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Jeu d'échecs: Où sont les reines?

Femmes echecs ou sont les reines

«La croyance selon laquelle le cerveau des femmes est moins adapté à certains domaines est enracinée dans notre histoire, sachant qu’à l’origine, les savoirs savants étaient jugés inappropriés pour elles», rappelle Isabelle Collet Professeure associée à la section des sciences de l’éducation de l’UNIGE.

© Charlie Gray / Netflix

Depuis que Beth Harmon, la fascinante héroïne du Jeu de la Dame, a pris d’assaut Netflix, les échecs connaissent un déferlement de nouveaux adeptes. Selon le journal britannique The Independent, les recherches d’échiquiers ont augmenté de 273% sur le site eBay (soit une recherche toutes les six secondes), juste après la diffusion de la série. Celle-ci raconte la success story fulgurante d’une jeune orpheline dans l’Amérique des années 60, qui se découvre un talent incroyable pour le jeu d’échecs. Issue du roman The Queen’s Gambit, signé en 1983 par Walter Tevis, l’histoire s’inspire du parcours de divers surdoués des échecs, dont un certain Bobby Fischer. Or, la protagoniste du livre, elle, est une femme! D’ailleurs, hormis son intelligence et son audace, Beth Harmon subjugue également pour cette raison: car oui, le jeu d’échecs est considéré, encore aujourd’hui, comme un sport largement masculin. Parmi les 102 meilleurs joueurs au monde, on ne trouve actuellement le nom que d’une seule femme, la talentueuse Chinoise Hou Yifan, prodige de 26 ans et championne du monde, qui occupe la 88e place du classement. Et notre pays ne fait pas exception:

selon les chiffres de la FSE, la Fédération suisse des échecs, seuls 6,8% de ses membres sont des femmes.

Au niveau des clubs d’échecs romands, le constat est identique. Bianca Prunescu, coordinatrice des formations et des projets au club La Garde du Roi, remarque que si les filles s’inscrivent en nombre grandissant, elles abandonnent vite l’activité: «Nous tentons toujours de découvrir pourquoi leur motivation se dissipe, car elles sont douées! déplore-t-elle. On nous a finalement conseillé d’entraîner les filles séparément et je vois effectivement qu’elles sont parfois intimidées par les garçons, plus habitués aux jeux de combat et parfois plus agressifs.» Dans ce but, Bianca Prunescu et son équipe s’apprêtent à ouvrir des entraînements exclusivement féminins, afin que les joueuses se sentent, à terme, suffisamment confiantes pour participer aux tournois mixtes. Car ainsi qu’elle le souligne, la confiance est absolument cruciale dans un jeu aussi psychologique.

Même son de cloche pour Rahel Umbach, membre du groupe de travail sur les échecs féminins en Suisse au sein de la FSE: «Les cours destinés aux moins de 8 ans comptent environ 24% de filles, note-t-elle. Toutefois, ce nombre diminue fortement par la suite, surtout à partir de 16 ans. L’explication typique, selon laquelle les adolescentes de cet âge accordent plus d’importance à d’autres choses, est un cliché, d’après moi.» Et Bianca Prunescu de souligner que les filles présentent les mêmes aptitudes que les garçons lorsqu’elles se lancent dans les échecs. Mais alors, pourquoi abandonnent-elles aussi vite?

Échecs et Maths

Malheureusement, l’idée que les femmes sont moins douées pour ce type d’activité vient de loin et s’avère susceptible d’en décourager plus d’une. Ainsi que nous l’explique Isabelle Collet, professeure associée à la section des sciences de l’éducation de l’Université de Genève, il existe une croyance solide selon laquelle le cerveau des femmes n’est pas adapté à certains domaines, tels que les mathématiques et les sciences.

«Cette idée reçue est enracinée dans notre histoire, sachant qu’à l’origine, tous les savoirs savants étaient jugés inappropriés pour les femmes, poursuit-elle. Celles-ci devaient se contenter de gérer la reproduction humaine et ne pas se mêler du reste, tandis que les hommes poursuivaient une forme d’immortalité, au travers de la création de savoir.

Jusqu’aux années 50, cette exclusion s’est recentrée sur les Humanités, le latin, le grec ou la philosophie, puisque à ce moment-là, ces matières donnaient du pouvoir dans le monde social. Puis, elles ont été remplacées par les sciences, les mathématiques et l’informatique.» En outre, lorsque les femmes tentaient de s’intéresser aux domaines typiquement masculins, on les accablait de ridicule: «Quand les universités se sont ouvertes aux femmes, à partir des années 1880, on décréta que les mathématiques étaient desséchantes pour elles et que ça les rendait infertiles», poursuit Isabelle Collet. Ainsi, sachant que les échecs constituent un sport de logique et que les femmes ont longtemps été considérées comme étant dénuées de logique, la remise en cause de leurs compétences semblait évidente…

© Phil Bray / Netflix

Cependant, la thèse selon laquelle le cerveau des femmes est moins adapté à ces secteurs n’est pas prouvée. «De façon générale, on observe moins de femmes là où les compétences mathématiques sont les plus attendues, concède Nicky Le Feuvre, professeure ordinaire à la Faculté de sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. Toutefois, cette règle souffre quelques exceptions qui nous permettent d’écarter l’hypothèse des différences biologiques ou génétiques entre les sexes. Le Portugal est souvent cité comme un cas intéressant, puisque les filles y ont longtemps eu de meilleurs résultats scolaires en maths que les garçons.»

De plus, lorsqu’il s’agit du jeu et de la stratégie aux échecs, les entraîneurs ne remarquent pas une grande différence: «Je connais des filles dotées d'un style agressif et des garçons très effacés, déclare Rahel Umbach. On me dit souvent que les filles ne sont pas très combatives et consentent plus facilement à un match nul si elles éprouvent de la pitié pour leur adversaire, mais il est statistiquement prouvé que le nombre de matches nuls est plus bas dans les tournois de dames que chez les hommes ou dans les compétitions mixtes!»

En effet, les joueuses que nous avons interrogées ne se laissent pas abattre: Alexandra Kosteniuk, grand maître russo-suisse de 36 ans et championne du monde féminine entre 2008 et 2010, affirme qu’elle s’est toujours sentie très à l’aise dans l’univers des échecs:

«Je n’ai jamais eu l’impression d’être confrontée à des obstacles particuliers parce que je suis une femme, alors que les joueuses féminines étaient encore plus rares lorsque j’ai commencé: j’étais la seule fille dans mon premier club d’échecs!»

Laura Stoeri, 24 ans, championne de Suisse en 2016, raconte une expérience similaire: «Je ne me suis pas sentie défavorisée parce que je suis une femme. Lorsque j’ai débuté, inspirée par mon grand frère, j’étais la seule fille dans mon club et j’ai toujours été habituée à m’entraîner avec des garçons.»

La confiance, une arme essentielle

Ça n’empêche que les femmes jouent moins et remportent, par conséquent, moins de victoires sur le plan mondial. Une hypothèse possible à cette mauvaise représentation serait un manque de confiance lié aux injonctions sexistes, notamment transmises de génération en génération. «On observe un comportement rationnel chez les femmes, qui vont s’orienter plus spontanément vers des espaces sociaux où on leur reconnaît des compétences et éviter ceux où leurs capacités sont systématiquement remises en question, développe la professeure Le Feuvre. Ça explique, par exemple, pourquoi les femmes se maintiennent plus rarement dans certains secteurs d’activité, alors qu’elles possèdent toutes les compétences nécessaires: elles ne supportent pas le climat hostile aux femmes qui y règne, limitant ainsi leurs chances de réussite professionnelle.»

Ce point semble pertinent lorsqu’il s’agit du jeu d’échecs, ainsi que le confirme Alexandra Kosteniuk: «Aujourd’hui, les filles peuvent débuter plus confortablement leur parcours et ont davantage de modèles féminins pour les inspirer, estime-t-elle. Par contre, pour devenir grand maître, je dirais qu’il faut consacrer au moins dix années complètes aux échecs en étant continuellement soutenue, financièrement et moralement. C’est donc plus difficile pour les femmes, sachant qu’elles sont moins encouragées à poursuivre cette voie et que les choses se compliquent si elles souhaitent avoir des enfants.»

Une autre hypothèse, émise par la professeure Collet, est liée à la représentation spatiale, très importante aux échecs, comme dans les métiers techniques et scientifiques: «Si les femmes sont parfois moins douées de ce côté-là, c’est probablement parce que les activités qu’on leur prédestine à l’enfance, comme jouer aux poupées dans leur chambre, entraînent moins cette faculté qu’un match de ballon à l’extérieur.»

La série Le jeu de la dame contribuera-t-elle à briser les clichés dont souffrent les femmes sur l’échiquier? S’il faudra davantage qu’un coup du berger pour déraciner ces anciens préjugés, Beth Harmon sera au moins parvenue à relancer la bataille!

The Queen's Gambit: qu'en pensent les joueuses?

Pour réaliser Le Jeu de la Dame, Netflix a fait appel à l’ancien champion du monde russe, Garry Kasparov. Toutefois, une série reste une série: «Il ne devrait pas exister de limites parce qu’on est une fille, mais il ne faut pas s’attendre à un miracle non plus, estime la grand maître Alexandra Kosteniuk. Les choses ne se déroulent pas aussi facilement: si une femme rêve de devenir joueuse professionnelle, elle devra travailler extrêmement dur et se donner les moyens d’y arriver.» Laura Stoeri, championne suisse 2016, retient surtout l’impressionnante représentation spatiale de l’héroïne: «Il est vrai que cette capacité est essentielle aux échecs et que les meilleurs joueurs sont très doués là-dedans, mais dans la série, cela me semble quand même un peu exagéré.»

Alexandra Kosteniuk, grand maître russo-suisse © Chantal Dervey / 24Heures.ch

Joueuses d’exception: Les Beth Harmon de l’Histoire

XIXe siècle:
Aux alentours de 1818, la duchesse de Bourbon, Bathilde d’Orléans, se mesurait fréquemment à Benjamin Franklin, un des Pères fondateurs des Etats-Unis, sur l’échiquier. Celui-ci aurait d’ailleurs concédé qu’elle possédait un niveau semblable au sien. L’Histoire veut également que la reine Elizabeth Ire était très douée, elle aussi. A cette époque, les adeptes d’échecs féminines étaient le plus souvent des épouses de joueurs.

1927:
Le premier championnat mondial d’échecs féminins est organisé à Londres par la Fédération internationale des échecs (FIDE), siégeant à Lausanne, et remporté par la joueuse britannico-tchèque Vera Menchik.

1977:
La joueuse soviétique Lyudmila Rudenko est la première femme à remporter le titre de maître international et devient la seconde championne du monde d’échecs féminins. La même année, la FIDE introduit le titre de maître international féminin (WIM).

1978:
La joueuse géorgienne Nona Gaprindashvili est la première femme à remporter le titre mixte de grand maître.

1991:
La joueuse hongroise Judit Polgàr, surnommée la reine des échecs, est la première femme à remporter le titre de plus jeune grand maître international jamais élu et bat ainsi le record de l’Américain Bobby Fischer.

2010:
La joueuse chinoise Hou Yifan, nommée grand maître international en 2008, à l’âge de 14 ans, remporte les championnats du monde féminins et devient ainsi la plus jeune femme à obtenir ces deux titres.

2013:
Alexandra Kosteniuk devient la première femme à remporter les championnats suisses mixtes.

Plus d’informations sur chess.com

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