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Privilégier les livres aux écrans pendant l'été, une bonne idée?

Getty Images Catherine Delahaye

Entre livre et tablette, le coeur des enfants balance... mais les deux supports ont du bon en matière d'apprentissage.

© Getty Images - Catherine Delahaye

Prendre le temps des vacances pour encourager son enfant à lire, glisser dans la valise quelques bouquins choisis avec lui et limiter l’utilisation de sa sacro-sainte tablette à junior… sur le papier, l’intention parentale est louable, mais est-il vraiment utile de privilégier un support plutôt qu’un autre en matière de concentration, d’apprentissage et de développement de l’enfant? Bonne nouvelle pour la paix des familles, livre et tablette peuvent être complémentaires, assure le psychiatre et docteur en psychologie membre de l’Académie des technologies, Serge Tisseron. Explications.

Le psychanaliste Serge Tisseron
Spécialiste en matière d'éducation et d'utilisation des écrans, le psychanaliste Serge Tisseron a publié de nombreux ouvrages de référence sur le sujet.

FEMINA Les livres éducatifs et autres cahiers de vacances ont-ils toujours leur place dans la valise à l’ère de la tablette?
Serge Tisseron Oui. L’être humain a inventé l’écriture, puis le livre, pour prendre le relais et amplifier certaines de ses capacités mentales et sociales. C’est la même chose pour les outils numériques. Le livre et les écrans mobilisent des compétences différentes et complémentaires.

En quoi sont-ils complémentaires en matière d’apprentissage?
L’apprentissage de la lecture et de l’écriture bénéficient du rapport au livre et au cahier. En ce qui concerne la découverte culturelle, les écrans offrent la possibilité de croiser textes et images. Ils permettent aussi de partager des centres d’intérêt à distance et à des enfants seuls avec leurs parents de garder une sociabilité avec leurs camarades. Toutefois, on n’oubliera pas qu’il est essentiel de privilégier les contacts de proximité sur les contacts à distance, passant par les outils numériques. En 2008, dans le cadre de ce que j’ai appelé les balises 3/6/9/12 (pour 3 ans, 6 ans, 9 ans et 12 ans), j’ai défini trois principes fondamentaux pour guider les parents: l’alternance des activités, l’accompagnement parental et l’apprentissage de l’autorégulation, qui passe d’abord par le fait d’inviter l’enfant à attendre. Il est essentiel de convenir avec l’enfant des temps pendant lesquels il se consacrera à la lecture ou aux écrans et des temps pendant lesquels il participera à la vie collective.

Contrairement aux tablettes, qui offrent une grande interactivité, le livre a un début, une fin, et on ne peut pas en contrôler l’histoire. Est-ce est un bon apprentissage de la finitude et de la frustration?

La culture du livre favorise la pensée linéaire, sur le modèle du langage, et la construction narrative fondée sur la temporalité.

A l’inverse, les écrans favorisent une pensée en réseau, qui s’appuie sur des images et des repères spatialisés. La construction narrative se fait plutôt par analogies et contiguïtés. On peut sauter d’un domaine à un autre à partir d’un détail de l’image, d’une forme ou même d’une couleur, mais ces deux domaines se sont rapprochés. Les jeux en solo, les animations, ont une fin et souvent une solide narration. On parle d’ailleurs pour certains d’entre eux de «jeux narratifs».

Ouvrir un livre, c’est aussi marquer un temps d’arrêt. Est-ce important, selon vous, surtout pendant cette période de vacances?

Le livre est irremplaçable. Non seulement il construit la relation au temps, mais il favorise les formes d’attention sur la longue durée. En outre, il enrichit le vocabulaire, la syntaxe et favorise la capacité de raconter, mais aussi de se raconter.

Cette capacité est essentielle pour que l’enfant puisse construire le récit de son histoire personnelle, tout autant que son histoire familiale et sociale.

La stimulation de l’imagination est-elle plus grande via un livre que par l’intermédiaire d’un écran?
Il existe des livres qui enrichissent l’imagination et d’autres qui l’appauvrissent ou qui valorisent des choix problématiques. C’est exactement la même chose avec les écrans. C’est le rôle des parents de guider les enfants dans la découverte des outils culturels les plus à même d’enrichir leur imagination, et donc leur créativité, en fonction des valeurs qui sont les leurs. Pour cela, ils doivent prendre l’habitude d’en parler.

Est-ce que le livre encourage à plus de concentration et moins de «picorage»?
Pour le livre comme pour les écrans, on picore quand ce qu’on y trouve ennuie. Le livre, comme les écrans, favorise fondamentalement un processus d’immersion. Dans les deux cas, on a tendance à oublier le monde environnant pour vivre dans la fiction. Toutefois, l’immersion n’est pas la même. Le lecteur est en immersion narrative, il suit le texte qu’il lit et il a la possibilité de revenir en arrière, de ralentir sa lecture ou de l’accélérer. En revanche, les écrans favorisent une immersion à la fois narrative et sensorielle. Ils racontent, mais en même temps ils fournissent des images et des sons qui suscitent une fiction dans laquelle le sujet n’a pas l’initiative.

C’est pourquoi il est plus difficile de sortir d’un écran que d’un livre et que l’immersion sensorielle suscitée par les écrans augmente le risque de fuite du monde chez les sujets en situation de fragilité. Le risque est encore bien plus grand quand l’enfant utilise un casque audio.

Dans les deux cas, l’accompagnement des parents est-il primordial?
Oui. Que l’enfant lise ou qu’il soit sur une tablette, l’important est de prendre un temps quotidien pour parler avec lui de ce qu’il lit, ainsi que de ce qu’il voit et fait avec les écrans. C’est à la fois une façon de lui montrer l’intérêt qu’on porte à ce qu’il fait et de l’inviter à développer une narration personnelle du monde.

Apprivoiser les écrans
Un livre pour aider parents, enfants et spécialistes de l'éducation à trouver le bon dosage dans l'utilisation des écrans pour un meilleur apprentissage.

«3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir», Serge Tisseron, Ed. Eres, nouvelle édition (2018).

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