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Rencontre: le cinéaste Germinal Roaux, un éternel adolescent

Germinalc Anne Laure Lechat

«L’adolescence est une bascule qui m’intéresse, c’est le moment où l’on prend conscience de sa vie. C’est aussi le début de l’angoisse sur ce qu’on va faire, devenir» explique le lausannois Germinal Roaux.

© Anne-Laure Lechat

En arrivant devant l’hôtel dont le bar nous sert de lieu de rendez-vous, on l’aperçoit. Silhouette fine, blouson en jean et veste militaire kaki, une main dans une poche et l’autre tenant une cigarette du bout des doigts. Chevelure noire de jais tout aussi abondante qu’en pétard. A quarante-deux ans, le réalisateur Germinal Roaux en paraît vingt de moins. Même son regard, mélange de timidité et d’assurance, donne le sentiment que le Lausannois a trouvé la fontaine de Jouvence. Une fois assis, toutefois, le choix de la boisson qui l’accompagnera pendant l’entretien remet les pendules à l’heure: une pantouflarde camomille. Pas vraiment la cup of tea des millenials.

Cette période de la vie sur laquelle il semble avoir fait un arrêt sur image, Germinal Roaux la fixe sur la pellicule depuis ses débuts. Son dernier long-métrage, le magnifique «Fortuna», sorti le 15 avril, ne fait pas exception. Encensé par la critique, doublement primé au dernier Festival international du film de Berlin, il raconte l’histoire d’amour contrariée de son héroïne éponyme, une jeune migrante éthiopienne de quatorze ans accueillie en Suisse dans un hospice situé à deux mille mètres d’altitude.

De la photo au cinéma

En 2013, son premier film, Left Foot Right Foot, suivait Vincent et Marie, vingt et un et dix-neuf ans, un jeune couple confronté à une société dominée par l’argent. Son travail photographique sur internet, Instagram ou accroché aux cimaises, fixe lui aussi de manière quasi obsessionnelle des visages juvéniles d’ici ou d’ailleurs.

«L’adolescence est une bascule qui m’intéresse, c’est le moment où l’on prend conscience de sa vie. C’est aussi le début de l’angoisse sur ce qu’on va faire, devenir», explique celui dont le très singulier prénom évoque à la fois le calendrier révolutionnaire et un roman de Zola.

«Pour moi ça a été un passage assez compliqué. J’ai perdu mon meilleur ami dans un accident. Confronté à cette réalité très forte, je me suis interrogé sur ma propre vie. Cela m’a aussi donné du courage pour aller vers ce parcours d’artiste.»

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C’est à seize ans qu’il choisit cette voie, exigeante mais gage de cette liberté qu’il chérit. Il cochera la case photographie.

«J’étais un ado assez timide et réservé. La photographie m’a ouvert des portes sur des personnes à qui je n’aurais jamais parlé, sur des choses que je n’aurais pas pu voir.»

Dès lors, et avec ses camarades comme premières victimes consentantes, il ne lâchera plus le boîtier, y capturant la vie des gens en noir et blanc, une autre de ses habitudes. Ce choix chromatique est devenu sa ligne, sa patte. Il explique: «Le noir et blanc peut être radical, un peu comme le sont les adolescents. Il n’y a pas de juste milieu, ce sont les contrastes, c’est le j’aime/je déteste. C’est aussi l’apprentissage de la nuance et des dégradés.» Une manière aussi, pour l’artiste, de mettre de la poésie sur ses images, qui n’en sont jamais dénuées. Autodidacte, c’est dans la presse, à travers un stage au magazine l’«Illustré», que Germinal fait ses premières armes, conciliant ainsi sa sensibilité et son regard décalé sur ce et ceux que l’on ne montre que trop peu.

Très vite, il obtient une carte blanche hebdomadaire: quatre pages d’images entre gris clair et gris foncé: «La vraie photo, pour moi, c’est rencontrer les gens, partager leur expérience de vie. J’ai adoré cette période, je me sentais libre et chanceux. Cela a été très formateur pour le cinéma. J’y ai appris à raconter une histoire.» Alors qu’on lui propose un poste fixe de photojournaliste, il décline sans vraiment hésiter: «Je n’avais pas du tout envie de me stabiliser. Je sentais que cela mettrait des barrières à ma liberté, à ma créativité», justifie-t-il. S’il a choisi les êtres vivants plutôt que les natures mortes, Germinal, engagé sans être militant, emprunte des chemins détournés pour, toujours, mettre en lumière les réalités de notre société.

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Dénoncer sans choquer

Il aura l’idée du thème de «Fortuna» en visitant des classes d’accueil de migrants mineurs non accompagnés, lieu de travail de sa compagne, Claudia Gallo, d’ailleurs créditée au générique.

«J’ai trouvé chez ces jeunes pris dans des situations compliquées une force de vie, une capacité de résilience qui forcent l’admiration.»

Dans ce film de presque deux heures, aux plans fixes et au temps suspendu, pas de zodiacs en perdition, de gilets de sauvetage orange ou de corps échoués sur une plage grecque; pas d’images symboles dont on se détourne, instinctivement ou par sinistre habitude, mais le courage et la force de «Fortuna» portée par la grâce de son interprète, Kidist Siyum Beza, au milieu d’un décor de glace et de pierres. Germinal est le premier surpris par le succès de son film, notamment par cet Ours de cristal reçu à Berlin et décerné par un jury de jeunes: «Je pensais que j’avais un discours un peu adulte, dans un film au rythme assez lent, en noir et blanc. Toutefois, ils se sont sentis concernés par le sujet, la protagoniste principale et la douceur avec laquelle je l’ai regardée et filmée.» Une pellicule un peu plus sensible que les autres sans doute.

Son actu

Son deuxième long-métrage, «Fortuna», l’histoire d’une jeune migrante éthiopienne accueillie dans un hospice au cœur des Alpes, est sorti en salle le 11 avril 2018.

Ce qui le dope

Les rencontres et, paradoxalement, la solitude. Je peux marcher seul pendant des heures dans les bois de Sauvabelin [au-dessus de Lausanne]. J’aime de plus en plus ça. Je réfléchis, je respire, je prends de la distance.

Ce qui le fait rire

Baladin, le chat abyssin de ma compagne. C’est un personnage en soi.

Ce qui le révolte

La manière dont on traite les animaux. Sans être extrémiste de la cause, cela fait des années que je suis végétarien.

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