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Certaines dates restent gravées dans la mémoire. Pour moi, c’est celle du 6 juin 2004. Ce jour-là j’accompagnais un groupe de jeunes catholiques à Berne, dans le cadre de la Journée mondiale de la jeunesse (JMJ). Nous étions plus de 12 000 personnes à attendre la visite du pape Jean-Paul II. Après plusieurs heures à patienter sous un soleil de plomb, il a fait son apparition, escorté de quatre gardes suisses. La foule était en délire et l’a acclamé comme s’il était une rock star. J’ai pensé: «Moi aussi je serai un jour hallebardier de la garde suisse et je protégerai le pape.»

J’avais 19 ans et j’ai immédiatement tout mis en œuvre pour atteindre ce but. J’ai commencé par me renseigner sur les critères d’admission pour entrer dans cette plus petite et plus ancienne armée du monde. Les critères sont très stricts sur plusieurs points, il faut notamment avoir un certificat fédéral de capacité ou une maturité et avoir effectué son service militaire. Une fois mon CFC de sommelier en poche, j’ai commencé l’école de recrues. Cette vie en communauté me plaisait, ce qui m’a incité à grader jusqu’à être promu sergent-major chef.

Quand j’ai eu toutes les cartes en main, j’ai envoyé une lettre au service de recrutement de la garde suisse pontificale. J’ai dû remplir un dossier complet et joindre une attestation de bonnes mœurs signée par le curé de ma paroisse. Pour entrer dans l’armée du Vatican, il faut être en excellente santé. J’ai passé un examen médical très poussé où l’on a, entre autres, contrôlé ma dentition et mon système veineux, car en tant que garde suisse, on est amené à rester de longues heures debout.

Des horaires très astreignants

J’ai été convoqué pour un entretien. Sur 150 candidats au profil correspondant au poste, seuls 30 sont retenus. J’ai dû faire bonne impression puisqu’on m’a convoqué une ultime fois. Un officier romain et le chapelain de la garde m’ont expliqué quel serait mon rôle si j’étais engagé. Un hallebardier a comme mission de protéger les souverains pontifes et le palais apostolique en effectuant des tours de surveillance. Il est également mis à contribution pour toutes les fonctions officielles, publiques ou privées, du pape. On ne m’a pas caché que les horaires étaient astreignants avec des tours de service très exigeants. Sans compter qu’on est également tenu de suivre des cours d’italien intensifs. Mais le travail ne m’a jamais fait peur et je n’avais qu’une idée en tête: partir à Rome.

Quelques jours plus tard, j’ai reçu la confirmation de mon engagement dans la garde suisse. J’étais fou de joie de toucher mon rêve alors que j’avais à peine 23 ans! La nuit précédant mon départ, je n’ai pas réussi à fermer l’œil. Le 1er novembre 2008, je me suis retrouvé à la porte Sainte-Anne, à l’entrée du Vatican, avec une valise pleine à craquer puisque je m’engageais à servir avec dévouement dans le corps pour 25 mois au minimum. J’ai été conduit dans un appartement situé dans la caserne de la garde suisse pontificale. Un endroit que j’allais partager avec neuf autres jeunes Suisses venant des quatre coins du pays.

Sortant de l’armée, je n’ai eu aucun mal à m’adapter à la discipline militaire inhérente à ma nouvelle fonction. Entre deux services de contrôle, j’ai découvert la vie romaine avec mes collègues. Mais pas question de faire la nouba toute la nuit: le retour à la caserne devait se faire au plus tard à minuit, sauf exception.

Rencontre avec le pape

Comme tous mes camarades, j’attendais avec impatience l’assermentation. Cette célébration se déroule tous les 6 mai lors de la commémoration du Sac de Rome (ndlr: en 1527, les mercenaires de Charles Quint ont pillé la ville ce jour-là). Depuis plusieurs semaines, je répétais les pas de cette géométrie réglée comme une horloge suisse avec des mouvements qui s’enchaînent au millimètre près. Le jour J, vêtu d’un uniforme fait sur mesure et d’une cuirasse d’époque, la peur au ventre, j’ai exécuté cette chorégraphie devant une assemblée de 3500 invités. Parmi eux toute ma famille. Aligné sur deux colonnes, en rythme avec la fanfare militaire, je me suis avancé vers le vice-commandant afin de prêter serment. Le drapeau de la garde suisse à la main, sous les yeux de mon sergent instructeur, j’ai juré de suivre loyalement tout ce qui venait de m’être lu et de donner ma vie si nécessaire. Mes parents étaient très émus et fiers quand je les ai retrouvés après cette prestation solennelle dans la basilique Saint-Pierre.

Le lendemain, j’ai pu rencontrer le pape Benoît XVI lors d’une cérémonie en petit comité car celui-là tenait à remercier personnellement les gardes suisses pour leur engagement. Je me suis présenté devant lui avec mon père à ma gauche et ma mère à ma droite. Et comme le veut la tradition, je me suis incliné pour embrasser l’anneau du pêcheur (ndlr: l’insigne de la papauté) à son doigt. Puis j’ai pu échanger quelques mots avec celui que je considère comme le représentant du Christ sur terre. Un moment empreint d’émotion, à jamais gravé dans ma mémoire. Je garde précieusement sur moi le cadeau que Benoît XVI m’a fait ce jour-là: un chapelet bénit par ses soins.

Un récital du Saint-Père

Durant mes deux années passées au Vatican, j’ai pu côtoyer le souverain pontife de nombreuses fois, que ce soit durant mes rondes de service ou durant les cérémonies officielles. Alors que certains le décrivent comme un homme austère, j’ai pour ma part le souvenir d’un être charismatique et chaleureux, et par ailleurs excellent musicien. Pendant la saison estivale, il se rendait dans sa résidence d’été à Castel Gandolfo où j’ai eu l’occasion d’être sentinelle. Chaque soir avant de s’endormir, le pape jouait du piano avec les fenêtres ouvertes. Le temps s’arrêtait alors pour mes camarades et moi. Nous nous asseyions sur un banc pour écouter ce récital exécuté par le Saint-Père en personne.

Je suis rentré en Suisse à la fin de mon engagement car mes proches me manquaient. En plus d’être une formidable école de vie, cette expérience reste la plus belle que j’ai vécue à ce jour. J’ai non seulement eu la chance de croiser des chefs d’Etat comme Barack Obama ou Nicolas Sarkozy, mais aussi des gens extraordinaires avec qui j’ai pu nouer des liens. C’est pour moi une grande fierté et un honneur d’avoir pu protéger et servir le pape. Je porte d’ailleurs toujours à mon annulaire la bague des gardes suisses, signe de mon engagement ad aeternam.

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