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«La grève des femmes a bouleversé ma vie»

Témoignage la grève des femmes a bouleversé ma vie

«Le lendemain de la grève des femmes de 1991, j'ai tout quitté pour crapahuter quelques mois en Amérique du Sud, mais c'est ma vie entière qui allait changer.»

© Corinne Sporrer
Ce jour-là, au lendemain de la grève des femmes du 14 juin 1991, j’ai connu un de ces basculements qui déterminent une vie.

Depuis des semaines, j’avais rejoint le collectif qui préparait la manifestation de La Chaux-de-Fonds. Nous avions investi un espace du centre-ville et l’entier de nos existences dans ce projet, organisant manifestations, interventions artistiques et coups de main avec la fougue de nos 20 ans. Dans le bouillonnement général, j’avais même accroché une fresque féministe dans le bureau des expéditions de l’entreprise horlogère pour laquelle je travaillais alors.

Inutile de dire que le jour de la manifestation, on ne voyait que nous. Dès lors, le lendemain, dans le bureau directorial, devant le paternalisme bienveillant de mon patron, qui me demandait comment j’avais pu le décevoir à ce point en participant à un tel cirque, je me suis promis de ne plus remettre les pieds dans l’entreprise.

L'Amérique latine

A peine la porte claquée, munie de mes trois francs six sous d’économies et d’une petite expérience, glanée à l’Ecole de photographie de Vevey, je me suis mise en quête du billet d’avion le moins cher pour partir… loin. Le sort a décidé que ce serait le Pérou.J’ai donc débarqué à Lima après 27 heures d’un vol alambiqué pour crapahuter quelques semaines en Amérique latine, comme toute une génération avant moi.

Après deux mois, toutefois, le porte-monnaie passablement aplati, je dépose mon sac chez Yvette, une Chaux-de-Fonnière qui vivait à Lima. Grâce à elle, je participe à la vie sociale de la capitale. Bientôt, je sympathise avec les propriétaires d’une boîte gay qui me proposent d’investir dans leur affaire.

Je rentre en Suisse pour réunir l’argent nécessaire et sauter sur cette opportunité… qui se révélera un désastre.

Espionne et terroriste

En avril 1992, le président Alberto Fujimori organise un coup de force, s’empare de tous les pouvoirs et, surtout, décrète le couvre-feu. Or, dans un pays très catholique comme le Pérou, la plupart des homosexuels sont pères de famille et ne peuvent sortir qu’une fois femme et enfants couchés. Le club fait rapidement faillite et je me retrouve sans le sou, donnant des cours de français pour nouer les deux bouts.

Je rencontre alors une photographe d’El Peruano, le quotidien officiel du pays, tenu par un proche de Fujimori. Elle m’y fait engager et avec les piges effectuées pour les agences de presse, ça le faisait. Quelques mois plus tard, la police arrête Abimael Guzman, leader du Sentier lumineux, la guérilla communiste qui combat le pouvoir en place. Par un malheureux hasard, je connaissais une des garantes du contrat de location de son appartement, à Lima. Le directeur d’El Peruano s’est alors soudain dit qu’une gringa qui travaillait pour 500 dollars par mois ne pouvait être qu’une espionne en cheville avec les terroristes.

Tout était à recommencer.

Daniel Koch dans l'objectif

Je continue toutefois de travailler pour les agences de presse et effectue divers mandats pour des ONG, dont le CICR, photographiant même Daniel Koch, le futur délégué suisse au Covid-19, des images reprises récemment au 19h30 de la RTS et par plusieurs magazines.

Je deviens alors cheffe du bureau photo de Reuters, puis la première femme photographe de l’Agence France Presse en Amérique du Sud. L’AFP me demande ensuite de prendre la responsabilité de son antenne de São Paulo, au Brésil. En avril 1997, je fais mes bagages en pleine crise de l’ambassade du Japon, qui sera la deuxième plus longue prise d’otage du genre.

Dans Time Magazine

Près de 700 diplomates y avaient été faits prisonniers par le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru lors d’une soirée donnée par l’ambassadeur. Tous les médias importants couvrent l’action, qui s’enlise durant des mois. La veille de mon départ, alors que je viens saluer l’équipe photo basée près de l’ambassade, j’ai la chance de couvrir la libération des otages et un de mes clichés sera repris dans les 10 meilleures photos de l’année de Time Magazine.

Suivront 3 ans d’intense travail à São Paulo. L’AFP me propose ensuite le Venezuela, un poste avec plus de responsabilités. Je prends alors des vacances en Suisse, pour faire le point.

Pendant des années, j’avais vécu radio à l’oreille, guettant les moindres drames pour être la première sur place. J’ai vu des massacres perpétrés par la guérilla ou les forces de l’ordre, des enfants à la tête fendue, passé je ne sais combien de premiers de l’an à couvrir des mutineries dans les prisons, vu la barbarie.

Ma nouvelle vie

Lors de mon dernier job pour l’Agence, j’avais en outre failli perdre un œil dans une manifestation de profs chargée par la police. Au bureau, nous en étions à nous dire: «La police n’annonce que deux morts, on n’y va pas.» Enfin, parmi mes anciens collègues, je comptais les alcooliques, les malades, les perdus… qui à Gaza, qui en Afghanistan. Et puis, près de São Paulo, je m’étais construit une maison sur la plage, de laquelle je pouvais admirer le lever du soleil sur la mer…

Je n’étais plus prête à renoncer à la vie pour un shot d’adrénaline de plus. J'ai donné mon sac.

Tout pour la culture

Au fil des ans, j’ai développé une activité de photographe d’auteur et me suis lancée dans une sorte d’hyper-activisme culturel, passant également un diplôme universitaire en gestion culturelle. São Paulo est extrêmement riche en la matière; les grandes expos, les pièces, les tournées musicales, mais aussi l’art contemporain le plus pointu, autant américain qu’européen passent par la ville, qui se trouve dans un bouillonnement d’art perpétuel.

J’y ai monté de nombreux projets d’arts visuels, mais aussi la version brésilienne du festival de cinéma Hors Pistes, initié par le Centre Pompidou. C’est ce qui m’a, entre autres, rapprochée à nouveau de l’Europe. Aujourd’hui, je participe encore à des rassemblements, j’étais d’ailleurs présente lors de la grève des femmes, l’an dernier, à Genève, mais du côté des manifestants, à nouveau.

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