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Prostituée depuis 25 ans, mon métier me plaît

Prostituée depuis 25 ans, mon métier me plaît

Dans ce métier, c’est l’expérience qui permet de se préserver.

© Magali Girardin

J’ai choisi la prostitution pour être financièrement indépendante et élever mes trois enfants. Aujourd’hui, j’ai une bonne vie et beaucoup de liberté dans mon quotidien. Evidemment, savoir gérer cette liberté est quelque chose qui s’apprend…

Malgré plusieurs essais, je n’ai jamais réussi à trouver un emploi qui me convienne. J’ai travaillé dans des manufactures, des secrétariats, sans parvenir à me sentir vraiment à l’aise, à ma place. La prostitution est quelque chose qui me plaît et me convient. Et quand on aime ce que l’on fait, on le fait bien. Mes enfants sont au courant de mon occupation. Elevés dans la tolérance et le respect, ils ne me jugent pas. Nous entretenons des relations de qualité et prenons régulièrement des nouvelles les uns des autres. Etre une prostituée ne fait pas de moi une personne légère sur le plan moral et ne m’empêche pas de prendre mes responsabilités. A vrai dire, c’est même le contraire: mon engagement civique est plus grand que celui de la plupart des gens.

J’ai été mariée à deux reprises

Ces unions se sont toutes soldées par des échecs. Naturellement, je ne me prostituais pas durant ces périodes. Mais le mariage, le fait d’être la propriété d’un époux et d’avoir des devoirs envers lui est contre ma nature. Ma vie d’alors était plutôt confortable. Nous habitions en Suisse italienne, dans une région ensoleillée. Au final, je ne veux appartenir à personne et c’est en menant la vie que je mène que je me sens le plus moi-même. Pour faire simple, chez moi c’est comme je veux, quand je veux. Il n’y a pas d’autre alternative possible. Je suis trop libre pour vivre en couple. Et je dois bien admettre que certains clients sont des gens charmants. Il n’est pas rare que l’un d’entre eux me fasse un cadeau, m’envoie un message tendre pour me dire qu’il pense à moi. Je ne suis pas seule.

Née en Colombie, j’ai grandi dans une famille rigide, où l’apparence et le qu’en-dira-t-on étaient sacrés. Cette atmosphère étouffante a sans doute contribué à faire de moi la personne que je suis aujourd’hui. Mes rapports avec mes parents étaient tendus, j’ai rapidement commencé à fuguer, à disparaître durant des jours entiers. C’est en traînant dans le quartier des prostituées que j’ai découvert le métier. Je devais avoir 12 ou 13 ans et il m’arrivait quelquefois de passer la nuit chez l’une d’entre elles. Elles me dorlotaient, s’occupaient de moi comme si j’étais leur propre fille. J’ai aussi rencontré pas mal de punks, de marginaux qui m’acceptaient telle que j’étais, sans me juger. C’est de cette manière que j’ai compris ce qu’étaient la solidarité et l’entraide. Souvent, au petit matin, des policiers passaient pour me ramener à la maison. Malgré les disputes et les sanctions, je recommençais dès la première occasion.

La sexualité reste un tabou

Le regard que les gens ont sur mon métier est important pour moi. La psychologie et les sciences humaines me passionnent; la politique aussi, puisque je préside depuis plusieurs années le syndicat des travailleuses du sexe. Régulièrement, je participe à des conférences dans des écoles de travail social et des facultés de médecine. Il est important que ces étudiants connaissent la vérité de la prostitution, que quelqu’un ose leur raconter le quotidien d’une travailleuse du sexe. Malgré tout ce que l’on peut dire, la sexualité reste un sujet tabou. Je me souviens d’une scène particulièrement marquante dans un auditoire de futurs médecins, il y a quelques années. J’étais venue pour témoigner et j’avais demandé aux étudiants combien d’entre eux – l’auditoire était quasi complet – étaient déjà allés chez une prostituée. Seuls cinq d’entre eux avaient levé la main.

Si le métier est aussi dur et précaire pour une grande partie des prostituées, ce n’est pas uniquement lié à la nature de leurs activités. Il y a beaucoup d’intermédiaires – tenanciers, propriétaires de bars, gérants – qui, malgré la législation en vigueur en Suisse, se sucrent sur le dos des femmes. Cette situation est intolérable pour moi. Cela me révolte profondément. Il me semble que c’est là que réside la véritable prostitution, l’asservissement des femmes au profit des hommes. A Genève, certains gérants n’hésitent pas à louer des chambres à 4000 francs lorsqu’il s’agit d’une prostituée. C’est scandaleux!

Beaucoup d’autres dangers existent dans ce milieu

Lorsque des jeunes filles inexpérimentées se lancent sur le trottoir, elles sont très souvent inconscientes. Elles prennent des risques inconsidérés, ont des rapports tarifés avec des hommes alcoolisés ou drogués sans avoir conscience du danger. Dans ce métier comme dans toute autre activité, l’expérience permet de se préserver. Je n’accepte jamais un client lorsqu’il est sous influence et je sais me fier à mon instinct. Ce n’est qu’après des années que l’on finit par trouver ses propres marques. Lorsque je vois des jeunes femmes après une agression, cela me fait de la peine et me donne envie de les aider. Depuis quelques années, une idée a germé en moi: écrire un livre, un manuel destiné aux prostituées afin de les guider dans l’exercice de leur métier.

Sa dernière image de femme

En 2014, j’ai passé le diplôme d’assistante sexuelle. C’est une occupation particulière qui me valorise beaucoup. Je prends soin de personnes handicapées – motrices et cérébrales – qui ne pourraient normalement pas avoir accès à la sexualité. Ce type d’échanges se fait avec le corps et avec l’âme. Je ne pense pas que toute personne prostituée serait en mesure de le faire. C’est au cours d’une prestation particulière que j’ai vraiment compris le bien-fondé de la démarche: condamné par les médecins, un homme m’a contactée un jour afin de vivre une dernière expérience physique avec une femme. Etant célibataire et très diminué, il a fait appel à moi pour venir à son domicile. Je me souviens de son appartement, un magnifique duplex avec vue sur le lac. Toute son histoire tenait entre ces murs. Des livres, des photos, des tableaux et des objets précieux racontaient un parcours de vie riche. Celui d’un intellectuel, passionné de culture et d’art. Malgré tout, cet homme brillant a fait appel à moi au crépuscule de sa vie. Je me souviens de ses paroles: «Vous êtes la dernière image de femme que j’emporte avec moi.»

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