Femina Logo

Parcours migratoire

Venue d'Afghanistan, Zohre s'est reconstruite grâce au sport

Venue dafghanistan zohre sest reconstruite grace au sport

Zohre Bayat est arrivée en Suisse en 2020, âgée alors de 22 ans. Elle avait fui l'Afghanistan très jeune, pour l'Iran.

© FLORENCE ZUFFEREY

«Je suis née en Afghanistan en 1998. Quand j’étais très jeune, avec ma famille nous avons fui les conflits vers l’Iran. J’y ai passé la plus grande partie de ma vie avec mes parents et mon frère. Nous étions clandestins, nous n’avions aucun droit. Jusqu’à mon adolescence, je ne faisais que travailler tout en me cachant des autorités, sans pouvoir aller à l’école. La situation familiale avec mon père était aussi très dure, et après des années à vivre dans la peur, ma mère a finalement décidé de fuir avec mon frère et moi vers l’Europe.

Nous avons voyagé pendant une année et demie, c’était très long. Nous avons traversé la mer avec 50 autres personnes sur un bateau gonflable, sans gilet de sauvetage car nous n’avions pas les moyens de nous en acheter. Nous avons dû beaucoup nous battre pour survivre.

À notre arrivée en Grèce, ma mère est tombée malade. Mon frère et moi avons dû poursuivre sans elle, la route était trop difficile et nous nous sommes perdus de vue pendant un temps.

Nous sommes finalement arrivés en Suisse, à Zurich, en 2020, j’avais 22 ans. Ma mère nous a rejoints un an plus tard, elle habite actuellement à Martigny avec mon petit frère.

Une adaptation difficile

Pendant le voyage, j’ai eu très peur, mais quand je suis arrivée au foyer à Zurich, j’ai été tétanisée. Mon frère était avec moi mais il était encore petit. J’avais peur de sortir, de parler, j’avais peur des hommes, des gens.

Tout était inconnu, bizarre, je ne parlais pas la langue, je me sentais seule.

Je suis tombée très malade mentalement et physiquement.Je n’arrivais pas à dormir, je n’arrivais pas à sortir, ni à parler. Je prenais beaucoup de médicaments, des antidépresseurs, des somnifères… j’ai également fait une tentative de suicide et j’ai été hospitalisée.

J’étais au plus bas quand j’ai rencontré Amy, une bénévole. Elle s’est intéressée à moi, nous avons fait connaissance et j’ai pu lui faire confiance. Elle m’a témoigné de la gentillesse, ce qui était nouveau pour moi, je n’y étais pas habituée. Dans ma famille, on ne montrait pas beaucoup ses sentiments, je pense qu’on était trop occupés à survivre. Amy m’a apporté la chose la plus importante, elle a réveillé en moi la possibilité de ressentir et d’aimer. C’est aussi elle qui m’a parlé la première de l’idée de courir pour m’aider à me sentir mieux. Elle m’a payé des vêtements de sport et des baskets et m’a encouragée.

Cette idée était tellement étrange pour moi: d’où je viens, personne ne court pour faire du sport dans la rue.

La première fois que je suis sortie, j’avais le sentiment que tout le monde me regardait, je voulais disparaître tellement j’étais gênée. Mais, très rapidement, je me suis mise à mieux dormir, et à me sentir mieux. Je faisais de petites distances, environ trente minutes, mais ça me plaisait.

Colère et idées noires

Ma santé mentale restait quand même très fragile, surtout lorsqu’il a fallu à nouveau tout recommencer lorsqu’on nous a transférés à Sion. J’avais l’impression de tout reprendre à zéro, avec une nouvelle langue, une nouvelle culture, de nouvelles personnes, un nouvel environnement. Et surtout il n’y avait plus Amy. J’ai à nouveau plongé dans les idées noires, la colère, la solitude et la peur.

Après un certain temps j’ai été obligée d’aller à l’école et c’est là qu’un garçon m’a parlé de la mesure Run & Sign. Des entraînements en groupe pour les jeunes en recherche de formation. C’est un coaching avec un entraînement physique trois fois par semaine et aussi un encadrement pour mon avenir professionnel, je suis actuellement en recherche d'une place d’apprentissage en tant qu'agente d'exploitation en Valais. L’un des objectifs physiques est de terminer la course Sierre-Zinal. J’avais envie de courir à nouveau, et l’idée de le faire en groupe me plaisait. À mon tout premier entraînement, je suis arrivée avec une chaussure trouée, j’étais tellement gênée. Il n’y avait que des garçons.

Dans ma culture, les femmes ne discutent pas avec les hommes, on ne se regarde pas dans les yeux, on ne rigole pas ensemble. Je me disais: si ma mère apprend que je vais courir avec des garçons, mais qu’est-ce qu’elle va dire?

Je me demandais si j’étais normale, je me jugeais moi-même. Ça a été d’ailleurs difficile de lui faire accepter la situation.

Le sport pour se sentir mieux

J’ai attendu qu’une place se libère et je me suis engagée dans le programme. J’ai appris comment interagir dans le groupe, comment me sentir à l’aise avec les autres et dépasser ma timidité. J’ai aussi appris à m’entraîner. En 2022, j’ai participé pour la première fois à la course Sierre-Zinal, mais sans finir. Je n’avais jamais couru aussi longtemps, et jamais aussi haut, c’est une course de montagne.

Cette année, j’ai réussi à terminer la course et je suis devenue la première femme afghane à passer la ligne d’arrivée.

Cette année, j’ai aussi terminé le triathlon distance medium de Locarno (1,9 km de natation, 90 km de vélo et 21 km de course à pied). Pour cela, j’ai appris à faire du vélo! Mes prochains objectifs sont de finir un triathlon distance Iron Man (3,8 km de natation, 180 km de vélo et 42 km de course à pied) et de faire un tour de Suisse à vélo. Je suis très reconnaissante des personnes qui m’aident et me soutiennent.

Zohre au Triathlon de Locarno
Zohre, lorsqu'elle a été accueillie à l’arrivée du Triathlon de Locarno. © DR

Ma santé s’est beaucoup améliorée avec mon état d’esprit. J’ai arrêté tous les médicaments. Je pense que, quand on va mal mentalement, on va aussi mal physiquement. Aujourd’hui, je me sens bien, je suis contente de vivre ici.

Le sport m’a aidé à vivre dans le présent et à laisser derrière moi toutes les choses difficiles.

J’ai été dans le noir toute ma vie, enfermée, sans savoir ce que voulait dire le mot liberté. J’ai enfin l’impression d’être une personne. Quand je cours, je me sens libre. Et ma mère m’a dit qu’elle était fière de moi!»

Zohre Bayat participera au prochain TedXMartigny le 8 novembre 2023.


Vous avez aimé ce contenu? Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir tous nos nouveaux articles!

La Rédaction vous suggère de lire aussi:

Podcasts

Dans vos écouteurs

E94: Les bienfaits du jeu vidéo sur notre épanouissement

Dans vos écouteurs

Tout va bien E89: Comment mieux comprendre nos rêves

Notre Mission

Un concentré de coups de cœur, d'actualités féminines et d'idées inspirantes pour accompagner et informer les Romandes au quotidien.

Icon Newsletter

Newsletter

Vous êtes à un clic de recevoir nos sélections d'articles Femina

Merci de votre inscription

Ups, l'inscription n'a pas fonctionné