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Interview: Angélique Kidjo, une artiste haute en couleur

Angélique Kidjo, une artiste haute en couleur
© Getty

Madame Kidjo, qui est arrivée la veille de New York, est en train de s’habiller lorsque je l’appelle, en ce dimanche matin 19 juin 2016, 10h00. Jean, son mari, me répond très gentiment et me dit qu’elle me contactera dans 10 minutes. Et c’est le cas. Elle commence alors par m’expliquer en riant qu’elle ne peut pas enfiler son pantalon d’une main et répondre au téléphone de l’autre, puis me demande comment je vais et si à moi aussi le soleil me manque (vraiment, quel début d’été pourri…). Cette conversation commence bien.

Femina: Quel lien avez-vous avec la Suisse en général, et avec Montreux en particulier?
Angélique Kidjo: Ah la Suisse, c’est une longue histoire d’amour. J’y reviens souvent et y mange toujours bien. J’adore le Grapillon (ndlr: boisson à base de raisins rouges, légèrement gazéifiée). Vous aimez le Grapillon? C’est typiquement suisse, on ne le trouve jamais ailleurs! Et vous savez, je suis une fille de l’eau. J’ai grandi au bord de la mer et être à proximité de l’eau me donne de la sérénité. Le lac Léman est superbe…
Montreux est le premier festival international que j’ai fait, en 1987, avec le groupe «Pili Pili», dont fait partie le pianiste hollandais Jasper van't Hof. C’est forcément un souvenir marquant.
Claude Nobs était un grand ami. 1 mois à peine avant sa mort, qui a été un choc pour moi, il me rendait visite à New York et semblait en pleine forme. Il m’avait amené des blu-ray pour qu’on les regarde ensemble, mais je n’avais pas de lecteur blu-ray! Qu’à cela ne tienne, ni une ni deux, il est sorti et est revenu avec un lecteur qu’il était allé acheter au coin de la rue. Il était comme ça, Claude.
Il a su s’entourer des bonnes personnes et déléguer les responsabilités avec brio pour faire perdurer cet événement annuel exceptionnel et de renommée mondiale qu’est le Montreux Jazz Festival. Il avait beaucoup de qualités.

A quoi faudra-t-il s’attendre lors de la soirée «African Women All-Stars» qui aura lieu le 10 juillet 2016? Avez-vous beaucoup travaillé et répété toutes ensemble? Avez-vous prévu de vous produire lors d’un autre événement ou est-ce une occasion unique?
Mon but, à travers cette soirée, est de présenter des artistes africaines montantes et qui ont un réel talent, musical et d’écriture.
Ce sera une soirée unique, en effet. Je compte bien remettre sur pied des concerts de ce type, mais avec d’autres artistes africains, aussi des hommes, pour les faire découvrir en Europe. Or une telle organisation prend beaucoup de temps et nécessite de l’argent, bien entendu. Quand j’ai reçu mon 2eGrammy, j’ai dit «Il faut découvrir cette richesse culturelle énorme du continent africain». Ce sont de très belles rencontres musicales et je le fais aussi pour aider la nouvelle génération à se faire connaître. Moi-même, au début de ma carrière, j’ai fait des premières parties, et cela a contribué à me mener où je suis aujourd’hui. Je veux à mon tour donner cette opportunité, cette chance à d’autres jeunes artistes.

J’ai envie que la musique africaine soit applaudie par le monde entier.

Est-ce vous qui avez choisi les musiciennes qui vous accompagneront le 10 juillet? Comment avez-vous découvert leur travail?
Oui bien sûr, l’initiative de cette soirée vient effectivement de moi et j’ai choisi les artistes avec lesquelles je souhaitais chanter pour cette occasion. A ma plus grande joie, elles ont répondu présent.


Asa ®DR

J’ai rencontré Asa, chanteuse nigérienne, au Malawi, lors d’un festival. Sa voix est magnifique et elle chante avec moi le titre «Eva», qui figure sur mon dernier album «Eve».

Avec Lura, portugaise ambassadrice de la musique du Cap-Vert à travers le monde depuis 20 ans, j’ai aussi fait quelques festivals. Sa voix est un mélange entre Myriam Makeba (une de mes idoles) et moi, je ne pouvais donc pas ne pas travailler avec elle.


Lura ®DR

Dobet Gnahoré, chanteuse danseuse et percussionniste ivoirienne, a un talent fou, mais c’est aussi une artiste très sérieuse et très professionnelle; sa démarche artistique m’a tout de suite intéressée.


Dobnet Gnahoré ®DR

Le trio Teriba, je l’ai découvert alors que j’étais présidente du jury lors d’un concours musical. Elles aussi figurent sur l’album «Eve». L’une d’entre elles a accouché il y a à peine 10 jours! Mais elle ne veut rater cette soirée pour rien au monde. Elles sont deux sœurs et une amie et ont débuté leur carrière au Bénin, qui est une société conservatrice. Lorsque j’ai moi-même commencé à y jouer des percussions dans ma jeunesse, cela a été difficile: on me disait «une femme ne joue pas de la percussion». Quand je demandais pourquoi, on me répondait que pendant que j’en jouais, je ne faisais pas la cuisine. Et je rétorquais que mon mari engagerait quelqu’un pour faire la cuisine, si c’était juste ça le souci (elle éclate de rire). Ce trio magnifique fait donc des percussions traditionnelles, mais aussi de la danse et du chant a capela.Cette soirée sera une sorte de chassé-croisé entre nous toutes, cela devra «couler» sans accrocs et nous y travaillons beaucoup.

Cette année, vous serez également présidente du jury de la «Voice competition 2016». Cela montre à nouveau votre investissement envers la jeunesse. Mais vous êtes aussi très engagée pour l’Afrique, les femmes, l’écologie… Vous défendez de nombreuses causes. Pensez-vous avoir plus d’impact pour faire passer ces messages en tant qu’artiste, que si vous aviez fait carrière dans la politique?
Indéniablement, oui. Pour moi, toutes ces causes forment un tout, elles sont liées. Quand on y pense, l’écologie a une incidence directe sur mon métier: imaginez une tornade un soir de concert, ou des inondations… Les droits de l’homme aussi. Si on emprisonne tout le monde parce qu’ils ont une opinion différente de celle qu’on voudrait qu’ils aient, alors il n’y a plus personne pour s’exprimer et on n’avance plus.

On ne peut pas défendre sa liberté si on ne défend pas celle des autres. Et sans liberté, il n’y a pas d’art.

J’ai donc une approche globale par rapport à tout ça.
Les politiques, plus personne ne les écoute vraiment. Souvent, ils disent quelque chose, puis son contraire. Partout dans le monde, on enlève de plus en plus de pouvoir au peuple, même dans les démocraties. Les minorités ne sont pas entendues, les gouvernements ne prennent pas en compte les changements fondamentaux de la société. C’est pour ça que j’aime discuter de ces sujets avec les jeunes, ils ont une approche différente. Etre à l’écoute des gens, cela rend humble. Ils me racontent parfois leurs problèmes parce qu’ils pensent qu’en parler aux politiciens ne changera pas les choses. En résumé, la population évolue, mais la politique stagne.
Je déteste la violence sous toutes ses formes et la musique me permet de faire passer ces messages. Elle est souvent comme un cri d’alarme ou de ralliement.


Angélique Kidjo ®Gilles Marie Zimmermman

Aujourd’hui vous habitez New York et faites le tour du monde pour donner des concerts, participer à des festivals et mener à bien vos nombreux projets. Retournez-vous souvent au Bénin?
(Elle rigole de son rire franc et communicatif). Je suis tout le temps fourrée là-bas, et en Afrique en général! J’y serai d’ailleurs à nouveau en décembre, et c’est habituellement pour des projets artistiques que j'y reviens. On me demande souvent si je veux retourner vivre dans mon pays. Mais qu’est-ce que je ferais en Afrique que je ne fais pas déjà ici ou à New York? J’ai quatre frères et une sœur au Bénin, trois en France… On bouge tous beaucoup. Ça vient de notre éducation: nos parents nous ont toujours dit «Le monde vous appartient».

Nous terminons cet entretien en se réjouissant toutes deux de cette soirée exceptionnelle à Montreux et en se souhaitant un bon dimanche, malgré le ciel gris. Merci Angélique pour cette interview ponctuée de rires, pleine d’espoir et d’envies de découvertes.


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