Femina Logo

Récit

Si les héroïnes de l'histoire vivaient en 2021: le regard d'Hedwige Tell

Recit Hedwige Tell en 2021

«J’apprends que des femmes siègent au gouvernement de la Suisse! Guillaume n’aurait pas aimé, les baillis non plus, d’ailleurs. Elles crient, ces femmes, elles chantent à tue-tête, certaines s’embrassent, même. Si les Waldstätten voyaient ça! Ils se diraient qu’ils ont fait la guerre pour rien, se retrouver sous le joug des femmes, pire que celui des Autrichiens.» - Hedwige Tell en 2021, selon Géraldine Savary.

© Palm Illustrations

Quelle émotion de fouler à nouveau l’herbe verte de notre prairie du Grütli! J’ai quitté avec tristesse l’odeur de la terre grasse, le parfum de la forêt, le calme du lac. Ces réminiscences m’ont accompagnée durant tous ces siècles et voilà que je me retrouve ici, chez moi.

Mais que de monde pour fêter ce premier jour d’août! A mon époque, en 1291, nous faisions les travaux des champs à cette date, on n’avait pas le temps de pique-niquer ni de manifester. Il paraît qu’on y célèbre désormais la fête nationale, le moment où mon mari Guillaume Tell nous a libérés du joug autrichien. En plus, on me dit que c’est un jour de congé. Un jour de congé? Ça existe? Je découvre que mon mari est statufié partout, qu’il triomphe sur toutes les fontaines, qu’il est le héros de la liberté.

Si vous saviez la vérité… Lui n’était pas très décidé, il voulait rester chez lui, jouer aux cartes avec ses amis Arnold et Melchtal et boire des verres au carnotzet.

Il est passé devant ce chapeau, il pensait à autre chose, il ne l’a pas salué et du coup, Gessler lui est tombé dessus. Son arbalète, il ne la sortait que pour se faire mousser dans les rues d’Altdorf ou pour jouer avec notre fils Walter, histoire de lui montrer ce qu’un homme est censé faire. Les Habsbourg ne le dérangeaient pas plus que ça. Un peu comme aujourd’hui les cantons – il paraît qu’il y en a 26 (!) maintenant – acceptent l’autorité de la Confédération. Il ne viendrait pas à l’idée d’un conseiller d’Etat de tirer des flèches sur un conseiller fédéral ou de le noyer dans l’Etang de la Gruère! Moi, par contre, les Autrichiens, je ne les aimais pas beaucoup. Ils se comportaient avec condescendance, ils nous prenaient nos récoltes pour nourrir leurs aristos des beaux châteaux.

Héroïne oubliée

Nous, les femmes de Schwytz, pendant que les hommes discouraient, on s’organisait, on complotait, on leur vendait des fruits avariés. Mais évidemment, l’Histoire n’a pas retenu notre rôle. Un musicien italien m’a fait l’honneur d’un acte d’opéra avec des décors en carton-pâte et des costumes folkloriques ridicules. Je me roule par terre de terreur en pleurnichant alors qu’en réalité, je suis restée maîtresse de mes émotions.

Même Wikipedia n’a pas retenu mon nom. J’ai pourtant travaillé toute ma vie, soldée par mon père à Guillaume à 16 ans, grosse à vingt, travaillant les champs la journée, étendant la lessive, frottant les hallebardes, cueillant les pommes. Et quand on voit ce que ces hommes en ont fait. Les poser sur la tête de mon fils, sans respect ni pour mon travail, ni pour ma famille. Je rêvais pourtant d’autre chose, d’apprendre à lire, d’aller à l’école, de parler à table plutôt que de me déplacer en silence, je rêvais d’avoir de beaux cheveux, de me baigner dans le lac des Quatre-Cantons, de danser sur le Grütli, de travailler à Zurich ou à Saint-Gall.

Vive le clitoris

Et aujourd’hui, je me retrouve ici, à fêter ce jour national avec mes compatriotes. Elles sont toutes habillées en violet, ou alors à moitié nues avec des mots écrits sur leur poitrine, elles brandissent des pancartes avec des dessins d’organes féminins, du coup je découvre pour la première fois comment je suis faite. Il y a des mots dont je ne comprends pas le sens. Halte au patriarcat, à bas la domination masculine, sus aux violences domestiques, vive le clitoris et l’intersectionnalité des luttes. Et voilà qu’il y en a même qui montent à la tribune pour s’exprimer. J’apprends que des femmes siègent au gouvernement de la Suisse! Guillaume n’aurait pas aimé, les baillis non plus, d’ailleurs. Elles crient, ces femmes, elles chantent à tue-tête, certaines s’embrassent, même.

Si les Waldstätten voyaient ça! Ils se diraient qu’ils ont fait la guerre pour rien, se retrouver sous le joug des femmes, pire que celui des Autrichiens.

Je ne sais pas si aujourd’hui les femmes sont toujours punies pour penser, comme à mon époque qui brûlait les sorcières. Je suis tout de même déçue d’apprendre qu’il a fallu très exactement 680 ans pour que les Suissesses obtiennent le droit de vote et qu’on puisse choisir son landammann! Et les femmes ne sont pas payées pareil que les hommes, pour les mêmes tâches, encore aujourd’hui.

Peut-être que nous aussi, on aurait dû sortir nos arbalètes, et viser toutes ces pommes qui se cachent sous les caleçons. J’aime bien cette phrase que ma voisine, là, sur la prairie du Grütli, porte sur son bras: «Nein ist nein.» J’aurais bien voulu dire non, aussi. A mon père, qui m’a mariée si jeune, à mon mari certains soirs, à mon fils aussi quand il a mis sa vie en danger. J’aurais bien voulu que mon corps soit mieux respecté, qu’il ne serve pas seulement à porter des enfants et à s’éreinter à la tâche. Ma peau était douce pourtant, avant que la vie me fatigue, et se retire de moi.

Pour recevoir les derniers articles de Femina, inscrivez-vous aux newsletters.

La Rédaction vous suggère de lire aussi:

Podcasts

Dans vos écouteurs

E61: Ce que nos tocs et petits réflexes peuvent dire de nous

Dans vos écouteurs

E60: Vos questions sur l'alimentation des enfants

Notre Mission

Que faire pendant le temps libre? Inspirez-vous des coups de cœur loisirs, des repérages séries, des bonnes adresses, des idées voyages de Femina.

Icon Newsletter

Newsletter

Vous êtes à un clic de recevoir nos sélections d'articles Femina

Merci de votre inscription

Ups, l'inscription n'a pas fonctionné