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Portrait inspirant

Kathryn Hess Bellwald: «Pouvoir changer les règles, j’ai trouvé ça génial»

Femme Femina Anne Laure Lechat

«Systématiquement, une femme sera beaucoup plus interrompue en cours d’exposé par des objections qu’un collègue masculin, et le bien-fondé de son raisonnement sera bien plus remis en question. Il faut le savoir et être prête.»

Sa mini-biographie

1967: Naissance aux USA

1979: Commence à aimer la géométrie
non euclidienne

1989: Doctorat en mathématiques au MIT

1991: Post-doctorat à l’EPFL

2019: Nommée professeure ordinaire à l’EPFL

Son portrait

Les maths, une branche aride pour cerveaux conformistes avides d’appliquer des lois? «Pas du tout», rétorque Kathryn Hess Bellwald, professeure à l’EPFL. Elle, c’est la dimension subversive de la matière qui l’a d’abord séduite. Élève de primaire très moyennement intéressée par l’arithmétique enseignée dans sa classe, elle assiste à 11 ans à un cours avancé de géométrie où on lui explique que dans les vraies maths, il peut exister autre chose qu’Euclide et ses droites parallèles qui ne se croisent jamais. Les axiomes de bases peuvent être différents. Un horizon s’ouvre:

«Avoir le droit de changer les règles, celles que je croyais immuables et incontestables, j’ai trouvé ça assez génial. Travailler avec des hypothèses totalement différentes dans un monde donné et se demander "qu’est-ce qui se passe si je change ceci? Et cela?" c’est vraiment une liberté incroyable.»

Première constatation donc, les maths, c’est pour les rebelles.

Ton mari ne gagne pas assez ou quoi?

Mais les maths, c’est en plus une histoire de créativité, et même de beauté, soutient cette spécialiste de la topologie (en très schématique, il s’agit de l’étude des propriétés de formes géométriques qui ne changent pas lors de déformations plastiques, comme le nombre de trous qu’a la forme). Pas flagrant pour un béotien, mais il paraît que «la cristallisation des structures sous-jacentes du monde qui nous entoure, c’est magnifique – vous pouvez extraire l’essence des choses, presque comme si vous faisiez de la philosophie à la Platon, et vous voyez apparaître les mêmes structures dans des domaines a priori très différents. Quand vous arrivez à ça, que vous l’avez sous les yeux, c’est très beau.» On croira Kathryn Hess Bellwald sur parole: les maths, c’est aussi pour les esthètes.

Mais est-ce que c’est pour les filles ? «Toujours pas assez», se souvient celle qui au début de sa carrière académique s’est souvent retrouvée dans des colloques de 200 personnes avec une autre chercheuse senior et quatre ou cinq doctorantes. Mais ça change. «Maintenant c’est quand je suis la seule femme que ça me fait bizarre; je me suis habituée à ce qu’on soit quand même 20 à 25% des effectifs.»

Ce qui n’empêche pas Messieurs les universitaires de faire preuve aujourd’hui encore de sexisme ordinaire. Quand une femme présente une recherche dans un congrès, elle a intérêt à avoir peaufiné son argumentation:

«Systématiquement, elle sera beaucoup plus interrompue en cours d’exposé par des objections qu’un collègue masculin, et le bien-fondé de son raisonnement sera bien plus remis en question. Il faut le savoir et être prête.»

Mais forcément, ça agace, comme cette remarque d’un collègue lorsqu’en congé maternité après la naissance de son troisième garçon (elle en a quatre), elle passe à l’EPFL chercher son courrier et voir ses doctorants: «Ah mais tu es là? Quoi, tu penses reprendre le travail après ton congé, malgré tes enfants? Mais ton mari ne gagne pas assez ou quoi?» «Je ne m’attendais pas à ça de sa part», commente sobrement la mathématicienne.

Aujourd’hui, il y a dans le département six professeures pour 31 postes, et en bachelor de mathématiques, les femmes constituent presque 30% des effectifs. Malgré les efforts de l’EPFL, les chiffres n’augmentent que lentement. Pourquoi? «C’est difficile de changer ça parce qu’il y a énormément de paramètres, explique la chercheuse. Culturels notamment: au Portugal, 50% des professeurs de maths sont des professeures. L’Italie a aussi une forte tradition dans ce domaine, même s’il me semble que c’est un peu en baisse, sans qu’on sache pourquoi.» Il est donc possible d’arriver à la parité et d’intéresser les filles à ces branches qui ouvrent à des métiers porteurs et souvent bien payés.

Mais changer de culture, ce n’est pas tout simple. En Suisse, un des problèmes identifiés par la professeure est que pour réussir cette filière exigeante à l’EPFL, «il faut avoir opéré les bons choix avant le début du gymnase, en optant en tout cas pour les maths renforcées, et de préférence pour maths et applications des maths en filière principale – après c’est trop tard, explique Kathryn Hess Bellwald. Donc ça se joue vers 14 ans, et à cet âge, le regard des pairs pèse énormément sur le choix des filles. Même celles qui sont douées se censurent.»

Et de citer en exemple deux de ses collègues masculins qui ont encouragé leurs propres filles à suivre cette voie – mais dont l’influence n’a pas fait le poids face à celle des camarades. «J’ai participé plusieurs fois comme prof à des cours d’été organisés aux USA par l’Université John Hopkins pour les enfants doués. On m’a une fois proposé de mener avec deux assistantes une classe uniquement composée de filles, à titre expérimental. J’étais très sceptique, je trouvais que c’était de la discrimination, je n’aimais pas cette idée de ségrégation. Et puis j’ai fini par me laisser convaincre et je dois avouer que le résultat était bluffant: l’ambiance, les progrès réalisés, l’engagement, le soutien entre elles, tout était différent.»

La non-mixité comme solution? «C’est en tout cas une voie à explorer, mais seulement comme option, et certainement pas pour tous les cours.» Et de citer en autre exemple la chute du nombre de mathématiciennes en France depuis que la mixité a été imposée à l’ENS dans les années 70-80.

Autre paramètre important, l’existence de modèles. Kathryn Hess Bellwald joue le jeu et va souvent parler devant des élèves, dans des classes. Quand elle était doctorante au MIT, en passant devant les bureaux des profs dans le couloir, elle voyait… un seul nom de femme. C’est plus inspirant que zéro, «mais c’est rude, ça ne vous encourage pas vraiment à y croire». Avec des collègues femmes, elle a aussi créé un groupe de chercheuses en topologie, histoire que des scientifiques plus expérimentées puissent jouer le rôle de mentors auprès des jeunes, qui sont assez nombreuses à être tentées par une carrière académique, mais souvent abandonnent – plus que les hommes. «C’est un milieu où réussir est difficile, il faut du talent, il faut du travail, mais ça ne suffit pas, il faut aussi beaucoup de chance: qu’un poste dans votre spécialité se libère juste au moment où dans votre carrière vous êtes prête à l’assumer. Alors si avec notre réseau on peut donner un petit coup de pouce à la chance…»

Réactions en chaîne

Même une fois lancée, la carrière d’une femme est encore compliquée par la maternité. Kathryn Hess Bellwald a été très présente pour ses enfants, et elle avoue sans ambages avoir nettement moins publié pendant une quinzaine d’années: «Quand je m’y suis remise, ça a été une sorte d’explosion, comme si mes recherches avaient été dormantes et se réveillaient d’un coup, se souvient-elle. Mais devenir mère est souvent pour les chercheuses le début d’une voie de garage; j’ai eu la chance, quand j’ai eu plus de temps, de pouvoir d’une part redémarrer mes travaux en maths pures, et d’autre part de collaborer au Blue Brain Project, ce qui m’a donné davantage de visibilité.» Les opportunités, encore faut-il savoir les saisir, ou les créer.

Kathryn Hess Bellwald: ce qu’elle cherche

Selon Galilée, le livre de l’Univers est écrit en langage mathématique. Je cherche à y lire et comprendre les chapitres ayant trait à la notion de forme et les rôles qu’elle joue dans les théories abstraites et dans le monde réel.

Ce qu’elle a trouvé

Que même les maths les plus «pures» trouvent des applications réelles
au fil des années.

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