cette absence, ce besoin de lien très fort, avec des individus extérieurs. Il aura tendance à regarder comme un frère ou comme une sœur certains meilleurs amis, voire son partenaire. Par ailleurs, fréquenter des familles nombreuses ne le rebute pas, bien au contraire: l’enfant unique est un explorateur du groupe.

    Mais l’amour d’un frère ou d’une sœur n’est-il pas un atout dans la vie, un vécu enrichissant?
    Il faut savoir que l’enfant unique ressemble beaucoup à un aîné. Or, les statistiques le montrent, les aînés sont ceux qui réussissent le mieux dans la vie. De ce point de vue, ce n’est donc pas une faiblesse. Je dirais que la chose est surtout problématique pour les plus timides, qui n’arrivent pas à socialiser suffisamment pour compenser.

    N’est-ce pas un désavantage pour l’enfant unique de ne pas avoir vécu la nécessité du partage?
    Mais la jalousie n’est pas que fraternelle. Cet apprentissage, l’enfant le fait aussi à l’école, très tôt: il est en concurrence pour capter l’admiration de tel enseignant, de tel ami. Il est lui aussi vite confronté aux situations d’affrontement.

    Dictionnaire amoureux de l’enfance et de l’adolescence , Ed. Plon/Anne Carrière, 2017.

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