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Récit

Si les héroïnes de l'histoire vivaient en 2021: le regard de Sissi

Recit femmes de lhistoire revenues en 2021 le regard de Sissi imperatrice dautriche

«Je tourne les talons, dans l’idée de retourner à Corfou, de travailler dans une écurie. La pensée de remonter à cheval me revigore. Et j’ai de nouveau hâte. Hâte de vivre sans pression royale, sans regards inquisiteurs, sans viser la perfection au détriment de la vie. J’avais beau être quelqu’un, cela ne m’a pas rendue heureuse. Je peux désormais être personne. Et, enfin, être moi-même.» - Sissi en 2021, selon Ellen De Meester

© Palm Illustrations

J’ai su tout de suite qu’il s’agissait d’une seconde chance. En ouvrant les yeux sur ce quai, j’ai senti la brise s’engouffrer dans mes longs cheveux et je l’ai su. L’endroit a beaucoup changé, mais je l’aurais reconnu entre mille: c’est là que l’obscurité m’avait engloutie et que la douleur perçante de ce fatal hasard m’avait dérobée au monde, à jamais immortalisée dans la perfection et le tourment. Mais me voilà de retour, sur ce même quai genevois. Le fou italien a disparu, aucune dame de compagnie ne s’agrippe à mon coude ou lisse frénétiquement les plis de ma robe. Je suis seule et je me sens déjà plus légère. Éblouie par la lumière, étourdie par le tumulte, je vois surtout des femmes, des filles aux cheveux courts, vêtues de pantalon, libres de leurs mouvements. Elles parlent fort, elles semblent confiantes. Personne ne me regarde, alors je me précipite sur un passant, le saisis par le col et lui demande, en allemand: «Savez-vous qui je suis?» L’inconnu, hébété, réfléchit avant de me répondre, avec un fort accent français: «Je vous ai déjà vue quelque part, mais je ne sais pas où…» Je le relâche et il s’échappe sans demander son reste. La joie m’étreint, alors que je comprends que j’ai changé d’époque et retrouvé mes 20 ans. Je suis libre!

Adieu cheveux

Jetant à nouveau un regard à ces jeunes femmes (elles me semblent à moitié nues, mais ce doit être la coutume actuelle), je me revois adolescente, les cheveux décolorés par le soleil, les dents tachées de jus de myrtille, les vêtements recouverts d’herbe, courant dans le jardin avec les chevaux. Je me revois à Possi avec papa, riant aux éclats, grimpant cet escalier qui vacillait dangereusement et qui faisait hurler maman et Hélène. Je m’entends à nouveau m’esclaffer, têtue, lorsque ma mère m’évoquait un futur époux. J’étais en avance sur mon temps. L’avenir et l’amour qui m’attendaient allaient couper mes ailes, mais je ne le savais pas encore.

Le souvenir de cette insouciance perdue me révolte et, davantage que d’enquêter sur mon nouveau monde, je n’ai qu’une seule envie: couper mes cheveux. Ah, cette prison de perfection, ma fierté et mon fardeau, coupez-les tous! Je m’engouffre dans un endroit qui ressemble à un salon. Le coiffeur paraît abasourdi devant la longueur de ma tignasse, je lui demande d’en ôter prestement la moitié. J’ai envie de pleurer en sentant ma nuque se délester de ce poids. Puis, n’ayant pas d’argent pour payer le brave homme, je m’enfuis en courant. Je suis toujours aussi rapide, je lui envoie un baiser avant de disparaître. Les rues sont frénétiques, l’énergie de cette époque impensable m’enivre. Je suis née une seconde fois, à l’endroit même où je suis morte.

Faim de vie

Après la course-poursuite, je réalise que je suis affamée et qu’il me reste, tout au fond de ma poche, quelques pièces de monnaie. Mon nez me guide vers un lieu étrange dont émane un fumet divin. Je me souviens avec angoisse des semaines lors desquelles, paniquée à l’idée de perdre ce tour de taille tant loué, je me contentais de lait et de fruits. Un jeune homme vêtu de jaune m’offre un sandwich empaqueté dans une couche de papier et, semblant troublé, accepte sans broncher ma monnaie anachronique. J’ignore quel est ce mets, mais je devine qu’il est gras. Vais-je oser croquer dedans? Oh Franz, si tu me voyais, que dirais-tu? Toi qui te désespérais de me voir m’affamer, toi qui voulais tant que je sois heureuse… Serais-tu surpris, soulagé? Il s’agit de ma seconde vie, ma seconde chance: je mords dans le sandwich et, sans la moindre once d’embarras, me dis que je viens de croquer le paradis.

«J’avais beau être quelqu’un, cela ne m’a pas rendue heureuse. Je peux désormais être personne. Et, enfin, être moi-même.»

Sissi en 2021, selon Ellen De Meester

La pensée de Franz a rembruni mon humeur. Je l’aimais bien quand même, ce pauvre bougre. Je voudrais ébouriffer à nouveau ses moustaches. Genève me semble désormais bien austère, malgré la curieuse magie qui anime ses pavés. Je cours jusqu’à la gare et demande le premier train pour Vienne. Afin d’acheter mon billet, je vends l’un de mes bijoux et fuis cette ville que les Parques m’avaient interdit de quitter.

Épuisée par toutes ces émotions, je dors durant les trois heures trente du trajet. Je me précipite à Schönbrunn. Des centaines d’inconnus parcourent le château, je comprends qu’il n’est plus habité. C’est une véritable fourmilière, depuis quand laisse-t-on les badauds se pavaner dans le grand salon? Malgré tout, il est encore là, avec sa beauté exigeante, intemporelle. Je fonds en larmes et, tout d’un coup, je ne veux plus de cette nouvelle existence. Je pense à Franz, à mes enfants, à la manière obstinée par laquelle j'ai écarté tant de personnes pour mieux m’isoler avec mes démons. Je voudrais tout recommencer. Même l’archiduchesse Sophie, cette infâme despote de marâtre, me manque un peu. En lisant les pancartes affichées dans le palais, je vois que l’Histoire a retenu mon nom, ma beauté, mes excentricités, mes erreurs. Je comprends que celle que j’étais, Sissi, est devenue immortelle.

Alors, je décide que j’ai assez pleuré. Je tourne les talons, dans l’idée de retourner à Corfou, de travailler dans une écurie. La pensée de remonter à cheval me revigore. Et j’ai de nouveau hâte. Hâte de vivre sans pression royale, sans regards inquisiteurs, sans viser la perfection au détriment de la vie. J’avais beau être quelqu’un, cela ne m’a pas rendue heureuse. Je peux désormais être personne. Et, enfin, être moi-même.

Élisabeth de Wittelsbach, un conte de fées moucheté d’ombre

La sienne fut une vie fascinante et tragique à la fois. En 1854, celle que le monde surnomme encore Sissi, épouse l’empereur François-Joseph 1er, à la suite d’un coup de foudre inattendu. Piquant malgré elle la place de sa sœur aînée, Hélène, elle devient, à l’âge de 16 ans, impératrice d’Autriche. Dès cet instant, elle subit le joug de sa belle-mère, l’archiduchesse Sophie, tandis que le monde, éberlué par sa beauté, la jauge constamment. Aux prises avec de nombreux démons, elle fuit souvent les pressions de la cour viennoise pour voyager, notamment à Corfou. Elle décède à 60 ans, poignardée à Genève par Luigi Lucheni, un anarchiste italien qui cherchait à faucher une tête couronnée.

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