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Comment, aveugle, je suis devenue artiste peintre

Comment, aveugle, je suis devenue artiste peintre

«La peinture peut être une porte d’accès vers d’autres horizons.»

© Joelle Neuenschwander

La dernière fois que j’ai contemplé un paysage, j’avais 12 ans et demi. Puis l’obscurité a définitivement remplacé les formes et les couleurs. Née avec une cataracte aux deux yeux, ma vision s’est dégradée progressivement. J’ai perdu mon œil gauche à l’âge de 5 ans. Cela ne m’a pas empêché d’être une petite fille curieuse, qui aimait découvrir la nature. Comme j’étais souvent malade, je sortais peu. Pour m’occuper, je dessinais et je peignais des aquarelles.

Quand j’ai perdu complètement la vue au début de mon adolescence, ma vie a radicalement changé. J’ai quitté ma famille pour entrer dans un internat réservé aux enfants handicapés. J’y ai appris le braille afin de pouvoir continuer à étudier. Plus que d’être aveugle, je souffrais surtout de l’éloignement des miens. Heureusement, à l’âge de 17 ans, je suis retournée vivre à la maison et j’ai entrepris des études pour devenir interprète. Puis, alors que j’avais une trentaine d’années, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari et avec lequel je me suis établie dans la région de Neuchâtel.

Les arts visuels ont toujours tenu une place importante dans ma vie. Malgré ma cécité, j’ai continué à visiter des galeries et des musées. J’arrive à me faire une représentation des tableaux grâce à la description que m’en font ceux qui m’accompagnent.

Un jour, une amie m’a parlé d’un reportage télévisé consacré à une personne malvoyante qui faisait de la photo. Elle m’a offert un appareil jetable et je me suis lancée. En marchant le long du lac, je ressentais les ombres et le rayonnement du soleil. J’ai pris une série d’images. Puis ce sont les autres, avec leurs yeux, qui me donnaient à voir ce que je fixais sur pellicule. J’étais heureuse de pouvoir exprimer ma fibre artistique.

Une rencontre déterminante

Un après-midi de printemps, alors que je me baladais sans but précis, je suis arrivée à l’ancien moulin où le peintre et sculpteur Jean Devost exposait ses œuvres. Il y avait son atelier et je suis entrée dans son antre. Très naturellement nous avons entamé une discussion sur l’art. Quand je lui ai parlé de ma passion pour la photo, il n’a pas semblé étonné. Alors, je lui ai demandé s’il serait d’accord de me donner des cours de peinture. Il a accepté sans hésitation. Il m’a dit plus tard que c’était comme s’il m’attendait. Ma proposition lui semblait normale car lui-même réalise ses toiles à l’aveugle, les yeux fermés, pour rester dans la création intuitive.


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Quelques jours plus tard, nous nous sommes retrouvés pour ma première leçon. Jean voulait voir de quoi j’étais capable. Après m’avoir donné quelques notions de base, il m’a dégourdi les doigts avec des exercices pour rendre mes traits plus fluides. J’ai dû tracer des cercles et d’autres formes géométriques sur du papier. Au toucher, j’ai vite trouvé mes marques. Mon trait de crayon était assuré, d’autant plus que Jean m’avait préparé un cadre en relief afin que je puisse me repérer. Ce premier cours a duré plus de quatre heures, mais je n’ai pas vu le temps passer. J’étais happée dans la création. Mon mentor semblait content de moi, il m’a dit que j’avais le sens de la disposition dans l’espace. Nos sessions de peinture sont donc devenues hebdomadaires.

Une palette de couleurs sur mesure

Ma progression a été rapide car je ne cessais d’expérimenter avec Jean. Loin de choisir la facilité, il variait sans cesse les formats et les techniques. Dès notre deuxième leçon, il m’a enseigné la perspective. A l’aide d’un cube en carton, je dessinais dans l’espace à la recherche d’un point de fuite. A force de travail et de persévérance - je recommençais parfois la même série d’illustrations des dizaines de fois - j’ai pris confiance en mon coup de crayon. Du crayon je suis passée à la craie, puis au fusain, puis au pinceau. Comme un ange gardien sur mon épaule, Jean me guidait avec ses mains et sa voix. Grâce à ses commentaires et encouragements, ou parfois ses coups de gueule, mon expression artistique s’est développée. Très vite, mon professeur m’a poussé à utiliser des couleurs. Il a confectionné une palette sur mesure en m’indiquant l’ordre des coloris. J’ai appris à faire des mélanges et à créer des nuances. Même sans voir ce qui naissait sous mes doigts, j’ai pu ajouter des ombres ou des couleurs vives à mes œuvres picturales.

Mon professeur faisait aussi beaucoup appel à mon imaginaire en me racontant des scènes que je visualisais ou en me faisant toucher des objets que je devais ensuite reproduire sur le papier. C’était un vrai défi de montrer que je pouvais représenter l’invisible.

Une passerelle vers les autres

Après deux ans de sessions intenses, une soixantaine d’œuvres avaient vu le jour. Des toiles, des aquarelles, des acryliques, mais aussi des peintures à l’huile, sur plexi ou des lithos sur bois. Jean semblait content du résultat. Il m’a suggéré de les présenter dans le cadre d’une exposition publique. Faisant confiance à son jugement, j’ai accepté de montrer le fruit de mon travail. C’était aussi une belle manière de créer une passerelle vers les autres. Nous avons envoyé les invitations pour cette expo intitulée sobrement «Au-delà de la cécité», sans mentionner que j’étais aveugle. Je ne voulais pas que les gens viennent voir les créations d’une malvoyante mais des œuvres tout simplement.

Le jour du vernissage, j’ai joué les guides car je savais exactement où était chacun de mes tableaux et ce qu’ils représentaient. Les visiteurs ont été surpris par la variété des techniques employées. Un professeur d’architecture m’a fait le plus beau compliment en me disant: «Ah si seulement mes élèves pouvaient comprendre la perspective comme vous!» A ma grande surprise, beaucoup de mes toiles ont trouvé preneur. Ce qui m’a encouragée à continuer de peindre.

Deux ans plus tard, j’ai exposé une seconde fois. Jean, avec qui j’ai noué une profonde amitié, s’est mis à enseigner son art à des personnes malvoyantes car la peinture peut être une porte d’accès vers d’autres horizons. Tout est accessible à condition de le vouloir, j’en suis persuadée et je continue à explorer en m’adonnant à d’autres activités, dont le chant.

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