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L’obsession de la réussite encourage les personnalités pathologiques

Lobsession de la reussite encourage les psychopathes et les narcissiques

Le psychiatre Christophe André explique l'augmentation de troubles anxieux chez les paranoïaques et les narcissiques, adultes comme enfants, notamment par le manque actuel d'interactions sociales. «Or, cette espèce de permanence de contact imprévus, de rencontres avec de nouvelles personnes, c’est un peu comme un yoga relationnel, ça nous force à une certaine flexibilité, à une curiosité. Ca maintient la capacité de nous adapter.»

© Getty Images

Du paranoïaque qui prend tout comme une attaque, à l'obsessionnel qui se noie dans les détails, en passant par le narcissique qui tire la couverture à lui, tous bouleversent la vie quotidienne, au travail comme à la maison. Pour mieux les comprendre et mieux les gérer, François Lelord et Christophe André proposent une édition enrichie de leur manuel de survie face à ces personnalités pathologiques.

Dans Les nouvelles personnalités difficiles (Ed. Odile Jacob), les deux psychiatres décortiquent douze profils via leurs expériences thérapeutiques, avec des exemples de cas concrets et des modes d’emploi pour ne plus entrer dans le jeu de ces personnalités difficiles. Zoom sur les nouvelles personnalités problématiques qui émergent depuis quelques années via une interview croisée des deux auteurs.

FEMINA Dans cette nouvelle édition, vous avez ajouté deux personnalités problématiques: les psychopathes et les borderline. Qu’est-ce qui a favorisé leur émergence ces dernières années?
François Lelord
Ces personnalités étaient connues mais elles ont émergé, en effet. On diagnostique de plus en plus de personnalités borderline par exemple. De même, les psychopathes sont plus étudiés. Ce qui est nouveau, c’est qu’avant on s’intéressait à ce qu’on appellerait les psychopathes de prison, les délinquants récidivistes. Maintenant, on s’intéresse à ce qu’on appelle les psychopathes en col blanc, c’est-à-dire ceux qui ont une bonne réussite personnelle, mais peuvent avoir des traits de personnalité psychopathe: un charme, une absence totale de scrupule, une impulsivité.

Christophe André On pense que les évolutions sociales n’ont pas fabriqué ces nouvelles personnalités, mais ont permis qu’elles deviennent plus visibles. C’est ce qu’on nomme un modèle bio-psycho-social, qui présente à la fois des prédispositions biologiques, qui vont être amenées à être amplifiées ou au contraire régulées par les événements psychologiques, mais aussi - c’est ce qu’on a trop longtemps oublié en psychologie et en psychiatrie-, par le fonctionnement des sociétés. Les humains sont les mêmes, c’est juste que les sociétés ont changé.

En quoi ces changements de société peuvent-ils créer des psychopathes?
Christophe André Pour les psychopathes - comme pour les narcissiques -, notre hypothèse c’est qu’effectivement on vit dans des sociétés qui ont tendance à libérer l’expression des droits au dépend des devoirs, qui vouent une admiration à des gens qui réussissent quels que soient les moyens. On assiste aussi à un recul des contraintes éducatives traditionnelles.

Les enfants de ma génération filaient droit et avaient peur des adultes. Maintenant, ce sont les adultes qui ont peur des enfants qui mettent le feu aux poubelles. Tout ça ne crée pas les psychopathes, mais fait que les gamins ayant tendance à accorder peu d’importance aux émotions d’autrui, à privilégier le passage à l’acte, ne sont plus cadrés par la société comme ils l’étaient.

Une troisième personnalité émerge, celle des narcissiques. C’est l’époque plus individualiste dans laquelle nous vivons qui les favorise?
Christophe André Ils ont toujours été là, mais tant qu’ils évoluaient dans des sociétés où il y avait ce qu’on appelle le péché d’orgueil, on leur rappelait sans cesse qu’il fallait courber l’échine, ne serait-ce que devant Dieu.

A partir du XXe siècle, en Occident, on a considéré que l’enfant était un petit roi, une petite princesse. Ce qui était bien au départ, mais en leur accordant une place très importante on a oublié qu’il y avait l’amour, évidemment, mais aussi le cadrage. Ce qui explique ce que certains chercheurs ont appelé l’épidémie de narcissisme.

François Lelord Toutes les études sur le long terme montrent que les taux narcissiques sont plus élevés que pour les générations d’avant dans les pays occidentaux. Là où l’éducation traditionnelle contrôlait ceux qui avaient des prédispositions à être narcissiques, aujourd’hui ils sont au contraire valorisés dans l’éducation. Ca s’explique aussi parce que nos sociétés sont devenues plus individualistes. Les personnes prédisposées au narcissisme ont plus de chance ou de risque de le devenir.

Vous mettez en lumière que ce ne sont pas toujours les autres qui sont difficiles, mais parfois nous-mêmes quand on est stressés… Le stress révélerait-il ces tendances?
Christophe André Le stress, mais aussi l’insécurité et le doute. Un narcissique l’est pour toujours, mais quand il se sent dans un environnement compétitif où tout n’est pas acquis, il force la dose. Pareil pour les histrioniques qui, lorsqu’ils ont l’impression que l’attention se détourne d’eux utilisent leur manière de l’attirer en amplifiant l’expression de leurs émotions.

Tout ce qui est souffrance - et le stress en fait partie - à tendance à amplifier le trait pathologique: le narcissique est plus narcissique, l’obsessionnel est plus obsessionnel, le parano est encore plus parano.

Parlant de stress, l’année pandémique que nous venons de vivre pourrait-elle être un terreau fertile à l’expression de ces personnalités difficiles?
François Lelord Cette épidémie est un grand événement stressant et durable. Tout le monde est éprouvé et descend d’un cran en termes de santé mentale. Les gens naturellement très en forme ne se sentent pas très en forme, les gens un peu limite voient leurs difficultés s'aggraver.

Certaines personnes se sentent mieux en télétravail, par exemple les personnalités évitantes ou schizoïdes que l’interaction avec les autres fatigue. Ils ne sont pas très doués pour le small talk; ils n’osent pas le dire, mais depuis qu’ils font du télétravail ils se sentent mieux, plus efficaces, plus concentrés. Mais la majorité des gens souffrent de cette absence de contacts informels, du regard des autres qui nourrit un peu l’estime de soi. Globalement, tout le monde est éprouvé.

Christophe André L’écosystème social a été très perturbé, les troubles anxieux et dépressifs sont en augmentation. Pour les paranoïaques, alors que fake news et complotisme ont pris l’ascenseur, c’est aussi un terrain formidable. Le narcissique a quant à lui la possibilité d’être très narcissique sur les réseaux sociaux, de montrer les belles choses, ce qu’on a mieux fait que les autres. Ce qui a sans doute été un effet aggravant, c’est que ce confinement a appauvri nos interactions avec le réel.

Or, cette espèce de permanence de contact imprévus, de rencontres avec de nouvelles personnes, c’est un peu comme un yoga relationnel, ça nous force à une certaine flexibilité, à une curiosité. Ca maintient la capacité de nous adapter. Le confinement appauvrit toute la diversité que nous apporte le monde réel, c’est certainement un facteur aggravant de nos fragilités, de nos mauvaises habitudes.

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