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Coiffeur le jour, je suis transformiste la nuit

La première fois que je suis monté sur scène pour me produire dans un cabaret, j’avais à peine 18 ans. A cette époque, j’étais le chorégraphe d’une troupe d’artistes transformistes à Bienne. Quand je les voyais se métamorphoser en femme dans les coulisses, je trouvais cela étrange, voire ridicule. Jamais je ne me serais imaginé monter sur scène vêtu d’un costume féminin! Mais voilà qu’un jour un des membres de la troupe est tombé malade juste avant un spectacle. Comme j’étais le seul à maîtriser parfaitement tous les pas de danse sur ses chansons, on m’a demandé de le remplacer. J’ai d’abord refusé, mais il a fallu me rendre à l’évidence: personne d’autre que moi n’était capable d’endosser les différents personnages qu’il interprétait.

Je connaissais par cœur tous les gestes

Car le transformisme, ce n’est pas «se déguiser» en femme et devenir la caricature d’une star, c’est avant tout une attitude et une gestuelle qu’on emprunte à une personnalité pour lui donner vie. Grâce au maquillage et aux tenues, on se glisse dans sa peau et on tente de la rendre réelle. Si la performance est réussie, le public a vraiment l’impression de voir l’artiste en chair et en os.

J’ai donc dû me résoudre à monter sur scène pour incarner plusieurs célébrités féminines. C’était bien malgré moi. J’étais mort de peur. D’autant plus que les numéros s’enchaînaient très vite et qu’il fallait rapidement changer de tenue et de maquillage dans les coulisses. Heureusement, une habilleuse et une accessoiriste étaient présentes pour m’aider à enfiler mes robes à paillettes. Perché sur 15 centimètres de talons, j’ai fait mes premiers pas sur le plateau. J’ai lu de l’admiration dans les yeux des gens et cela m’a donné confiance. Au fil des numéros, j’ai oublié que j’étais Ted. Sous le feu des projecteurs, j’avais vraiment l’impression d’être «à ma place» et j’ai découvert le plaisir de me glisser dans la peau d’actrices et de chanteuses connues.

Tout de suite après le spectacle, une journaliste a voulu m’interviewer car elle avait particulièrement apprécié ma prestation. Lorsque l’article a paru le lendemain dans la presse, mes parents ont eu un double choc: celui d’apprendre que j’étais transformiste, mais aussi homosexuel. Ma mère qui était d’un tempérament artiste l’a plutôt bien pris, mais mon père qui était Italien et issu d’une famille très croyante ne l’a pas accepté. Il a d’ailleurs fallu que j’attende de nombreuses années avant qu’il vienne me voir au spectacle – si l’on excepte ce fameux soir où il était de sortie avec des amis dans un dancing où je me produisais dans le rôle de la chanteuse de couleur Shirley Bassey. Autant dire que, quand je l’ai aperçu, je n’en ai pas mené large... mais il ne m’a pas reconnu!

Marilyn for ever

Suite à cette première expérience couronnée de succès, je suis devenu un membre à part entière de la troupe. J’ai passé des heures à me maquiller pour ressembler à celles dont j’empruntais l’identité. Devant le miroir, j’ai appris l’art de redessiner et d’accentuer certains de mes traits pour ressembler à Cher ou Liza Minnelli. Mais celle que je rêvais d’incarner, c’était Marilyn. Je l’avais découverte, dans un film bien sûr, quand j’avais 11 ans, et j’avais tout de suite été fasciné par son charisme et sa personnalité. J’avais même commencé une collection d’objets à son effigie. Quelques années plus tard, travaillant dans une usine de friteuses où j’emballais des cartons qui partaient dans le monde entier, je glissais des petits mots où était écrit: «Je suis fan de Marilyn Monroe, merci de m’envoyer des cartes postales si vous en avez.» Mes «bouteilles à la mer» fonctionnaient: j’ai reçu des bouquins, des objets et des cartes postales inédites de Marilyn...

Dans le cadre de ma troupe, toutefois, il n’était malheureusement pas possible que je tienne ce rôle car un autre l’interprétait déjà sur scène. Cela ne m’empêchait pas de lui donner quelques petits conseils en coulisses. Un jour, il m’a dit: «OK, fais-le!» Il n’a pas eu besoin de me le répéter deux fois. Très vite, Marilyn est devenue mon numéro le plus apprécié. Tout le monde me le réclamait. Ce qui est drôle, c’est que je ne lui ressemble pas du tout, mais après une heure de maquillage, l’illusion était assez bluffante. Les gens me regardaient avec fascination, comme si j’étais vraiment elle. C’était d’ailleurs troublant... Mais quand j’ai atteint les 36 ans, l’âge qu’elle avait lors de sa disparition, j’ai décidé d’arrêter de me transformer en mon idole. Je l’admire trop pour faire une vieille Marilyn! Depuis, on ne cesse de me la réclamer, mais j’ai tenu bon. Je n’ai plus jamais fait de show de transformiste dans la peau de ce sex-symbol.

Bien dans ma peau d’homme

Pour la plupart des gens, se transformer en femme signifie qu’on aimerait en être une. Mais ce n’est pas du tout mon cas: je me sens à l’aise dans mon corps d’homme. Cela a toujours été très clair dans ma tête: à partir du moment où je pose le pied sur scène, j’incarne mes personnages et j’oublie tout. Mais une fois démaquillé, je redeviens Ted et je reprends ma vie de tous les jours.

J’ai imité plus d’une cinquantaine de vedettes féminines: Dalida, Grace Jones, Amanda Lear, Marlene Dietrich, Madonna, et plus récemment Amy Winehouse, Liane Foly ou Mylène Farmer. Pour prendre l’identité d’une personnalité, il ne suffit pas de mettre son costume et de la «singer». Il faut avant tout l’aimer. Et même comme ça, il n’est pas toujours facile d’attraper sa gestuelle, ses attitudes, ce qui la rend unique. Il m’est arrivé de passer des heures à visionner les images d’une star pour choper ses mimiques et ses tics.

Après avoir exercé ce métier durant des années en Suisse, à Paris et ailleurs, j’ai ralenti le rythme des spectacles, car en travaillant la nuit – on se couche à 4 heures du matin et on se lève à 14 heures – j’étais en décalage complet avec la réalité. Coiffeur de métier, j’ai mon propre salon à La Neuveville où je coupe les cheveux sous le regard bienveillant de Marilyn Monroe. Mais la magie du spectacle coule dans mes veines et il m’arrive encore souvent de me transformer en femme fatale dans le cadre de ma troupe Les Mermaids.

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