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Décryptage

La beauté au-delà des sens

La beaute au dela des sens

«Ma définition de la beauté? La richesse intérieure qui émane d’une personne, explique Sylvie Raphoz, malvoyante depuis l'âge de 10 ans. Je ne m’attache pas aux canons esthétiques, je ressens plutôt les ondes, l’harmonie. Je suis très sensible à l’aura des gens.»

© Carla Orozco

«Ma fille, c’est mon nez», s’exclame Althea Mani, responsable des relations publiques d’une marque de cosmétiques et victime d’un des symptômes du Covid les plus redoutés, la perte de l’odorat (l’anosmie, selon la terminologie médicale). Plutôt embarrassant quand on travaille dans le monde de la beauté. Face à cette situation pénible et qui dure depuis fin octobre 2020, la Genevoise essaie de compenser avec ses autres sens et capitalise sur les connaissances acquises. Si, depuis son infection, elle a retrouvé certaines saveurs, les odeurs restent un monde fermé, sans informations ou, pire, traversé de senteurs fantômes. Un vrai handicap, bien qu’invisible.

Les troubles partiels ou complets de l’odorat touchent 86% des personnes infectées par le virus, selon une étude multicentrique menée dans douze hôpitaux européens auprès de 417 patients. Dans la grande majorité des cas, l’odorat revient en quelques jours, voire quelques mois, sans traitement. L’olfaction a en effet la capacité de se renouveler régulièrement et de se régénérer, comme la peau. Responsable de l’unité de rhinologie et d’olfactologie aux HUG, le Pr Basile Landis se veut rassurant face aux cas plus longs:

«Nous n’avons actuellement qu’un an de recul, mais je reste optimiste. La majorité des gens devraient retrouver leur odorat deux ans à deux ans et demi après l’infection.»

Ceux qui l’ont vécu, même temporairement, le savent: la perte de l’odorat est terrible. Elle diminue dramatiquement la qualité de vie, d’abord du point de vue de la sécurité, le nez étant un système d’alarme. Classique, Althea a failli laisser brûler un gâteau dans le four, car son nez ne l’a pas avertie du danger. Une mauvaise expérience vécue également par Valérie Blanc, communicante spécialisée dans la gastronomie (lire ci-dessous). Cette dernière avoue jeter plus souvent de la nourriture, dans le doute, par peur de s’empoisonner. Comme Althea, elle essaie de rester positive malgré la privation de tout un tas de plaisirs de la vie: les bons petits plats, la nature au printemps, l’odeur des êtres aimés mais aussi, bien sûr, les parfums et les crèmes de beauté.

Le challenge de la sensorialité

La plupart des marques prennent en considération les cinq sens dans l’élaboration d’un soin cosmétique: il doit choyer la vue par un beau packaging, l’odorat par un parfumage délicat et, parfois, par l’emploi d’aromachologie (influence des odeurs sur le comportement humain), voire d’aromathérapie (vertus des huiles essentielles); le toucher, bien sûr, est visé avec des textures onctueuses qui rendent peau et cheveux doux; le goût peut aussi être activé avec certains baumes à lèvres et l’ouïe, même, entre en jeu, les bruits de fermeture d’un flacon étant étudiés pour donner une impression de luxe.

La sensorialité est également un grand défi dans le virage vert opéré par la branche, qui tient à conserver les mêmes sensations de plaisir avec des ingrédients naturels et des compositions écourtées, sans pétrochimie.

Le plaisir, on y revient toujours. La marque australienne Aésop est connue pour l’aménagement unique de ses boutiques, mais également pour leur ambiance sonore. «S’il y a quelque chose que deux décennies passées à concevoir des espaces accueillants et confortables ont appris à Aésop, c’est qu’une égale attention doit être accordée à tous les sens – l’ouïe et l’odorat en particulier –, bien trop souvent négligés, souligne son attachée de presse. Dans notre modeste mesure, nous souhaitons contribuer à leur réconfort.» Depuis le début de la pandémie, Aésop publie des recommandations de playlists à écouter, de vidéos à regarder, de recettes et de rituels à réaliser pour se sentir bien chez soi, au-delà du plaisir apporté par ses cosmétiques.

La perte d’un sens peut-elle être compensée par ceux qui restent? Il semblerait que oui, comme le montre le témoignage de Sylvie Raphoz, une malvoyante genevoise passionnée par le monde du parfum (lire ci-dessous). Cette enseignante sexagénaire collectionne les flacons et la littérature dédiée depuis toujours. Logiciels et moyens auxiliaires lui permettent de consulter tout ce qui est écrit. Elle tient même un fichier Excel pour gérer ses trésors et rassembler les infos les concernant.

A l’écouter, on comprend que si la beauté se manifeste différemment, son quotidien ressemble à celui de toutes les femmes qui aiment prendre soin d’elles. Étonnamment, peu d’entreprises facilitent l’accès de leur assortiment aux personnes malvoyantes. Dans les exceptions notables, L’Occitane inclut le braille sur certains emballages depuis 1997 et s’engage dans le combat contre la cécité évitable dans le monde. Une spécificité liée à la personnalité de son fondateur, Olivier Baussan, profondément humaniste et un brin idéaliste. Chez Yves Rocher aussi, les initiatives sont nombreuses. La marque est partenaire depuis 2003 de HandiCapZero pour que chaque femme ait accès à la beauté.

Certaines étiquettes sont en braille, tout comme le Livre vert de ma beauté, catalogue saisonnier qui rassemble l’actualité, les conseils et l’assortiment. Depuis 2011, il est accessible en audio avec le système Daisy.

L’auditrice choisit ce qu’elle a envie d’écouter en allant d’un chapitre à l’autre et en posant des signets pour accéder directement à ses contenus.

Indispensable toucher

Ressentir la douceur ou les aspérités de la peau, lire avec les doigts, savourer la texture onctueuse d’une crème ou d’une huile de massage, le toucher n’est sans doute pas le moindre des sens quand on parle de beauté. Responsable de formation pour la marque d’instituts Belensa, Marie-Ange Nicolet a consacré sa vie aux soins esthétiques et affirme sentir bien des choses avec ses mains:

«Perdre le toucher serait la pire des choses pour moi. Bien sûr, perdre la vue est terrible, toute notre vie est conditionnée par ce sens, mais je pense que je pourrais compenser par le toucher. De par mon activité, toute ma vie, j’ai appris à développer ce sens.» D’ailleurs, la sensorialité des produits arrive en tête des qualités attendues d’un cosmétique, ex aequo avec l’efficacité, bien sûr. Ce n’est donc pas un simple concept marketing.

© Justine Garnier

«Je collectionne les parfums, j’en ai plus de 200»

Sylvie Raphoz, malvoyante depuis l’âge de 10 ans

J’avais une mère et une grand-mère très coquettes. Je me rappelle les avoir vues se parfumer, j’admirais leurs gestes, les beaux flacons. J’ai perdu la vue vers l’âge de 10-11 ans, suite à un glaucome et un décollement de la rétine. On dit que la perte d’un sens exacerbe les autres; je pense que chez moi, l’odorat était déjà très développé. A l’adolescence, je me parfumais beaucoup, j’aimais les odeurs, celle de mon père, qui était très dandy et qui portait l’Eau de Cologne du Coq, de Guerlain. J’ai une passion pour les boisés, à base d’oud, d’encens, l’ambre aussi et les orientaux, ceux de Serge Lutens notamment. J’apprécie aussi les notes de cuir, les notes animales.

J’ai commencé à collectionner les parfums, j’en ai aujourd’hui environ 200, classés dans une bibliothèque, par thématique, et exposés dans une vitrine ancienne. Je les reconnais au toucher, grâce à leur flacon.

Pour les collections où les bouteilles sont toutes pareilles, comme c’est souvent le cas dans la parfumerie de niche, je colle une discrète étiquette en braille. Bien sûr, je les porte aussi, selon mon humeur ou mes vêtements. J’ai des souvenirs des couleurs, je les ai dans ma tête. Si c’est une journée rouge, je vais porter tel parfum. Je tiens un fichier Excel pour rassembler toutes les infos les concernant. Je possède aussi toute une littérature autour du parfum, des livres qui en parlent, des magazines, comme la revue Nez. J’aime toucher le papier, le sentir. Je consulte aussi beaucoup les sites spécialisés sur internet.

Côté cosmétique, je suis évidemment sensible aux textures et aux senteurs, celles des crèmes Guerlain par exemple, très reconnaissables, comme l’Orchidée impériale. Le lait corporel antidesséchant de Biotherm est un de mes favoris, un grand classique, avec son parfum d’agrumes et la sensation qu’il laisse sur la peau, il a une texture enchanteresse, j’y reviens toujours. Je me fais conseiller dans les points de vente, j’adore rentrer chez moi avec plein d’échantillons. Je porte aussi une attention particulière à mes mains, ça frise l’obsession. La propreté a toujours été très importante. Même avant le coronavirus, je me lavais beaucoup les mains et je me mets de la crème à chaque fois, celle de Clarins, un autre grand classique. J’aime avoir les mains entretenues, je suis un peu maniaque, je surveille chaque petite peau, je ne mets pas forcément du vernis mais je m’offre souvent une manucure professionnelle. Des pédicures également, avec vernis cette fois, même en hiver!

Ma définition de la beauté? La richesse intérieure qui émane d’une personne. Je ne m’attache pas aux canons esthétiques, je ressens plutôt les ondes, l’harmonie. Je suis très sensible à l’aura des gens.

«Je ne mets plus de parfum et je me lave plus souvent, car je ne me sens pas»

Valérie Blanc, anosmique depuis un an

J’ai fêté fin mars 2021 une année de perte de goût et d’odorat… j’ai parfois quelques sensations qui reviennent, un petit goût, une petite odeur, mais globalement, je ne sens rien. Paradoxalement, je n’ai jamais aussi bien mangé. Normal, c’est mon métier, je produis des contenus en rapport avec la gastronomie. La nourriture, c’est toute ma vie. Quand un truc pareil vous tombe dessus, vous n’avez pas d’autre choix que de vous réinventer, sinon autant se pendre tout de suite. Je ne cuisine presque plus. Comme je ne sens rien, j’ai peur de brûler les plats ou de laisser le gaz allumé. Je mets des alarmes! Cela a complètement changé ma manière de vivre. J’ai revu ma façon de manger, je me focalise sur les textures, la qualité des produits. Je suis devenue superexigeante sur les cuissons. Pour le bœuf ou les filets de perche, par exemple, inutile de mettre de la sauce, je veux un poisson parfait, c’est tout. J’ai vu plusieurs spécialistes, mais ils ne m’ont donné que peu d’espoir. J’essaie aussi de rééduquer mon cerveau car, chez certains, quand les choses reviennent, elles sont faussées. Ils ont des odeurs qui ne correspondent pas au produit qu’ils sentent!

Côté hygiène, je ne porte plus de parfum, j’ai peur d’en mettre trop, j’ai toujours détesté ça chez les autres. Je me lave beaucoup plus, car je ne peux pas sentir si j’ai transpiré, si j’ai eu chaud aux pieds. Je suis obligée de me détacher, de surmonter mon ignorance et de demander aux autres si je sens mauvais, d’en rire aussi. Je n’ai pas acheté de nouvelles marques de cosmétiques, je garde celles que je connais, car l’odeur des crèmes est importante et je ne sais pas si elles vont me convenir.

Je vis beaucoup dans le passé, dans les souvenirs des odeurs que je connaissais.

Au début, de par mon métier, je disais qu’à choisir, je préférais perdre l’odorat que le goût. Maintenant, je veux vraiment le retrouver, sentir les fleurs, le bord de mer ou l’odeur de mon petit-fils!

Les six premiers mois, je ne l’ai pas trop dit, car les gens mourraient dans les hôpitaux et cela aurait été malvenu. Maintenant, j’en souffre vraiment beaucoup, c’est un handicap au quotidien. Ce qui est dur, psychologiquement, c’est d’être dans le flou le plus complet quant au fait que cela revienne ou pas et de savoir que ce virus est toujours en moi, que je ne peux rien faire, si ce n’est espérer et continuer à essayer de vivre le plus normalement possible.

Une marque pionnière

L’Occitane en Provence propose une lecture en braille sur ses emballages depuis 1997. Par ailleurs, la marque commercialise chaque année un produit dont la recette finance des programmes de lutte contre la cécité. La Fondation L’Occitane est née en 2006 avec pour champ d’action prioritaire la vue. Elle œuvre de façon locale et internationale, en partenariat avec des ONG comme l’Unicef. Quelque 285 millions de personnes sont aveugles dans le monde et 80% de ces déficiences visuelles pourraient être évitées ou guéries.

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