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«Je suis une aventurière fauchée»

Corinne Sporrer1 0

Baroudeuse dans l'âme, Sarah Gysler s'apprête à repartir pour la Nouvelle-Zélande.

© Corinne Spoerrer

J’avais 20 ans quand j’ai décidé de tout plaquer pour changer de vie. J’ai quitté ma famille, mes amis, mon travail, mon appartement, mes repères… Je n’étais pas bien sûre de savoir pourquoi je faisais ça, mais une chose était claire: il le fallait. Il fallait que je me donne les moyens de mener l’existence dont je rêvais, de découvrir les merveilles de notre planète. Il fallait que je quitte la Suisse, le train-train du quotidien, les injonctions. La peur.

Sur un lit d’hôpital

Cette envie d’ailleurs a commencé à germer, en octobre 2014, sur un lit d’hôpital, à Vevey, juste après avoir été opérée en urgence d’une péritonite.

Un peu désœuvrée, je surfais sur Facebook quand je suis tombée sur le post d’un poète-chanteur français que j’adorais et qui râlait parce qu’on s’intéressait plus à sa vie privée qu’à ses chansons. Sans réfléchir, je lui ai écrit un message de fan. Il a immédiatement répondu – en me proposant de boire une bière, le lendemain à 18 heures, chez lui, à côté de Toulouse. C’était un défi du genre: cap ou pas cap. Ça m’a évidemment remuée et je me suis dit: «Allez, vas-y, ose!»

J'ai tout quitté afin de me retrouver

Du coup, le soir même, sans me poser trop de questions, je me suis organisée pour un covoiturage. Le lendemain matin, sans prévenir personne, j’ai filé de l’hôpital en clopinant et… go! Je suis arrivée au rendez-vous à 17 h 59, précision helvétique oblige. Bon, je dois avouer que j’ai eu la déception de ma vie: mon idole, à moitié alcoolique, s’est montrée amère et aigrie. Il n’était pas, mais alors vraiment pas, celui que j’espérais.

Comme j’étais partie sur un coup de tête, je n’avais rien prévu, rien calculé, j’étais ouverte à tout. Il se trouve que la Ville rose me plaisait beaucoup, j’ai donc décidé de rester un peu pour la visiter. Et voilà que je me fais voler mon sac: je n’avais plus d’affaires de rechange, de passeport, de porte-monnaie, rien.

Bizarrement, ça ne m’a pas perturbée plus que ça. Parce que, si j’étais mal barrée matériellement parlant, je me sentais exceptionnellement libre et j’avais une espèce de certitude que, quoi qu’il m’arrive, j’allais m’en sortir. Ça a été le cas: dans le centre-ville, je suis tombée sur une bande de chanteurs de rue baba cool adorables. On a sympathisé, ils m’ont filé quelques euros et l’un d’eux m’a conseillé d’essayer le stop. Aïe: je n’en avais jamais fait de ma vie et j’avais peur.

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Mais je me suis dit: «Après tout, pourquoi pas?» Eh bien, j’ai été embarquée par une femme qui n’avait jamais pris d’auto-stoppeur avant moi! Elle habitait Saint-Julien-en-Genevois, tout près de la frontière suisse. Comme elle vivait seule et que mes histoires l’amusaient, elle m’a proposé de passer la nuit chez elle. Le lendemain, j’étais de retour à Vevey.

Passer au-dessus de sa peur de l’autre

Racontée comme ça, cette petite aventure n’a l’air de rien. Pourtant, elle a véritablement servi de déclic. Entre ma famille déchirée, une scolarité un rien compliquée, une double culture suisso-algérienne, qui m’a valu des remarques racistes, des expériences professionnelles et personnelles plutôt galères et une personnalité diagnostiquée «hypersensible», je n’avais jamais rien vécu qui puisse me donner foi en l’Homme.

Grâce à cette expérience, j’ai tout à coup compris que lorsqu’on passe au-dessus de sa peur de l’autre, qu’on demande de l’aide (et qu’on est prêt à en donner), qu’on accepte de s’ouvrir un peu, on peut rencontrer des gens formidables et voir que le monde est finalement plein de promesses.
Alors, j’ai décidé de le découvrir en levant le pouce. Mais par où commencer? J’ai pris un globe terrestre, je l’ai fait tourner et j’ai posé mon index. Le hasard m’a fait pointer la Laponie.

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J’étais fauchée et les fantasmes, ça ne paie pas les voyages. Du coup, j’ai réuni ma cellule de crise habituelle – mon ordinateur et mon chat en peluche – et nous avons réfléchi à la question. Un peu. Car très vite, nous avons trouvé la solution: faire de l’auto-stop et nous loger via Couchsurfing, récupérer la nourriture prête à être jetée sur les marchés, troquer des coups de main en échange d’un toit ou d’un repas. Bref, nous avons décidé de ne pas nous prendre la tête avec des contingences pratiques.

Voyage: nos conseils pour réussir son tour du monde

Mongolie, Panama, Dominique

Au printemps 2015, je suis partie. Sans un sou devant moi, sans me donner de délai particulier, sans savoir à quoi m’attendre.

Au cours de ce périple, qui a duré trois mois et a posé les bases de ma vie actuelle, j’ai rencontré le pire, puisque j’ai frôlé la mort en tombant dans une crevasse. Mais j’ai surtout vécu le meilleur, grâce à des gens qui m’ont prouvé que les mots «solidarité» et «entraide» ont un sens. D’ailleurs, quand je suis rentrée chez mon père, à Epalinges, je n’avais plus qu’une envie: repartir. Ce que j’ai évidemment fait.

Entre 2015 et aujourd’hui, j’ai «vécu» le Transsibérien, la Mongolie et les Philippines; bourlingué sur l’Atlantique en voilier, «payant» mon passage en tenant des quarts et en rendant des services à la famille qui m’avait embarquée; traîné mon sac à dos en Colombie, en Dominique ou au Panama. Je me suis aussi investie dans des projets humanitaires et j’ai vécu la solitude dans la jungle, volé en «avion-stop», fraudé des douanes…

Aujourd’hui, je sais que si mon premier départ a été une fuite, il m’avait permis de me réconcilier avec moi-même et avec le monde. Partir a «rassuré» mes peurs. Une à une. Ma confiance grandit au fil de mes aventures. Je ne crains plus d’être différente. Mes relations sociales ne sont plus un combat permanent, mais une source de joie et de paix. Je suis une nomade fauchée - tout ce que je possède remplit un sac à dos – qui peut maintenant se consacrer à ses rêves d’enfant: je fais de la photo, j’écris – je tiens et un blog et viens juste de publier un récit autobiographique – et, surtout, je voyage!

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