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«She Said», un hommage à celles qui ont fait tomber Weinstein

«She Said», un hommage à celles qui ont fait tomber Weinstein

Carey Mulligan et Zoe Kazan incarnent avec brio les journalistes du New York Times qui ont enquêté pendant plus d'un an sur les méfaits de Harvey Weinstein.

© 2022 UNIVERSAL STUDIOS

C'est une histoire vraie qui a changé le monde. Celle de femmes muselées, harcelées, agressées, et dont on a acheté le silence. Des actes rendus possibles par un système qui protège les agresseurs en position de pouvoir, et écrase les victimes jusqu'à leur ôter la voix. Deux journalistes ont rendu leur parole à une partie de ces femmes, et ensemble, elles ont participé à lancer un mouvement sans précédent.

5 ans après #MeToo, l'affaire Harvey Weinstein, du nom du producteur américain condamné en 2020 pour avoir violé et agressé sexuellement des femmes, est portée pour la première fois au cinéma dans un film de fiction. She Said a été réalisé par Maria Schrader (Unorthodox) et écrit par Rebecca Lenkiewicz (Ida) d'après le livre She Said: Breaking the Sexual Harassment Story That Helped Ignite a Movement (2019), de Megan Twohey et Jodi Kantor, lui-même tiré des coulisses de l'enquête journalistique Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades.

Ces deux journalistes du New York Times ont été les premières à publier, le 5 octobre 2017, ce qui était auparavant des rumeurs de «promotion canapé». Des bruits qui couraient depuis des décennies, et que certaines actrices avaient déjà tenté de dénoncer. Sans être écoutées. Ce tout premier article explique comment le producteur et son entourage ont acheté le silence des victimes d'agressions sexuelles.

Les noms de Megan Twohey et Jodi Kantor ne vous disent rien? Peut-être parce que c'est celui de Ronan Farrow qui est resté dans les annales comme étant le premier à avoir révélé le scandale, le 10 octobre 2017. Les trois talentueux-ses journalistes ont toutefois remporté ensemble le prestigieux Prix Pulitzer en 2018 pour leur travail sur l'affaire Weinstein.

Le synopsis de She Said

Jodi Kantor (Zoe Kazan) et Megan Twohey (Carey Mulligan), deux journalistes du New York Times, enquêtent sur des cas d'agressions sexuelles à Hollywood. Leur investigation de plus d'une année les mènent jusqu'au-delà de l'Atlantique sur les traces des victimes du magnat du cinéma Harvey Weinstein - qu'elles soient des inconnues ou des célébrités -, de la société de production Miramax et de tout un système qui a participé à silencier ces survivantes en les muselant à coups d'accords financiers et confidentiels. La publication de leur article en octobre 2017 fera éclater l'un des plus gros scandales de l'industrie cinématographique et, surtout, participera à lancer la vague mondiale #MeToo.

On a aimé: la sororité émouvante et la violence voilée

La puissance de la sororité: Les deux comédiennes qui incarnent les journalistes, Carey Mulligan (Gatsby le Magnifique) et Zoe Kazan (The Big Sick) - des copines à la ville -, nous offrent un jeu sensible et juste, et leur complicité transparaît à l'écran. Si les deux protagonistes se connaissent peu au début du film, leur enquête fastidieuse les rapproche et scelle une relation amicale forte, de celle qui naît lorsque l'on traverse ensemble une épreuve intense et difficile.

De même, on salue l'immense courage des femmes victimes de Weinstein qui ont participé au film, en tant que consultantes ou dans le rôle d'un personnage. L'actrice et militante féministe Ashley Judd a par exemple endossé son propre rôle. Gwyneth Paltrow n'apparaît pas physiquement dans le film, mais y a participé dans le cadre d'une discussion téléphonique avec Jodi Kantor. Katherine Kendall et Sarah Ann Masse, deux actrices ayant dénoncé Weinstein, campent pour leur part des personnages secondaires.

Quant à Laura Madden, la première victime à accepter de parler en son nom dans l'article et incarnée par Jennifer Ehle (Orgueil et Préjugés), elle a confié à Variety: «J'avais beaucoup de réserves, dès les premiers jours où j'ai parlé à Jodi pour l'article original, puis pour son livre et maintenant pour le film. [...] C'est douloureux de dévoiler quelque chose que vous avez gardé sous silence pendant des décennies. Cette expérience, qui s'est déroulée au début de ma vingtaine, n'a pas été l'événement déterminant de ma vie, et pourtant, j'ai parfois l'impression que le film l'a réduit à cet unique et terrible événement.»

«Le revers de la médaille, c'est que je me sens aussi incroyablement chanceuse d'avoir eu l'opportunité de faire quelque chose de positif à partir des cendres de l'agression de Weinstein».

La violence simplement suggérée: Le point fort de She Said, ce qui en fait également un film féministe, est de ne pas participer à la glamourisation ou à la spectacularisation des violences sexuelles. Les victimes de Weinstein racontent leur calvaire aux journalistes, parfois en détail, mais jamais aucune image violente n'est montrée à l'écran.

Par exemple, l'une des scènes - très étrange au premier abord - montre le couloir d'un hôtel, désert. La caméra bouge, mais on voit seulement des plans de ce couloir vide et angoissant, et le son prend ici toute son importance. On entend la voix de Harvey Weintein, qui discute avec la mannequin Ambra Battilana Gutierrez. Il tente de l'attirer dans sa chambre, en insistant lourdement. Il avoue même avoir l'habitude de forcer des femmes et la jeune femme semble effrayée. Cet enregistrement glaçant fait partie des preuves à l'encontre du producteur.

Les coulisses du journalisme d'investigation: Là, on est certes peu objective, mais c'est toujours intéressant de se faufiler dans les coulisses d'une enquête journalistique de grande ampleur qui contribue à faire bouger la société. À l'image des films cultes et oscarisés Les hommes du président (1976) et Spotlight (2015), les grandes investigations au cinéma sont des objets qui séduisent les critiques. Ainsi, She Said se devait d'être à la hauteur. S'il est moins spectaculaire que les deux films cités plus haut, il raconte avec justesse comment le journalisme américain fonctionne.

On a moins aimé: le rythme, l'absence des personnages secondaires et la mise en scène

Le rythme: D'une durée de plus de deux heures, le film est une succession de séquences assez répétitives de discussion entre les journalistes, de recherche de témoins et d'entretiens avec des survivantes. La mise en scène, très sobre, et les décors citadins n'apportent pas tellement de plus-value, et les moments de montée en pression sont rares. Ce rythme, loin de celui des films d'enquête haletants, est toutefois contrebalancé par l'honnête des images et du propos.

La pauvreté des personnages secondaires: Le film se concentre sur l'investigation de Megan Twohey et Jodi Kantor, toutefois il nous montre aussi des scènes de vie familiale des deux journalistes, séquences imaginées pour la fiction qui n'apparaissent pas dans le livre. Et on aurait aimé en voir plus. She Said explore en surface les difficultés pour ces deux jeunes mères de concilier leur activité professionnelle et leur vie privée. En de rares occasions, les protagonistes se confient l'une à l'autre sur les défis de la maternité, alors que Megan, qui vient d'accoucher, traverse une dépression post-partum. Or, contrairement à la série Netflix Inventing Anna, qui thématise le tiraillement familial que vit la journaliste pendant son enquête, sa relation avec son compagnon et ensuite avec son nouveau-né, She Said permet à peine aux personnages secondaires de la famille des journalistes de se faire une place dans le récit.

De même pour leurs collègues du New York Times, qui font de brèves apparitions, même si on a aimé le jeu de Patricia Clarkson (Sharp Objects) et de Andre Braugher qui incarnent des responsables au sein du prestigieux titre américain.

«She Said», un hommage à celles qui ont fait tomber Weinstein
© 2022 UNIVERSAL STUDIOS

C'est avant tout une histoire affreuse: Si vous vous sentez submergé-e par des récits de violences sexuelles, ce film ne va pas vous changer les idées, de toute évidence. Les témoignages sont durs à (ré)entendre, les menaces à l'encontre des journalistes font froid dans le dos, et les moments où Jodi et Megan galèrent à avancer dans leur investigation sont frustrants, même si l'on sait que l'agresseur finit derrière les barreaux.

À noter également: les violences sexuelles systémiques dans l'industrie du cinéma, hors de celles perpétrées par Weinstein avec la complicité de son équipe, ne sont pas vraiment thématisées. Ainsi, le risque est de présenter cet homme odieux comme un spécimen unique (or on sait qu'il existe d'autres monstres).

Enfin, c'est aussi pour sa dureté que ce film est important. Pour montrer le parcours du combattant que représente la dénonciation des violences faites aux femmes. Et c'est aussi grâce à ce genre de récit que les victimes ont l'occasion - enfin - de tourner une page, de s'empouvoirer par la sororité, et de se rappeler, encore une fois, qu'elles ne sont pas seules.

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