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Au-delà du mur du son

Rencontre avec Lucie Leguay, une cheffe d’orchestre qui déconstruit les clichés

Rencontre avec Lucie Leguay, une cheffe d’orchestre qui déconstruit les clichés

«Quand je travaille avec les musiciens, je leur parle de couleurs, de textures et d’images.» - Lucie Leguay

© CHRISTINE LEDROIT-PERRIN

Si elle n’était pas devenue cheffe d’orchestre, Lucie Leguay serait pilote d’avion de chasse. Un rêve qu’elle s’apprête d’ailleurs à réaliser lors de son baptême d’aviation, dans quelques jours. En musique, dans les airs ou sur un court de tennis, son sport préféré, la maestra lilloise de 32 ans aime les sensations fortes. Révélée à l’occasion de sa distinction au premier Tremplin pour jeunes cheffes d’orchestre à la Philharmonie de Paris en 2018, Lucie Leguay poursuit une carrière éclectique lui permettant d’aborder avec passion et une énergie remarquable un très large répertoire, ébauche la bio sur son site officiel. Un jeune curriculum vitæ au rayonnement international.

«Je viens d’arriver à l’hôtel, j’étais en répétition. Là je suis installée, prête à répondre à toutes vos questions», annonce-t-elle au début de l’entretien téléphonique, disponible. Une femme cheffe d’orchestre, oui. Et on se réjouit de ne plus avoir à préciser le genre de la personne qui dirige les musiciens au doigt et à la baguette. Musique d’avenir? On le souhaite de tout cœur.

Merci Mickey!

Pour l’heure, à la fois battante et posée, passionnée et lucide, meneuse et à l’écoute des musiciens autour d’elle, Lucie Leguay déconstruit à elle seule tous les clichés autocrates attribués à son métier. «Ce métier m’avait toujours intriguée. C’est vrai qu’il n’y avait que des hommes, donc pas forcément de modèle à suivre pour moi, révèle-t-elle. J’adore les gens, le groupe, l’orchestre. En tant que pianiste, je me sentais parfois un peu seule.»

«Ma vocation est née de l’envie de jouer avec les autres et cette énergie incroyable qui circule entre les musiciens sur scène. C’est Jean-Sébastien Béreau, mon professeur et mentor, qui m’a vraiment poussée très loin dans la direction d’orchestre.»

Comme il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas d’accords mineurs sans accords majeurs. Avant de se retrouver seule face aux orchestres qu’elle dirige, la musicienne s’est fait l’oreille dès l’enfance auprès de son père pianiste, qui lui a enseigné l’instrument à cordes. «Ma grand-mère a fait du piano. Nous avions cette fibre musicale, mais je suis la seule à en faire mon métier.»

Amusée, elle se souvient de la musique qu’elle écoutait en famille à la maison. Surtout des bandes originales de films. «Je me rappelle très précisément que c’est Le sacre du printemps d’Igor Stravinsky dans Fantasia (Walt Disney, 1940) qui m’a donné envie de découvrir la musique classique. Tous ces dinosaures en train de mourir de soif dans le désert, je trouvais ça terrible quand j’étais toute petite. Fantasia, c’était ces dessins animés sans parole dans lesquels l’expression des sentiments humains passait à travers la musique. Il y avait aussi L’apprenti sorcier sur une musique de Paul Dukas: on voyait Mickey Mouse enfiler le chapeau du magicien et faire n’importe quoi en abusant de la magie avec les balais. Forcément, chaque fois que je dirige cette musique-là aujourd’hui, je repense au dessin animé. Quand j’ai réétudié Le sacre du printemps à 18 ans, ça m’a fait un choc. Toutes les images de mon enfance sont revenues d’un coup.»

On entend mieux les yeux fermés

Dans un monde saturé d’images, Lucie Leguay évite les écrans au-dessus de l’orchestre, comme c’est souvent le cas. Elle estime que les enfants passent déjà trop de temps sur des écrans de toutes tailles. «Je souhaite encourager le public à renouer avec l’écoute et l’imaginaire. Quand je travaille avec les musiciens, je leur parle de couleurs, de textures et d’images. Les images sont nécessaires pour se projeter dans la musique. Mais c’est en fermant les yeux qu’on voit les couleurs et qu’on entend mieux la musique. Même moi en dirigeant, il m’arrive de fermer les yeux pour mieux entendre. C’est différent dans un ciné-concert, où la musique est forcément au service de l’image. C’est assez génial de réaliser en le voyant qu’une scène de Star Wars n’aurait pas la même force sans une mélodie jouée par un instrument précis», s’enthousiasme-t-elle.

Gestes et cheveux en pagaille

Son métier, cheffe d’orchestre, fascine autant qu’il reste mystérieux. La gestuelle théâtrale est extrêmement physique, et les cheveux hirsutes de l’idée qu’on se fait d’un chef habité par l’œuvre n’ont pas échappé aux géants du cinéma. De Charlie Chaplin à Federico Fellini, la mystification de l’activité au diapason demeure un classique du grand écran. «Le public ne voit la gestuelle du chef d’orchestre que de dos, pourtant nous transmettons beaucoup d’informations aux musiciens avec le visage. On exprime autant de choses avec un regard et un sourire qu’une attitude corporelle. Parfois, c’est presque du théâtre!» On lui demande régulièrement d’intervenir dans les milieux d’entreprise pour partager son expérience managériale.

«Diriger un orchestre, c’est comme diriger une microsociété: il s’agit de 80 personnes qui ont toutes une histoire, qui sont parfois mariées ou divorcées entre elles. Il faut convaincre ces personnes-là de l’emmener le plus loin possible musicalement, le temps d’un concert.»

«La psychologie et les compétences en management sont très importantes dans mon travail. Avant, le chef d’orchestre était un peu dictateur, les musiciens obéissaient sans broncher. Aujourd’hui, on a intérêt à être fin psychologue pour comprendre la nature humaine, et les musiciens ont leur part d’expression. Je les considère comme mes collègues, et non pas comme de simples salariés. J’ai une relation humaine très proche avec eux. Ce ne sont pas des robots, mais des êtres humains.»

On file souvent la métaphore de notre époque chaotique avec le naufrage du Titanic. Pendant que le navire de luxe sombrait dans les eaux glacées de l’Atlantique Nord au large de Terre-Neuve, la légende veut que les musiciens aient joué jusqu’au bout de la glaçante nuit du 14 au 15 avril 1912. La musique aurait-elle le pouvoir de sauver le monde? «La musique a un rôle très important avec ce qui se passe en Ukraine actuellement. C’est un langage de paix universel. Beaucoup de compositeurs ont écrit des hymnes à la paix pour pouvoir délivrer un discours humain à travers la musique. On a besoin de la musique pour se distraire, les gens viennent aussi au concert pour oublier leurs problèmes et les soucis du quotidien.»

Consciente du vecteur d’émotions inégalable que représente la musique, la cheffe d’orchestre souligne aussi son rôle historique: «Lorsque les compositeurs travaillaient au service de la cour des rois et des empereurs, ils le faisaient parfois avec humour. Par exemple, Haydn se moquait bien des empereurs qui l’engageaient! La liaison entre la musique et le contexte historique est très forte.»

Une musicienne qu’elle admire

Véronique Sanson! J’aime aussi ce dialogue avec Michel Berger après leur rupture. Ce ping-pong par tubes interposés était incroyable.

Informations pratiques

L’Orchestre de chambre de Genève dirigé par Lucie Leguay, Alhambra de Genève, vendredi 10 juin 2022, 20 h.

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