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Sonia Seneviratne: «Les étudiantes manquent souvent de confiance en elles»

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«Autour de 30 ans, beaucoup de femmes mettent un terme à leur carrière académique. Quelle est la part de la pression sociale, du choix personnel? Les raisons s’entremêlent probablement. J’ai eu des étudiantes très douées à qui j’ai dit qu’elles pourraient vraiment faire carrière si elles le voulaient, mais parfois ce sont les femmes elles-mêmes qui rechignent.»

© Anne-Laure Lechat

Ce qu'elle cherche: Comprendre les mécanismes qui induisent les événements climatiques extrêmes tels que les canicules et les sécheresses.

Ce qu’elle a trouvé: La végétation joue un rôle très important dans ces processus.

Bio-express:

1974: Naissance, le 5 juin à Lausanne. Elle grandit à Lutry (VD)

2002: Thèse défendue à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich sur les sécheresses et les canicules

2007: Nommée professeure assistante à l’EPFZ, puis professeure ordinaire en 2016

2010: Naissance de son premier enfant. Elle en aura un deuxième en 2014

2018: Elle co-signe le rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 C°

Difficile de faire plus concernant et plus actuel comme centre d’intérêt. Climatologue, Sonia Seneviratne étudie les événements extrêmes, en particulier les canicules et les sécheresses. Alors forcément, cela fait d’elle une spécialiste souvent sollicitée par les médias. D’autant plus que la Vaudoise, professeure à l’Ecole polytechnique de Zurich, compte parmi les auteurs du GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur le climat. Co-signataire du document spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C, publié en 2018, elle coordonne un chapitre du prochain rapport, à paraître en 2021.

Un intérêt qui vient de loin

Consciente, sans doute plus que n’importe qui, que le temps qui reste pour agir nous est compté, elle a fait de l’urgence un moteur. Son engagement l’a notamment poussée à témoigner, en janvier dernier, au procès des jeunes militants pour le climat, poursuivis pour avoir occupé une succursale du Credit Suisse de Lausanne. La scientifique nous le rappelle volontiers, «c’est l’avenir de nos enfants qui est en jeu». Sonia Seneviratne en a deux. A 10 et 6 ans, ils n’ont aucune chance d’avoir la moindre influence sur ce qui se joue maintenant, puisque c’est tout de suite qu’il faudrait baisser drastiquement les émissions de CO2, estime-t-elle. Aux adultes d’agir, chacun à sa manière: «Il est important de réaliser qu’il y a urgence, mais il ne faut pas que la peur nous paralyse.»

Sa contribution à elle se joue au niveau de la connaissance, du rôle de la végétation particulièrement. «Au printemps et en été, les plantes évaporent beaucoup d’eau, ce qui joue un rôle dans les sécheresses et dans l’intensité des canicules, résume-t-elle. Il faut étudier ces mécanismes d’un point de vue à la fois biologique et physique. Les aspects de la physiologie des plantes sont en particulier importants.»

Comprendre, une marotte qui remonte très loin. «Vers 6 ou 7 ans, j’étais fascinée par le dictionnaire, je voulais tout apprendre», se souvient-elle en riant, revendiquant son goût pour la science comme une vocation: «J’ai toujours voulu savoir comment les choses, la nature fonctionnaient.»

Adolescente, elle se rêve astrophysicienne. «A 17 ans, j’ai fait un stage à l’Observatoire de Genève. Je me suis dit que c’était fascinant, mais un peu abstrait et peut-être pas ce qu’il y avait de plus urgent.» L’urgence, déjà. Les dangers que l’être humain est en train de faire courir à la planète la ramènent sur Terre. On est alors au début des années 90. L’époque du sommet de Rio, qui a donné le coup d’envoi d’un programme de lutte contre le changement climatique. Sonia Seneviratne ne sera pas astrophysicienne, ni archéologue, ni linguiste, comme elle y a songé également. Son sujet de prédilection deviendra le climat. Un domaine «à la fois nouveau, intéressant et utile pour la société».

Elle grimpe alors les échelons dans un milieu très masculin, sans jamais se sentir illégitime en raison de son genre, affirme-t-elle. Une force de caractère peut-être acquise durant son enfance, passée dans le canton de Vaud au sein d’une famille mixte, entre un père sri-lankais, une mère suisse et deux petites sœurs.

«Mes parents étaient ouverts d’esprit, ils m’ont fait comprendre qu’il était important de se réaliser dans son travail. Aucun des deux n’est scientifique, mais ils ont toujours respecté mon intérêt pour ce domaine et m’ont encouragée.

Ma mère, qui donne des cours de piano, n’avait pas reçu beaucoup de soutien de sa famille quand elle a choisi de faire de la musique. Ses parents auraient préféré qu’elle opte pour un travail plus traditionnel. Elle a dû se battre et je pense qu’il était important pour elle que ses enfants aient la possibilité de faire ce qui comptait pour eux.»

La seule femme

N’empêche, au moment de choisir une filière universitaire, elle hésite entre deux voies: «Je savais que si j’allais en physique, je serais pratiquement la seule femme et je dois avouer que cela a un peu pesé dans la balance. Je me suis inscrite en biologie.» Mais après deux ans passés à l’Université de Lausanne, elle se rend à l’évidence: son intérêt pour la physique et les mathématiques reste inassouvi. Et le fait d’être une femme n’est certainement pas une bonne raison pour y renoncer. Elle bifurque vers la physique de l’environnement à l’EPFZ.

«Je me suis rendu compte que c’était ça que je voulais étudier», glisse-t-elle. Comme prévu, les femmes ne sont pas légion. Elle se souvient d’un cours d’électrotechnique qui réunissait une centaine d’étudiants, dont une seule femme… elle. Mais appartenir à une espèce rare la laisse de marbre. «Je ne me posais pas trop de questions, j’aimais ce que je faisais, j’avais des amis, ça m’allait très bien.»

Depuis, les contingents d’étudiants en sciences se sont féminisés. Reste un effet entonnoir. «Il y a beaucoup d’étudiantes au niveau du master, moins en thèse, mais c’est ensuite que se produit un changement abrupt, constate la climatologue. Autour de 30 ans, beaucoup de femmes mettent un terme à leur carrière académique. Quelle est la part de la pression sociale, du choix personnel? Les raisons s’entremêlent probablement. J’ai eu des étudiantes très douées à qui j’ai dit qu’elles pourraient vraiment faire carrière si elles le voulaient, mais parfois ce sont les femmes elles-mêmes qui rechignent. On ne peut pas les forcer si elles n’en ont pas envie.»

Côté motivation, Sonia Seneviratne n’a pas calé après sa thèse. «Je voulais continuer, je me disais que je pouvais comprendre mon sujet encore mieux.» Direction les Etats-Unis pour un post-doc d’un an et demi à la NASA. Elle connaît le pays pour y avoir déjà séjourné durant ses études, à l’occasion d’un passage au très réputé MIT de Boston, où la proportion de femmes professeures en sciences de l’environnement l’avait surprise autant qu’enthousiasmée.

Pour moins de stéréotypes

En couple, la scientifique est mère d’une fille et d’un garçon. «Mon mari me soutient beaucoup, reconnaît-elle. Il est aussi scientifique à l’EPFZ, il comprend sans doute mieux certaines de mes contraintes, ce qui est essentiel quand on a une famille. Il s’occupe plus des enfants, c’est lui qui les emmène à l’école et va les chercher, même si je bénéficie d’une certaine flexibilité. Je peux m’adapter s’il y a une réunion de parents d’élèves, par exemple.» Pour autant qu’elle se trouve en Suisse, car si le Covid-19 a contraint la scientifique à rester au bord de la Limmat, elle effectue habituellement de fréquents voyages à l’étranger.

Jeune, brillante, nommée professeure alors qu’elle n’avait que 32 ans, Sonia Seneviratne est consciente de susciter une certaine curiosité. Cependant, elle ne se voit pas en fer de lance de la cause féministe. «J’aimerais que les rôles soient moins stéréotypés, mais je ne suis pas une militante. J’apporte simplement ma contribution par le fait que j’occupe une position atypique pour une femme», rétorque celle qui chapeaute aujourd’hui une équipe d’une quinzaine de chercheurs et, à ce titre, a tout de même eu l’occasion de noter que, parmi ses étudiants, ce sont essentiellement les filles qui manquent de confiance en elles, «même lorsqu’elles sont très douées».

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