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Interview: Le voile sous toutes les coutures

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«Avant les années 60, cet accessoire était surtout un phénomène de vieilles dames dans les campagnes, un objet patriarcal, d’ailleurs imposé aux femmes dans de nombreuses cultures, indépendamment du fait religieux.» - Chantal de Rudder

© Naila Maiorana

Le 7 mars 2021, le peuple suisse se prononcera sur l’initiative populaire concernant l’interdiction de se dissimuler le visage, lancée par le comité d’Egerkingen, proche de l’UDC. Même si le texte couvre toutes les pratiques en la matière, il suscite le débat en particulier sur l’interdiction du voile intégral qui en découle.

A une semaine de la votation, nous avons interviewé la grande reporter Chantal de Rudder, qui publie Un voile sur le monde (Ed. de l’Observatoire). Elle livre une analyse de l’historique du port de cette étoffe et du sens qu’il véhicule dans nos sociétés.

FEMINA Pourquoi avoir voulu écrire ce livre?
Chantal de Rudder Parce qu’un tel ouvrage n’existait pas. Or, j’avais besoin de comprendre ce phénomène moderne du voile, d’où il venait, pourquoi il existait et comment on en était arrivé là. J’ai beaucoup voyagé en tant que grande reporter dans le passé mais, comme beaucoup, je n’ai pas vu venir ce tournant du voile en Occident. Avant les années 60, cet accessoire était surtout un phénomène de vieilles dames dans les campagnes, un objet patriarcal, d’ailleurs imposé aux femmes dans de nombreuses cultures, indépendamment du fait religieux.

Il avait quasi disparu, y compris dans les pays musulmans, qui l’avaient abandonné. Et voilà qu’il revient des décennies plus tard parmi les jeunes filles, présenté comme un objet spécifiquement musulman. Certains le justifient comme un acte pieux, mais il sert en fait la vision du monde radicale et conflictuelle des fondamentalistes. Le voile dit: «Je vis avec toi, mais je ne suis pas toi.» Il est un totem de confrontation.

Cette montée en puissance du voile se retrouve-t-elle dans d’autres religions?
Le voilement est aujourd’hui un phénomène majoritairement musulman. La grande réussite des islamistes est d’être parvenus à faire croire qu’il était une prescription coranique, le monopole d’une identité religieuse spécifique.

A mes yeux, le retour du voile est le symptôme le plus flagrant du fait que les religions cherchent à occuper l’espace public et une place politique qu’elles ont perdus avec l’avènement des démocraties modernes.

On le voit aussi chez les chrétiens conservateurs qui, certes, ne mettent pas en avant le port du voile, mais expriment, entre les lignes, une intention de reconquête du pouvoir sociétal via des mouvements comme la Manif pour tous ou Génération identitaire.

Pourtant, expliquez-vous dans votre essai, voile et confession musulmane ont parfois été contradictoires.
La première femme qui jette son voile, en 1920, est Egyptienne et anticolonialiste. A partir des années 30-40, lors de l’émancipation nationaliste, il est interdit en Iran et en Turquie, considéré par les dirigeants comme le symbole d’une sorte d’arriération de leur société ayant permis la domination occidentale. Les pays musulmans se mettent alors à accorder des droits inédits aux femmes. En Tunisie également, après le départ de la France, on proclame l’égalité entre les sexes et le voile disparaît rapidement.

Mais une autre vision des choses émerge.
Les Frères musulmans sont les premiers à théoriser l’islam politique et une révolution islamique mondiale. La confrérie naît en Egypte, dans les années 20, en réaction à la colonisation. Ils mettent au point une robe islamique et un voilement d’un style nouveau, afin d’afficher sur le dos de leurs femmes leur réprobation de l’"islam dégénéré" qui sévit dans le pays. C’est l’évangélisation par le voile, une révolution de tissu.

Leur manière de voir ne rencontre qu’un succès limité, jusqu’à ce que la mondialisation du voile émerge véritablement, en 1979, après la révolution iranienne. Le régime du shah, pro-occidental, très autoritaire et répressif, avait fini par dresser la population contre lui. Beaucoup de femmes se mirent à porter le voile lors des manifestations contre le régime. Les Iraniennes enfilèrent alors le tchador comme un uniforme de combat. Interdit par la dynastie Pahlavi, il devient signe de ralliement et objet révolutionnaire par excellence, y compris chez les laïques.

Un attribut d’abord politique ou traditionnel?
Avec le triomphe de l’ayatollah Khomeyni déclarant la première République islamique, porter le voile devient une obligation légale pour les femmes. Il n’est plus ni coutumier, ni traditionnel, il est constitutionnel. Grâce au voile, anobli par son entrée dans la loi républicaine, l’Iran efface symboliquement la domination idéologique occidentale. La République islamique a fait du voile une affirmation identitaire décomplexée, un objet d’avant-garde, un pied de nez à l’hégémonie de l’Ouest, le symbole d’une fierté retrouvée.

Il arrive ensuite dans nos contrées à l’aube des années 90, puis connaît une poussée nette avec le 11 septembre 2001, qui fait naître un sentiment ambivalent chez certains musulmans: la constatation de la puissance d’un islamisme agressif et une réaction d’affirmation identitaire face à l’impression d’être ostracisé.

Mais pourquoi, dans ces configurations de radicalisme religieux, les femmes sont-elles celles qui subissent les contraintes les plus fortes sur le corps?
Les femmes musulmanes, dit l’historienne Sophie Bessis, sont chargées de porter l’identité du groupe. Depuis Eve la tentatrice, les franges conservatrices des trois religions monothéistes affichent toutes une haine de la séduction qu’inspirent les femmes. Ceci est particulièrement obsessionnel chez les islamistes. «A chaque fois que, dans un autobus, un corps féminin frôle un corps masculin, disait Khomeyni, une secousse fait vaciller l’édifice de notre révolution.»

On assiste, selon vous, à une surenchère vers un voile de plus en plus couvrant, de préférence foncé voire noir. Pourquoi cette évolution?
En 1979, Khomeyni, nimbé de sa victoire, affiche ses prétentions à être le patron de l’Oumma – la communauté des croyants – et dénonce les liens de l’Arabie saoudite avec «le satan américain». Il réclame les lieux saints au clan des Saoud. Entre l’Iran et ces derniers commence alors un concours du musulman le plus fervent. Porte-drapeaux de la nouvelle Arabie, qui se lance dans une surenchère islamiste, toutes les femmes sont réduites à des silhouettes couvertes du voile noir de l’Iran.

Celui-ci va faire école dans le monde entier. Le noir émet un message d’austérité et il remplace les voiles divers et variés de la tradition, multicolores, différents suivant les pays. Aujourd’hui, on ne voit que des voiles sombres, à Tunis comme à Paris, et ça n’est pas sans conséquence.

Que voulez-vous dire par là?
Il serait bon que les Occidentaux s’intéressent davantage à l’islam, comme à son histoire. Cela éviterait bien des erreurs dans l’interprétation et la gestion de ce qui est devenu la seconde religion de France. L’ignorance accouplée à la cupidité a conduit bien des pays occidentaux à pratiquer des politiques catastrophiques. La Belgique le montre de façon caricaturale, le gouvernement ayant offert ses travailleurs marocains au wahhabisme des Saoudiens contre des ristournes sur le pétrole.

L’or noir a d’ailleurs joué un rôle massif dans l’influence des monarchies de la péninsule Arabique et la prolifération des voiles. Au lieu de considérer les musulmans comme un groupe appartenant à une culture extérieure à nous, il serait temps de les traiter comme des individus qu’il est de notre devoir de protéger contre les influences islamistes, étrangères ou non.

Les féministes sont en désaccord sur l’attitude à adopter face au voile. Cela rend-il le sujet plus compliqué à penser?
Il me semble que les personnes qui défendent le voile sous nos latitudes subissent fortement l’influence d’un certain féminisme américain, dont le mode d’action consiste à mettre toutes les minorités en colère ensemble pour tenter de casser le système.

Cette vision positive du voile n’est à la base pas du tout la position des féministes universalistes, qui voient plutôt en lui l’un des outils du patriarcat.

Partout où les femmes sont obligées de porter le voile, elles sont des citoyennes de seconde zone, privées de droits. Dès qu’elles peuvent tomber le voile, leur statut s’améliore.

On voit aussi que de plus en plus de marques valorisent le voile dans leurs collections ou leurs publicités. Est-ce vraiment un progrès vers plus d’inclusivité?
Ce que veulent les marques, c’est gagner des parts de marché! Leur tolérance affichée est en réalité à la hauteur de ce que ça leur rapporte financièrement.

Croyez-vous qu’il soit nécessaire de promulguer des lois pour interdire le voile dans l’espace public?

Je crois que les différents types de voilement, si on peut parler ainsi, sont mus par une même dynamique consistant à signifier sa différence et sa résistance au modèle occidental.

Hijab, tchador, niqab, burka… tous ces styles disent des choses sur l’amplitude du refus et portent la marque du retour de l’islamisme, de l’affirmation d’une identité contre. La résurgence du voile, de tous les voiles, est directement liée à la politisation de l’islam.

Toutefois, par attachement à la liberté de culte – dans laquelle certains le mettent –, je ne suis pas pour une interdiction spécifique visant le voile. Nombre de moyens légaux existent déjà pour encadrer l’expression du religieux dans la sphère publique. Le voile et les radicalismes qui se tiennent derrière doivent être empêchés de piétiner le droit commun.

Selon moi, la meilleure réponse est d’oser appliquer les outils juridiques à disposition dans nos démocraties, malgré ceux qui font mine de confondre lutte contre l’islamisme et lutte contre l’islam, et qui hurlent à la stigmatisation par souci électoral. Il n’est pas confortable d’être ainsi coincés entre de vrais réacs à l’extrême droite et de faux progressistes.

N’y a-t-il pas le risque, effectivement, que certains utilisent ce levier à mauvais escient, par motivation xénophobe?
Lorsque c’est l’Etat de droit qui tente de légiférer pour des raisons de protection contre les extrémistes religieux, ce sont en réalité les défenseurs d’un voile politique qui sont les racistes. Il est assez nouveau de désigner les gens par leur religion. Avant, on définissait d’abord les individus par leur nation. On voit désormais des mouvements tentant de faire de l’islam une race, qu’ils soient d’extrême droite en Europe ou du radicalisme islamiste, lui qui cherche à essentialiser et donner un destin commun à toutes les personnes de confession musulmane. Donner à la religion une connotation raciale est indigne. L’islam, comme toutes les autres fois, mérite mieux que ça.

Des réactions au voile

La France a légiféré contre le port du voile intégral dans l’espace public en 2010, rejointe depuis par la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas (dans les transports en commun et les bâtiments de service public) et la Bulgarie. L’Allemagne a promulgué une interdiction partielle en 2017, touchant certaines professions dont les agents publics.

Six Länder ont en outre proscrit tout port de signe religieux par les enseignants dans les écoles. En Espagne, certaines villes émettent des arrêtés locaux visant à bannir cet objet dans l’espace public. Le Royaume-Uni, en dépit de fortes polémiques, refuse d’entrer en matière. En Afrique, Maroc, Tchad, Sénégal, Cameroun et République du Congo interdisent la burqa.

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