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Le metteur en scène Armand Gatti venait de me confier le premier rôle dans une pièce de théâtre de grande envergure. Après des années d’études, mon rêve se réalisait enfin: être actrice professionnelle. Pour financer mon école d’art, je travaillais en parallèle dans un restaurant très en vue. J’étais une jeune femme sociable, confiante, j’allais de soirée en soirée avec ma meilleure amie qui était dans les relations publiques. Je côtoyais beaucoup de gens, le show-business.

Et puis un jour de février 2003, un homme a croisé mon chemin. Et ma vie s’est arrêtée. C’était dans une réception très fermée, mon amie me l’a présenté, je ne me suis pas méfiée. Il m’a expliqué qu’il était le kiné de personnes connues, qu’il soignait les maux de dos. Or, il se trouve que je souffre de douleurs chroniques. Quand on a consulté plein de spécialistes qui n’ont pas su vous soulager, on cherche toujours d’autres pistes. Il était convaincant. On a échangé nos numéros de téléphone.

Il a commencé à m’appeler, instaurant la confiance au fil des discussions, et a fini par me proposer de passer chez moi pour me faire un massage. J’ai honte d’être ainsi tombée dans le piège. A son arrivée, pour me détendre, il m’a proposé des produits phytothérapiques naturels sous forme de tisane, je crois… C’est l’un de mes «blancs». Mon dernier souvenir est d’avoir pris une douche qui durait trop longtemps mais dont je n’avais pas envie de sortir, sans savoir pourquoi. J’étais vaseuse, lasse, j’avais la tête qui tournait. J’étais déjà sous l’emprise de la drogue. Je me suis allongée sur mon lit, dans un état comateux, senti la serviette descendre le long de mon dos. Ensuite, j’ai sombré dans un sommeil profond et puis plus rien, excepté deux flashs: je me réveille transie de froid, c’est la fin d’après-midi, il fait encore jour. Il a mis mon chauffage à huile à fond, au risque d’amplifier l’effet de la drogue et de m’asphyxier. J’ai peur de mourir, je sens des coups de couteau dans mes os glacés. Je l’entends partir en claquant la porte. Plus tard, il est environ deux heures du matin, je saute sur ma porte pour la fermer à clef, bois un verre d’eau, baisse le chauffage, me recouche. Mon réveil sonne, je me prépare, et je pars travailler.

Adieu aux rêves d’enfance

Pendant sept mois, j’ai vécu normalement, sans le moindre souvenir de ce qui s’était passé. C’est le principe de cette drogue: la longue amnésie. A quoi s’est ajouté le refoulement, un processus de protection quand on vit un traumatisme trop violent. Toute la période qui a suivi, je me sentais euphorique mais angoissée et dans un état de fatigue extrême. J’étais en pleine ascension professionnelle et pourtant je n’étais pas heureuse. Ce n’est qu’a posteriori que j’ai compris pourquoi…

En septembre 2003, la police criminelle m’appelle pour me poser trois questions: «Connaissez-vous cet homme? Avez-vous bu ou mangé quelque chose d’amer en sa présence? Vous a-t-il massée?» Ils passaient en revue le répertoire d’un violeur en série – un «mégalomane», en termes juridiques – et bien rodé puisque cela faisait dix ans qu’il chassait ses proies selon le même mode opératoire. C’est grâce à l’une de ses dix-huit victimes, qui a porté plainte, qu’il s’est fait épingler. En racontant mon histoire à la brigade, les deux flashs sont soudain remontés à la surface: de témoin, je suis devenue victime. Et j’ai tout lâché pour mener ma «guerre», dont mon contrat avec Armand Gatti, quinze jours avant la première de la pièce. J’y jouais un personnage dominant, sensuel, mais je ne pouvais plus l’assumer, me concentrer, supporter le regard des autres. Tous mes rêves d’enfance se sont alors envolés.

Après trois ans de procédure durant lesquels j’ai découvert la violence inouïe du milieu judiciaire, mon agresseur a été condamné à dix-huit ans de prison dont deux-tiers incompressibles. Il sortira en 2015 s’il s’est bien comporté. Sur le conseil de son avocat, il a tout nié alors que ses aveux auraient pu nous aider à nous reconstruire. La justice privilégie la réinsertion des criminels, pas des victimes.

Libérer l’inconscient

Outre le viol, je devais surmonter l’amnésie. J’ai souvent pensé que j’allais basculer dans la folie, me demandant si j’allais m’en sortir, continuer à vivre ou pas. Mais mon caractère positif m’a sauvée. Dans le plus ténébreux des noirs, je me suis accrochée aux petits instants de bonheur. Un psychiatre m’a aidée. Et dès le début du procès, très médiatisé, j’ai tenu à communiquer à visage découvert, pour faire bouger les choses. J’ai trouvé refuge dans un nouveau travail mais aussi dans l’écriture de mon livre, «Corps volé», sorti en septembre 2013. Ecrire relevait de la survie: un espace-temps m’avait été volé, qui laissait place à un imaginaire sans limites. Pour libérer mon inconscient, l’empêcher de me faire souffrir, j’ai décidé de romancer tous les moments oubliés. C’est ce qui fait de mon œuvre une biographie, mais aussi un thriller à forte dimension artistique. Le chemin de reconstruction qui m’a permis de faire le deuil de ce que j’ai perdu, c’est le théâtre, ma vie de femme, de mère.

Aujourd’hui, je vis avec mon conjoint, suis passionnée de plongée et je travaille dans la communication. Les gens m’acceptent avec mon histoire. Une personne m’a fait sombrer, mais depuis, chaque main qui se tend me fait sortir du précipice. Je voudrais rejoindre le monde associatif, devenir consultante auprès d’avocats ou de juges pour leur apporter mon point de vue de victime. Mon cheval de bataille, c’est la prévention et la dissuasion auprès des jeunes, sous forme de conférences-débats, avec l’aide d’une psychologue-médiatrice. Les ados sont baignés dans l’irréalité de la télévision, ils ignorent que ça peut devenir vrai. Oser parler du viol dans les familles, c’est inscrire le danger dans les consciences. Les agressions spontanées ne représentent que 5%, le prédateur se trouve en général dans l’entourage proche, mais on ne sait pas le détecter. Je veux parler de ce sujet sans passion ni fascination malsaine ni victimisation excessive. Et empêcher le pire pour d’autres.

En savoir plus

Corps volé, de Cécile Zec, Ed. L'archipel.

www.lavi.ch, www.faire face.ch

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